Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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La côte et l’hinterland

À l’instar de la baie d’Hudson, la côte de la baie James, très découpée et irrégulière, est parsemée d’îles et d’îlots rocheux. Parmi les cours d’eau qui coulent entre Fort George et la Pointe Louis XIV deux sont importants : la Seal et la Roggan (Pishoproggan), corruption de pichipuwan 7, mot signifiant barrage de [7] pêche, à cause des saules arbustifs qui jonchent la rive. À l’aide de saules et de pierres, les pêcheurs construisent des barrages pour capturer les poissons en les empalant avec une foëne 8. Au printemps et à l’automne, cette côte est le théâtre du passage des oiseaux migrateurs d’Amérique du Nord 9. Ces deux rivières servent aussi de voie de pénétration vers l’arrière-pays.

La grande région territoriale, protégée légalement depuis 1942 par le gouvernement québécois à titre de réserve de castors, à la suite des démarches de Jim et Maud Watt 10, couvre une superficie de 45 842 Kmn, allant de Fort George à Grande rivière de la Baleine. Quelques familles de Fort George appartiennent à celle de Paint Hills (Wemindji) établie au sud. La région est située entre les 72° et 79° de longitude ouest et les 53°50’ et 55° de latitude nord. Ce sont là des limites arbitraires imposées par la nécessité d’un enregistrement légal et qui correspondent grosso modo à la constance de la population de l’époque. Cependant dans le passé, elles étaient plus étendues allant au sud jusqu’à Eastmain et au nord jusqu’à la Petite-Baleine (Umiujaq) dans le golfe de Richmond (lac Guillaume-Delisle), se prolongeant dans l’hinterland et touchant les régions où circulaient les Innus (Montagnais) et les Naskapis.

La forêt

Le paysage autour des territoires de la Grande Rivière présente une pluralité de zones de contact et d’associations du point de vue physiographique avec des ramifications de « parcelles taïgales et de parcelles toundriques 11 ». Dans ce cas, les limites de la taïga et de la toundra ne sont pas nettement marquées, mais plutôt en interactions constantes, à l’image d’une « toundra forestière ». En termes différents, si la forêt est persistante dans la partie méridionale, les zones dépouillées se multiplient dans la partie septentrionale.

Sur le littoral vers la baie d’Hudson prédomine la steppe herbeuse battue par les vents. Peu à peu, les lisières boisées ou arbustives, qui bordent lacs et cours d’eau, cèdent à la forêt qui chevauche les eskers (dépôts glaciaires stratifiés formant des éminences qui peuvent s’allonger sur plusieurs kilomètres), et revêt les vallées de l’intérieur. Résultat de la glaciation du pléistocène, par endroits, le sol podzolique (acide et ferrugineux) est recouvert de lichen et de sphaigne, une sorte de mousse, témoin de l’extension des tourbières ; marécageux, il est composé de sable et [8] d’argile associés à des boulders, des moraines glaciaires et des blocs erratiques. La glaciation est également à l’origine des réseaux hydrographiques désorganisés qui ont donné naissance aux innombrables lacs et cours d’eau méandreux qui parsèment la région.

La forêt est formée en majorité d’épinettes noires (Picea mariana) et, au sud et dans l’arrière-pays, des espèces suivantes : épinette blanche (P. glauca), sapin baumier (Abies balsamea), peuplier baumier (Populus balsamifera) avec des noyaux de bouleaux blancs (Betula papyrifera), bouleaux glanduleux (B. glandulosa), trembles (Populus tremuloïdes), mélèzes (Larix laricina) et les variétés de saules omniprésents : (Salix herbacea), (S. uva-ursi), (Alnus12.

La collecte des fruits et des plantes est une occupation indispensable, les premiers pour les spécialités culinaires, les secondes pour leurs vertus médicinales ou pratiques. Sans faire un examen exhaustif, qu’on trouve déjà chez les biologistes, tel Jacques Rousseau 13, on mentionnera ici quelques espèces. D’abord les airelles dans la famille des Vacciniées : bleuets (myrtilles) (Vaccinium uliginosum), airelles rouges (V. vitis-idæa), baies noires (Empetrum hermaphroditum), busserole ou raisin d’ours (Arctostaphylos alpina) ; ensuite diverses variétés de ronces (Rubus chamæmorus, R. acaulis, R. arcticus) auxquelles appartiennent les mûres.

En 1672, lors de son premier voyage en la baie James, le bleuet du Canada et les groseilles firent les délices du père Albanel : « … ce qui s’est présenté à moy pour l’ordinaire sont de petits fruits, qu’on appelle bluets à cause de leur couleur, de petites pommes rouges, de petites poires noires, et quantité de groiselles fort communes dans tous ces païs froids 14 ».

La collecte des fruits dure, selon leur maturation, du début de l’été jusqu’à l’automne. En général, pour en faire provision, les femmes et les enfants s’absentent une bonne partie de la journée, et se rendent souvent dans une petite île en amont de Fort George, qui reste tapissée d’airelles et de baies jusqu’au début d’octobre 15. Les fruits frais, séchés ou en gelée, sont ajoutées au pemmican ou à la bannique 16, une galette sans sel et sans levain à laquelle de la graisse d’ours ou de la moelle de caribou apporte des variantes gustatives délectables.

[9]


L’introduction du thé par la Compagnie de la Baie d’Hudson fut couronnée de succès, car les infusions, macérations et décoctions à base de végétaux ont toujours été prisées. Des racines, des feuilles, des aiguilles d’épinette ou des écorces aux propriétés astringentes, toniques, antiseptiques ou dépuratives sont cueillies : le thé du Labrador (Rhododendron groenlandicum) pour préparer une boisson digestive ; le sainfoin (Hedysarum mackenzyi) ou les racines de la renouée vivipare (Polygonum viviparum) un astringent ; la gomme d’épinette et les vulnéraires des antiseptiques et stimulants. En cas de famine, on buvait une décoction de lichen (Umbilicaria), une plante qui se fixe sur les rochers, couramment appelée « tripe de roche ». Dans les campements, on procède au ramassage de la mousse (Cladonia et al), laquelle sert d’absorbant, notamment aux couches des bébés. Des séchages successifs ont cours durant l’été en prévision de l’hiver 17 (photo). La fibre et l’écorce d’épinette, des plantes herbacées, dont l’écorce du genévrier de Virginie (Juniperus virginiana), le foin d’odeur (Hierochloe odorata glyceria), sont utilisées pour la teinture ou les ouvrages de vannerie. Pendant notre séjour, la vannerie était en déclin ; seules des femmes âgées en connaissent la technique et, d’après Edith Louttit, cette forme d’artisanat a conservé un aspect nettement pratique à Paint Hills.

Photo 3. p. 9. Mousse Waskaganish. Des séchages successifs de la mousse (Cladonia et al) ont cours durant l’été en prévision de l’hiver. © P. Désy.


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