Université de nice-sophia antipolis u. F. R. de Littérature Générale et Comparée



Download 2.84 Mb.
Page1/33
Date02.05.2016
Size2.84 Mb.
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   33
UNIVERSITÉ DE NICE-SOPHIA ANTIPOLIS

U.F.R. de Littérature Générale et Comparée

ARCHITECTURE DU LIVRE-UNIVERS DANS LA SCIENCE-FICTION,

à travers cinq œuvres : Noô de Stefan Wul, Dune de Frank Herbert, La Compagnie des glaces de G.-J. Arnaud, Helliconia de Brian Aldiss, et Hypérion de Dan Simmons.
Laurent GENEFORT

Mémoire pour l’obtention du Doctorat


Directrice de recherches : Madame Denise TERREL

1997

Remerciements — sans exclusive — à MM. :
Joseph Altairac, Hélène Boucé, Florence Degliame, Jacques Goimard, Patrick Lanquetin, Alain Névant, David Oghia, Pierre Pairault, “Quarante-Deux”, Hubert Tournier

AVERTISSEMENT, ABRÉVIATIONS

Afin de faciliter la lecture et permettre une approche aussi cohérente que possible, une rubrique d’annexes figure en fin de volume, une bibliographie non exhaustive, et un index comprenant les Mots clés, les noms propres, et les Titres d’ouvrages. La lettre “n” renvoie à une note en bas de page.
Dans les notes en bas de page figurent indifféremment les références biblio­graphiques, les compléments d’information et les commentaires.

Notation des titres :

Titres de romans, de revues, de tableaux en italiques (exemple : Noô ) ;

— “Titres de cycles” entre guillemets et italiques (exemple : “Fondation”) ;

— « Articles » et « Titres de nouvelles » entre guillemets français (exemple : « Imposture et naïveté ») ;

entrées encyclopédiques en petites capitales (exemple : planetary romance)

Notation, pour l’indication du tome et de la page des œuvres étudiées :

n° de tome en chiffres romains - n° de page en chiffres arabes. La première occurrence indique Noô, I-158, ce qui signifie Noô 1, page 158. Se reporter à la Bibliographie pour les titres précis.



Abréviation des collections de science-fiction les plus couramment citées :

— éd. Denoël, coll. “Présence du Futur” : “PdF”

— éd. Fleuve Noir, coll. “Anticipation” : “Anti”

— éd. Robert Laffont, coll. “Ailleurs & Demain” : “A&D”

— éd. Presses Pocket (puis Pocket), coll. “Science-fiction” : PP

— éd. J’ai lu, coll. “Science-fiction” : J’lu

— éd. Le Livre de Poche : LdP

SOMMAIRE



Remerciements, 2 — Avertissement, 3 — Sommaire, 4

INTRODUCTION, 7
— 1) corpus, 8 — 2) la science-fiction dans les belles-lettres, 14 — 3) la SF rebelle aux définitions, 17 — 4) un plan particulier, 20

PARTIE I/ PORTRAIT-ROBOT DU LIVRE-UNIVERS
I. Place du livre-univers dans la science-fiction, 24

A — approche historique, 25

— 1) ou : quand situe-t-on le livre-univers, 25 — 2) le mot n’est pas nouveau, 26
B — le livre-univers en tant que livre, 27

— 1) taille, 27 — 2) fonction de la quatrième de couverture et autres indices éditoriaux, 28



II. Qu’est-ce qu’un livre-univers, 29

— 1) beaucoup de dénominations pour désigner la même chose, 30 — 2) réception critique, 31


A — une définition, 32

— 1) romance planétaire, 32 — 2) le space opera comme source possible, 37 — 3) les précurseurs, 44 — 4) Mars, creuset des romances planétaires, 47


B — un univers de confluences, 51

— 1) la “Fondation” d’Isaac Asimov, 51 — 2) un processus d’expansion et d’unification, 56 — 3) l’apport de la hard science, 66 — 4) préférence du terme de livre-univers à celui de romance planétaire, 70 — 5) le livre-univers est-il un sous-genre ? 72


C — caractéristiques manifestes, 73

— 1) densité, 73 — 2) originalité, 75 — 3) démesure et multiplicité dans les éléments du récit, 79 — 4) des livres-carrefours, 82

 
PARTIE II/ LE LIVRE-UNIVERS COMME SYSTÈME

— 1) le roman comme système, 85 — 2) intérêt des auteurs pour la notion de système, 86


I. Composition d’un système, 92

A — totalité, 93

— 1) merveilleux raisonné et vraisemblable dans la SF, 95 — 2) une volonté de cohérence, 101
B — transformation, 104

— 1) variété et complexité, 104 — 2) organisation de la complexité en système-monde, 112 — 3) une complexité en transformation, 119


C — autoréglage, 122

— 1) le livre-univers comme représentation en action d’un système, 123 — 2) la résistance au changement, 125


II. Pertinence de l’analogie systémique, 127

A — une création relevant de l’écologie, 128

— 1) la Terre, modèle systémique, 128 — 2) le livre-univers, une écologie imaginaire, 132 — 3) limites de l’analogie systémique, 149


B — le problème de la logique et de l’imagination, 150

— 1) cartésianisme et pensée causale, 150 — 2) l’imaginaire, 155 — 3) le livre-univers comme jeu du monde, 163


C — une illustration de l’analogie systémique : héros et société, 171

— 1) deux archétypes en SF, le surhomme et l’anti-héros, 173 — 2) le rôle de la femme, 178 — 3) décentrement du héros, 181 — 4) le rapport au monde, 188



PARTIE III/ DU CONTENU À LA CONFIGURATION
I. Les thèmes de la science-fiction, 196

A — la question de la classification thématique, 196

— 1) coïncidences de l’analyse thématique et de l’approche systémique, 197 — 2) mythes modernisés et mythes modernes, 198
B — trois thèmes classiques, 203

— 1) les machines qui pensent, 206 — 2) les extraterrestres, 217 — 3) la science et les technologies, 223


II. L’espace du décor, 238

— 1) du lieu symbolique au lieu géographique, 242 — 2) une classification des décors, 247 — 3) évolution de la notion d’espace, 251


A — ni enfer, ni paradis, 254

— 1) déserts froids et déserts chauds, 254 — 2) fonction de la jungle, 259


B — l’Ailleurs et le problème de l’exotisme, 263

— 1) terrae incognitae et cartes, 265 — 2) exotisme et colonialisme, 267 — 3) des degrés dans l’altérité, 280


III. Émergence de structures, 288

A — du décor et du bestiaire de space opera à la notion d’environnement, 288

— 1) le bestiaire, indice d’altérité, 289 — 2) structuration du bestiaire, 293 — 3) l’hybridation, 298 — 4) place de l’homme dans la biosphère, 300
B — de l’écologie à l’économie, la politique, la religion, 303

— 1) l’économie et les systèmes politiques, 304 — 2) l’histoire et la religion, 310



PARTIE IV/ COSMOGONIE DU LIVRE-UNIVERS
I. Autour du livre-univers, 333

A — maturation et fabrication, 333

— 1) en amont du livre-univers, 334 — 2) le livre-univers s’élabore dans le temps, 354 — 3) en aval, 361
B — style et langage, 365

— 1) forme et fond : dominance de la variété, 368 — 2) la néologie, autre indice de variété, 386 — 3) une mise en scène au service des intentions de l’auteur, 390


II. Le livre-univers en tant qu’expression du monde, 394

A — des œuvres de la modernité, 396

— 1) espace philosophique, espace idéologique, 396 — 2) aspects idéologiques de l’individu dans la société, 409
B — une réflexion sur l’univers, 413

— 1) représentation ou symbole ?, 414 — 2) autant de points de vue différents de la réalité, 418



CONCLUSION, OUVERTURE, 428

ANNEXES
I/ Résumé des œuvres étudiées

A. Corpus, i — B. Autres livres-univers, xiii


II/ Néologismes

A. Noô, xxii — B. Lexique de Dune, xxvii


III/ Cartes et autres documents

A. Noô : idées, tableaux et extraits tirés des carnets de notes, xxxii — B. Noô : cartes inédites tirées des carnets de notes, xlii — C. Cartes d’autres livres-univers, xlviii — D. « Planetary romance » : article de John Clute, li



BIBLIOGRAPHIE NON EXHAUSTIVE

A. Corpus, liv ­— B. Principaux cycles, romans et anthologies cités, lvi — C. Principales études citées et divers, lx — D. Principales revues citées, lxiv



INDEX ONOMASTIQUE ET ANALYTIQUE, lxv

INTRODUCTION


L’origine personnelle de cette étude remonte à l’époque où je fréquentais le collège. Je lisais de la science-fiction depuis l’école primaire, aussi le genre ne m’était-il pas inconnu. Je me rappelle avoir lu Dune à treize ans… et n’y avoir pas compris grand-chose. Mais les gigantesques vers des sables à gueule de lance-flammes m’avaient captivé pour toujours. Au cours de ma scolarité, j’ai dû le relire trois ou quatre fois, et toujours s’est imposée la figure d’une immense structure mouvante, faite d’idées et de mots qui s’assimilaient lentement en moi. Et chaque lecture se déposait comme une couche géologique.

Il ne fait pas de doute que Dune entre pour une bonne part dans le désir de m’essayer moi-même à la science-fiction. Mais c’est Noô qui a été déterminant. Il a exercé sur moi un tel pouvoir de fascination, qu’il est devenu un authentique livre de chevet. Depuis que je l’ai fait pénétrer dans mon esprit, forgeant des pans entiers de mon imaginaire, il semble continuer d’infuser en moi. Ce qui est sans doute le cas de toute grande œuvre sur le lecteur attentif.
Le terme de livre-univers sera examiné dans la première partie de cette étude, afin d’en tirer une définition à partir de caractéristiques telles l’exotisme et la démesure du cadre, la grande cohérence interne, la complexité des intrigues et l’importance des enjeux qui englobent le destin de sphère humaine, etc. À quels ouvrages est-il susceptible de s’appliquer ? Cette étude portera sur cinq livres en particulier : Noô de Stefan Wul, œuvre principale qui sera comparée à Dune de Frank Herbert, à La Compagnie des glaces de Georges-Jean Arnaud, à Helliconia de Brian Aldiss, enfin à Hypérion de Dan Simmons1.

Pour les lecteurs assidus de science-fiction, en abrégé SF, la seule mention de ces titres suffit à situer le terme de livre-univers parmi les multiples courants et tendances. Édifices monumentaux tant par le volume que par la complexité, sommes parfois rebutantes pour le néophyte, ces fresques rares et précieuses se détachent avec netteté du fonds littéraire de la science-fiction. Elles ont pour point commun, avant tout, un univers imaginaire fort et structuré.



1) Corpus :
1°) Stefan Wul (pseudo. de Pierre Pairault, 27 mars 1922— ) est un cas à part dans le paysage de la science-fiction d’expression française. Avec onze romans publiés dans la collection de SF la moins cotée (chez Fleuve Noir) entre 1956 et 1959, il s’est imposé comme l’auteur majeur de cette décade. Ses ouvrages font l’objet de constantes rééditions.

En revanche, Noô souffre de la notoriété de Niourk (1957), du Temple du passé (1957), d’Oms en série (1957)…, dont il est trop différent pour ne pas avoir déconcerté. Il faut ajouter à cela les difficultés qu’ont les œuvres d’esprit baroque à trouver la place qu’elles méritent, dans une culture réfractaire à cette tendance et que l’imagination panique.



Noô signe non seulement un retour à la science-fiction, mais aussi au space opera. Là encore, Stefan Wul fait figure de devancier d’un mouvement en pleine renaissance aujourd’hui.

Qu’est-ce que Noô ? À la première lecture, une série de « planètes folles… portant chacune leur charge de continents chamarrés, de gisements psychiques, de faunes étranges, d’oiseaux savants, d’humanités carnavalesques et de capitales aux architectonies hagardes et démentielles… » (Noô, I-158)2. Cette errance à travers deux planètes d’une richesse inépuisable, Soror et Candida, où l’on a l’impression qu’à chaque ligne un monde se crée, illustre le haut degré d’imagination et l’humanisme enthousiaste qui sont la marque de l’œuvre de l’auteur.


2°) Est-il besoin de présenter Frank Patrick Herbert (8 oct. 1920—11 fév. 1986)… Comme tout écrivain américain qui se respecte, il a effectué diverses professions (liées à la science), avant d’en arriver à l’écriture par le biais du journalisme. Le premier texte, une nouvelle, paraît en 1952. L’auteur en publiera une vingtaine, ainsi qu’un roman, avant de s’attaquer à Dune.

Beaucoup considèrent, à commencer par Brian Aldiss3, que la naissance de la science-fiction moderne date de la prépublication de Dune dans la revue Analog 4. L’ouvrage dut attendre 1965, soit deux ans, pour se voir réuni en volume. D’après l’auteur, relayé par Lorris Murail5, celui-ci aurait essuyé vingt-deux refus avant qu’un éditeur ne se décide à le publier. Ce temps a bien changé. Aujourd’hui, la saga occulte le reste d’une production pourtant remarquable, avec notamment deux cycles, le “Programme Conscience” et le “Bureau des Sabotages” 6 — qui confirment l’attrait d’Herbert pour les univers structurés.

Les quatre premiers tomes se passent presque exclusivement sur Arrakis, troisième planète du système Canopus. Ce monde privé d’eau va servir de scène à une guerre tragique entre deux grandes Maisons de l’Impérium, les Harkonnens et les Atréides. D’autres organisations, aux desseins plus ou moins avoués, s’immiscent : le Bene Gesserit, ordre féminin eugéniste dont le but est de créer un être humain parfait, la Guilde Spatiale qui tire son pouvoir de l’épice — et les tribus Fremen, vivant dans les déserts les plus reculés de Dune et côtoyant les immenses vers des sables producteurs d’épice. Le système proposé est d’abord écologico-politique, fondé sur la pénurie — de l’eau, puis de l’épice. Mais dès les premières pages, d’autres fils se tissent, nouant inextricablement économie, mythe et religion — eux-mêmes considérés en tant que sous-systèmes. Cette obsession rejaillit parfois sur les personnages, que l’on peut trouver froids et calculateurs, gérant leur vie et leurs émotions à l’instar d’Arrakis : un milieu où le gaspillage n’a pas sa place.
3°) Le livre-univers le plus court de notre sélection était français. Le plus long également. Georges-Jean Arnaud (3 juil. 1928— ) est l’auteur d’environ quatre cents romans et de scénarios de films. Il a couvert tous les genres, mais c’est dans celui de la science-fiction qu’il a produit son œuvre maîtresse. Arnaud fait pourtant figure d’étranger en terre étrangère :

C’est à Metz que je crus avoir une indigestion de S.-F. (…) J’eus vraiment l’impression d’empiéter illégalement sur un domaine sacré, défendu, de pénétrer sans me déchausser dans le temple et de choquer les prêtres et les fidèles en même temps (…). [7]

Hormis La Compagnie des glaces, la production de G.-J. Arnaud dans le genre qui nous occupe se résume à une mini-saga, “La Grande séparation” 8, ainsi que quelques “Angoisse” basés sur un fantastique rationalisé.

Au neuvième volume de la série, l’auteur en annonçait une cinquantaine. Elle en comptera soixante-deux. L’auteur a entrepris récemment de retourner dans son univers avec une série de variations, sous le titre générique de “Chroniques glaciaires”.

Résumer La Compagnie des glaces (ou Cie), revient à passer sous silence une pléiade de personnages attachants — plus de deux cents. Elle peut être considérée comme un gigantesque roman-feuilleton que J.-G. Arnaud découpe tranche après tranche, sans même de conclusion factice. Si l’exercice de l’imaginaire se cantonne souvent à l’écologie (laquelle se répercute sur la politique et le devenir humain), on ne peut qu’admirer l’invention constante dans les problèmes que pose le constituant principal de la série, la glace.
4°) D’emblée, deux mots viennent à l’esprit pour qualifier l’Anglais Brian Wilson Aldiss (18 août 1925— ) : brillant et éclectique. Il a commencé à publier en magazines en 1954, mais son premier roman, Croisière sans escale (Non-Stop, 1958) est déjà un livre-univers en réduction, où les personnages n’ont d’autre intention que de comprendre le milieu qui les régit. Plus tard, l’effort d’élaboration d’un univers futuriste par la liaison de nouvelles disparates (effort comparable à Robert Heinlein pour son “Histoire du futur”) tout en prenant soin de laisser dans l’ombre une partie de son Histoire et maintenant ainsi le système ouvert, annonce Helliconia. Aldiss a une longue et prestigieuse carrière derrière lui — et pas seulement en tant qu’écrivain et historien de SF, avec Billion Year Spree 9 — quand il se décide à aborder Helliconia, dévoilé à l’avance dans la préface au Livre d’or : Brian W. Aldiss.

Depuis deux ans, il [B.A.] travaille Helliconia, une énorme trilogie, qu’il espère voir couronner son œuvre entière, et qui relève d’une ambition démesurée. C’est une tentative de création globale d’un monde nouveau régi par des lois physiques différentes et où coexistent de nombreuses espèces, plus étranges les unes que les autres. L’ampleur du projet se laisse deviner quand on sait qu’Aldiss se propose de diriger, en sus de sa trilogie, une encyclopédie d’Helliconia ! [10]

Les interactions sociobiologiques ou individuelles se rapportent à un problème de communi­cation, où liberté individuelle et société, et foi/absence de foi religieuse s’opposent et se construisent mutuellement. Mais le sujet qui sous-tend la trilogie est bien le divorce entre l’homme et la nature. On a fait reproche à Aldiss de son darwinisme généralisé. La critique n’est pas fausse mais incomplète, car il faut lui reconnaître un effort pour l’atténuer par l’humanisme. Tout, au bout du compte, est interdépendant, et les règles instaurant le monde d’Helliconia tel qu’il existe se ramènent à deux éléments dérisoires : un virus et une mouche11.
5°) Daniel J. Simmons est né en 1948 dans l’Illinois. Cet ancien professeur, peu connu jusqu’alors, a créé l’événement dans le petit monde de la science-fiction anglo-saxonne (1989-1990) puis française (1991-1992) avec les deux tomes d’Hypérion. Depuis son premier texte publié en 1982, on le considérait surtout comme un auteur d’horreur. En réalité, Simmons est coutumier de la superposition des genres. Dire qu’il a été salué avec enthousiasme, dans la presse comme dans les ouvrages consacrés au genre, tient de l’euphé­misme.

On en venait à désespérer de la science-fiction. Non de sa capacité de se renouveler ou d’engendrer de bons livres mais de celle qu’elle a eu parfois de frapper un grand coup (…). Ce que réussirent en leur temps Asimov, Bradbury, Sturgeon, Heinlein, Dick, Herbert, plus récemment Ballard. [12]

Considéré comme un space opera métaphysique, Hypérion aborde beaucoup des thèmes et des genres de la SF : voyage temporel, cyberpunk, écologie… Mais c’est également une légende cosmogonique qui trouve sources et correspondances dans le poème inachevé du même nom de John Keats, racontant la fin des anciens dieux.

Comme Noô, Hypérion est tout entier contenu dans un roman divisé en deux parties… du moins jusqu’à récemment, puisque Dan Simmons a publié une suite, Endymion (1995) et bientôt Rise of Endymion (« L’Avènement d’Endymion »), qui se passent deux cent cinquante ans après la fin du premier cycle. L’objectif est constamment actualisé dans la narration : l’annonce de la fin de l’humanité, qui doit coïncider avec l’arrivée du gritche et l’ouverture des Tombeaux du Temps. Le récit fragmenté se construit à la façon d’un puzzle dont les éléments s’emboîtent les uns dans les autres, précisant l’image globale. Le premier volume est construit d’après le plan des Contes de Canterbury 13.

Les relations entre personnages et devenir du monde sont placées sous le double signe de la science et de la religion. Mais ici, contrairement aux autres livres-univers dont les facteurs de changement, en dépit des apparences, assurent la perpétuation du monde, l’univers de Dan Simmons, à l’instar du monde de la Bible chrétienne, est d’emblée voué à l’anéantissement. C’est pourquoi Hypérion, chronique de la mort annoncée d’un empire galactique, a été qualifié d’eschatologique. Mais le roman est davantage que cela. Il représente un univers personnel, qui fonctionne comme un hommage rendu à toutes les tendances de la science-fiction moderne.

2) La science-fiction dans les belles-lettres :
Avant de préciser la place du livre-univers dans la science-fiction, il convient d’établir celle de la science-fiction au sein de l’institution littéraire, c’est-à-dire : la façon dont elle est perçue. Force est de constater le fossé qui sépare les littératures relevant de la science-fiction et les belles-lettres — malgré un récent regain d’intérêt —, à l’inverse d’autres paralittératures14, bande dessinée et policier en particulier, désormais sancti­fiées par les médias, l’école et les thèses universitaires. D’après Roger Bozzetto, les recherches doctorales sont beaucoup plus nombreuses en fantastique qu’en science-fiction. Ainsi que l’a écrit Isaac Asimov, apposer sur un ouvrage la mention Science-Fiction, c’est lui donner le « baiser de la mort »15.

Aucune des tentatives d’introduction de la science-fiction dans le champ littéraire n’a abouti, malgré les efforts enthousiastes, à l’aube des années 50, d’écrivains réputés comme Boris Vian ou Raymond Queneau. Cette intrusion a-t-elle été perçue comme une tentative de subversion littéraire, comparable aux jeux de l’Oulipo ? Le problème, s’il n’est pas strictement hexagonal, se voit aggravé dans notre pays, où les genres ont été fixés et hiérarchisés selon une codification rigoureuse dès la seconde moitié du XVIIe siècle. Si une décodification a bien eu lieu à l’époque romantique, la notion de genre littéraire, elle, est revenue en force, accompagnant la réhabilitation de la rhétorique. (Si critiquable que soit la notion de genre, elle doit être prise en compte car elle constitue l’une des traditions les plus fortes des littératures européennes. Elle a une utilité qui est celle du traitement rationnel de l’information, c’est pourquoi on y aura recours dans cette étude.)

On note bien çà et là des exceptions. Des écrivains s’y sont risqués, sans jamais s’y perdre : Pierre Boulle, Vercors, Simone de Beauvoir, Robert Escarpit, Jean Hougron, Le Clézio… Ces migrations sont rares et sans conséquences sur l’écosystème de la littérature générale. En France pas de Doris Lessing, de Borges, d’Italo Calvino ni d’Eduardo Mendoza. Les amateurs de SF ignorent ces timides tentatives, quand ils ne les considèrent pas avec « la commisération amusée des amateurs éclairés ». La présentation de certaines de ces œuvres ne laisse d’ailleurs pas de décourager :

Science-fiction, direz-vous ? Dans un certain sens, oui, puisque l’intrigue est basée sur une hypothèse scientifique. Mais pas du tout au sens littéraire, car nous avons ici un roman d’analyse d’une exceptionnelle qualité psychologique. [16]

À l’inverse, il arrive que des écrivains de SF s’évadent du ghetto pour effectuer le voyage dans l’autre sens, à l’exemple de leur ancêtre fondateur, Herbert G. Wells. Hormis de rares récupérations, ils sont considérés avec circonspection :

Brian W. Aldiss est mondialement connu pour ses romans de science-fiction. Mais avec la série des “Horatio Stubbs”, il se révèle un grand romancier tout court… [17]

Quant à l’auteur de Noô, c’est sous son véritable nom de Pierre Pairault qu’il a fait paraître un recueil de poésie.

Aussi le malentendu n’est-il pas près de se dissiper. Pour la grande majorité de lecteurs de littérature générale elle est mal écrite, peu sérieuse ou à peine compréhensible — quand elle ne se montre pas franchement inquiétante —, elle ne traite pas de la “vraie nature” de l’homme, quoi que recouvre cette notion. La réaction de Bernard Pivot traduit en peu de mots l’ignorance et le mépris en lesquels la “culture légitime” tient la SF :

De par mes activités littéraires très prenantes, peut-être aussi par goût, je n’ai guère le temps de m’occuper de science-fiction. [18]

Il est clair que la science-fiction ne fait partie des « activités littéraires ». Certains compliments ne se montrent pas moins extravagants, en la confondant avec une diseuse de bonne aventure, ou en la réduisant à un plaisant divertissement de l’esprit.






Share with your friends:
  1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   33




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page