Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Le climat

Du dualisme terre et mer naissent les oscillations climatiques. Le bas plateau ouvert vers la baie est tributaire des vents marins et continentaux, et la mer prend une importance directe et constante en jouant le rôle de thermostat. La baie James, qui se couvre de glaces progressivement, gèle au mois de janvier, conservant une large brèche en son centre. En été, la nappe d’eau produit des vapeurs d’humidité qui forment des cumulus, d’où les fréquentes précipitations durant cette saison ainsi qu’en automne, l’eau étant comparativement plus chaude que les vents qui soufflent de l’Arctique à cette période de l’année. L’été est aussi la saison la plus venteuse avec un coup de vent atteignant 128 km/h 18. Les saisons sont toutes nuageuses ; l’hiver un peu moins, la gradation commençant au printemps et augmentant en été. La côte est fréquemment enveloppée de brume, alors que l’arrière-pays est dégagé. Juillet, un mois brumeux, avec en moyenne un jour de brume sur trois, compte de fortes précipitations pluviales.



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L’hiver est de loin la saison par excellence par sa longueur et son importance économique ; comparativement, les autres sont des « microsaisons ». Notons qu’à Fort George, il y a des chutes de neige en septembre et qu’elles sont particulièrement fréquentes sur la côte nord. Les mois de janvier et de février sont par conséquent enneigés (pour plus de détails, voir les tableaux en annexe qui présentent les variations des précipitations et les écarts de température).



Photo 4. p. 10. Carte du Québec et du Labrador avec nom des lieux avant les changements toponymiques. Tirée de Kenneth F. Hare, A Photo-Reconnaissance Survey of Labrador-Ungava, Memoir 6, Geographical Branch, Mines and Technical Surveys, Ottawa, 1959.
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La faune

Bien que la faune soit très variée, sa répartition, inconstante au point de vue local et saisonnier, suit un processus en apparence capricieux que seuls les grands chasseurs sont en mesure de décoder. Différente aussi est la faune grégaire de la faune migratoire : la distribution de la première, tel le castor, est en principe prévisible, quoique la population ait fortement diminué vers le milieu du XIXe siècle et subi, dans la première partie du XXe siècle, un effondrement draconien ; la distribution de la seconde, telles les oies sauvages, repose sur la ponctualité des passages, en nombre incommensurable le plus souvent, parfois médiocre si le temps n’est pas favorable. Des variations cycliques affectent pareillement la présence des animaux, tel le renard blanc qui disparaît pendant quelques années, mais encore les troupeaux de caribous qui désertent la région sous l’action de facteurs écologiques (incendies, épaisses couches neigeuses, etc.), ou de facteurs pathologiques comme le pullulement d’endoparasites qui fait chuter la population.

Nombreux sont les animaux qui ont une fonction commerciale, comestible et vestimentaire, sans parler de leur pouvoir mythologique, d’où leur notoriété. L’ours noir (tchajak), le caribou (ettiko) et le castor (amisk) constituent un ensemble triadique, dont l’importance est marquée par les besoins à la fois vestimentaires, alimentaires et économiques. Leur influence sur la société est symbolisée à travers les nombreux mythes qui s’y rattachent. Bien que le castor soit de petite taille par rapport à l’ours et au caribou, il n’en est pas moins considéré comme un grand gibier tant pour son fumet et la délicatesse de sa chair que sa réputation de travailleur minutieux. Et si l’un ou l’autre venait à manquer, à la suite d’une catastrophe naturelle, aucun ne saurait perdre son statut prééminent dans l’imaginaire culturel.

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Le lynx possède en partie ces qualités, surtout la fourrure, le porc-épic, la chair et les piquants pour les travaux de décoration ; le lièvre sert de nourriture d’appoint et à fabriquer des vêtements ; les poissons sont consommés frais, salés ou fumés. Le caribou est dépecé et ses parties utilisées, de la chair à la moelle, des tendons au cuir. Cela dit, on n’avale pas n’importe quoi : les carnassiers, renard, loup. belette et carcajou, ou le cygne siffleur, le corbeau, musaraigne, le lemming, le mulot et la souris, le cygne siffleur, le corbeau sont écartés et, bien que sur ce point les avis soient partagés, le lynx est parfois consommé.

Avec les renards, le carcajou, la belette, le loup et le chien, l’écureuil, la musaraigne, le lemming, le mulot et la souris, le cygne siffleur, le corbeau, (certaines parties du phoque réservées aux chiens), et sauf en cas de famine très grave, ces espèces sont considérées comme impropres à la consommation.

Dans les sociétés de chasseurs, les tabous alimentaires existent tantôt liés à la physiologie du goût, tantôt au champ cérémonial, et rappellent en premier lieu que les autochtones vivent en symbiose avec leur milieu de vie.

À tout seigneur tout honneur, commençons par les ursidés. D’abord, l’ours noir ou tchajak (Ursus americanus) habite la forêt et se nourrit de baies, de poissons et de petits rongeurs ; ensuite, l’ours blanc ou wapisk’a (Ursus maritimus), lui, préfère les phoques et les bélugas. Sa présence sur une « grande île, qui prend son nom des ours blancs dont elle est habitée 19 » est déjà rapportée au XVIIe siècle. Sises, dans la baie James, ce sont les Îles Jumelles qui ont acquis aujourd’hui un statut protégé ; cependant, il arrivait autrefois que des chasseurs blancs, accompagnés de guides autochtones, y fassent des incursions. Autrement, on chasse l’ours blanc, souvent de vieux solitaires, à l’occasion sur la côte nord vers le cap Jones, comme nous l’avons constaté (photo). Un homme racontait, mi-figue, mi-raisin, que, si on rencontre inopinément un ours blanc alors qu’on est désarmé, on prend son couteau et on l’attend de pied ferme, car « l’ours blanc ayant l’habitude de tourner en rond dans un seul sens, le chasseur, lui, tourne dans le sens opposé et lui porte des coups mortels chaque fois que l’animal vient à sa hauteur » ! Nul doute, une pratique à éviter dans la mesure du possible, à moins de force majeure !

L’ours jaune, un spécimen excentrique, aurait existé dans la péninsule, question débattue par les biologistes y voyant de préférence une variété d’ours noir. Les Cris [12] de Fort George l’appellent « ours jaune » (peut-être tekowa-seg’a ou tekowapisk). Son existence, quasi mythique, est connue des initiés qui le décrivent ainsi : un ours sédentaire aux poils courts jaunes, efflanqué, à longues pattes. Il ne possède pas en outre les qualités presque humaines attribuées à l’ours noir, et on ne lui porte pas le respect ; on compare l’idiotie de l’ours jaune à celle du chien : « Il est aussi stupide que les chiens, il tourne autour de son arbre au lieu d’aller se promener pour trouver à manger ; il est aussi malpropre qu’eux ; il laisse ses excréments autour de sa maison. » Et « il a toujours peur et faim et si, par hasard, il rencontre un porc-épic, il l’avale d’un trait et tous les piquants viennent se planter dans son cœur. » C’est un animal qu’on ne mange pas bien que John Napash, le chef, affirme y avoir goûté il y a une trentaine d’années, et que « sa chair s’apparente à celle de l’ours 20 » ! Au cours des années dernières, les chasseurs n’en ont vu que fortuitement ; Roderick Hérodier en aurait aperçu un au campement sud à Dead Duck Bay 21 et Abraham Passiniquon en aurait tué un « deux printemps passés, mais il a enterré son crâne et ne se souvient pas où ».

Photo 5. p. 12. Peau d'ours blanc. Préparatifs de fête à la suite d'une chasse l’ours blanc. © P. Désy.


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Selon les descriptions, l’ours jaune occupe une position profane inverse de celle de l’ours noir, un animal hautement révéré auquel on accorde de nobles liens de parenté (grand-mère/grand-père), et dont le crâne est suspendu à un arbre, hors de la portée des chiens. Le fait que l’ours jaune ne se mange pas, en principe, l’oppose directement à l’ours noir, dont la chair et la graisse sont dégustées. Il est donc improbable que tekowa-seg’a puisse être rattaché au sacré dans son acception symbolique. Au niveau de sa métamorphose métaphorique, il donne plutôt l’impression de relever d’éléments mythographiques que nous n’avons pu à regret décoder, car les chasseurs exprimaient de la réticence à en parler comme s’il fut relié à un archétype facétieux, rappelant le décepteur des mythes lorsqu’il se joue des autres.

Pourtant, loin d’être le dindon d’une fable (à moins que ce soit notre cas), cet ours mi-figue, mi-raisin, ou en tout cas un congénère plus sérieux, suscite un intérêt scientifique. Charles Elton écrit :

Brown bears have occurred in Quebec Peninsula, as the fur trade records for wooded areas show. […] In the James Bay area brown bear skins have been regularly observed, though in small proportion to black ones…. But from Moose Factory and post eastwards up the coast of James Bay, there are practically no brown skins recorded. Mr. D. C. Bremmer, post manager [13] of Fort George, informed me in 1934 that a man at Eastmain had recently taken a “yellow” bear, at that such bears were quite rare 22.

Après avoir écrit de Fort George à Charles Elton au Department of Zoological Field Studies d’Oxford afin de connaître son avis, celui-ci répondit :

I have been trying to find out if there is any information (beyond that in my paper) about “brown bears”. It seems to me that the stories you have heard from Indians must refer to either (a) the genetic polymorph brown variety (“Isabelline” etc.) of the common bear and, or (b) vague traditions from former times of a real barren-ground grizzly, which one would not expect to find in the more forested country now 23.

Quoi qu’il en soit, l’ours jaune ne correspond pas aux descriptions données anciennement par les autochtones, les marchands, les explorateurs de la péninsule au sujet d’un ursidé qu’ils disaient grand et féroce et qui est un ours de la toundra (Ursus arctos richardsoni), appelé mateshu par les Innus. John McLean, marchand de la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui vécut dans l’Ungava au XIXe siècle, est formel : le grizzly existe « sans aucun doute puisque j’ai acheté et envoyé en Angleterre plusieurs de ses peaux. Les informations que j’ai recueillies auprès des autochtones me permettent de déduire que les variations de [son] pelage en font une espèce différente. […] Ces bêtes sagaces sont au fait de leur affinité générique puisqu’on les voit souvent ensemble, partageant la même carcasse et, selon toutes les apparences, les plus intimes rapports. […] Tandis que l’ours noir fuit la présence de l’homme et n’est en aucune façon un animal dangereux, le grizzly tout au contraire commande un sentiment de respect considérable [et]… attaque sans hésitation 24 ».

Dillon Wallace, qui explora l’Ungava et le Labrador en compagnie de Leonidas Hubbard (expédition qui coûta la vie à ce dernier), rapporte que les Innus parlent avec appréhension de l’ours brun de la toundra. Les marchands qui ont examiné la fourrure de cet animal ont constaté qu’elle était différente, portant des poils longs bruns avec des pointes argentées 25. Quant à Lucien Turner, qui vécut dans la région à la fin du XIXe siècle, il n’en fait pas mystère : l’ours de la toundra n’est pas une créature timide comme l’ours noir et, s’il ne vit pas en grand nombre, il est assez répandu pour qu’on le fuie à cause de ses dispositions vicieuses dès qu’il est devenu enragé 26.



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Ces informations sur l’ours brun sont intéressantes car, si elles ne concernent pas les environs immédiats de Fort George, les autochtones qui fréquentaient le poste au XIXe siècle venaient souvent de l’Ungava et devaient connaître son existence.



À partir des renseignements écrits et oraux, on peut inférer que l’« ours jaune » (variante de Ursus americanus ?) est rarissime et que son apparence est le résultat de polymorphisme ou que les individus aperçus ont dégénéré. Après tout, il se pourrait qu’il soit un vieil ours blanc, lequel jaunit pendant l’été. De même qu'il existe des pizzlys (lesquels présentent des traces jaunes) nés du croisement d’un ours polaire et d’un grizzly, l'ours jaune serait produit par l’hybridation entre un ours blanc et un noir. Sans se perdre davantage en conjectures, son existence est à la fois réelle et symbolique, car sa singularité inspire la composition d’ornements fabuleux. De même qu’il s’oppose à l’ours noir dans les distinctions culinaires et rituelles, il contraste avec l’ours brun dans son comportement tant l’un est aussi mal léché 27 que l’autre est superbe. Son origine obscure pousse à se poser la question suivante : s’il est une variante de Ursus americanus, pourquoi a-t-il transmué du sacré au profane ? Mais encore, s’il est une variante de Ursus arctos (proposition qui paraît improbable), pourquoi a-t-il perdu a contrario sa réputation de dangerosité ?






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