Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Le castor

Pendant ce temps, la région se dépeuplait aussi de castors. Moins importante auparavant à cette latitude, où la taïga est plus éclaircie, la population avait baissé à tel point qu’on n’en dénombrait plus qu’un petit nombre. Aussi insolite que cela puisse paraître a posteriori, les causes de cet anéantissement ne sont pas tant liées à des facteurs écologiques ou domestiques qu’aux impératifs rythmés de la mode sur les marchés internationaux 522. Une symbiose perfectionnée entre fourreurs et consommateurs et que les premiers règlent telle une pendule 523. Outre les cas auxquels nous renvoyons à propos des peaux de castor aux siècles précédents, un boom, c’est-à-dire une très grande demande en pelleteries, se produisit après la Grande Guerre. Or, la trappe excessive dans la région n’est malheureusement pas proportionnelle aux colonies, si bien qu’on en vient malgré tout à piéger des castors [201] —et à payer une amende si on achète les peaux— qui ne sont pas encore arrivés à maturité 524. Vers 1927, il n’en resterait plus beaucoup.

À titre de comparaison, plus tard, dans les années 1960, on dénombrait au nord de la rivière Eastmain, donc dans les territoires adjacents de Fort George, de un à deux castors et demi par 2,5 kmn. Des chiffres très faibles, si on les compare aux territoires du sud de la rivière Eastmain, c’est-à-dire de l’Abitibi et du Témiscamingue où l’on dénombrait dix à quinze castors par 2,5 kmn., une statistique de loin plus élevée 525.

Photo 23. p. 201. Castors repopulation. J.S. Watt et Maud Watt se tournèrent vers le gouvernement québécois de sorte qu’en 1932, la première réserve de castors, celle de Rupert House, fut créée, suivie dix ans plus tard par celle de Fort George. Entre-temps, le repeuplement avait lentement repris grâce au système préconisé par les Watt. Il fut renforcé par le gouvernement québécois qui transféra à la même époque près de 3 000 castors de l’Abitibi vers la taïga de la baie James afin de régénérer les colonies. (Photo ministère des Affaires indiennes, Québec, s.d.).


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Moins spectaculaire que l’éclipse du caribou, mais tout aussi catastrophique, le castor étant une partie intégrante du système économique et alimentaire, sa décroissance obligeait les familles à déserter même temporairement les territoires et à se regrouper autour du poste, accentuant une dépendance involontaire.

Cependant, la situation provoquera des initiatives qui donneront cette fois des résultats concrets. Elles commencent avec le chef de la Compagnie à Rupert House, J. S. Watt qui, un jour de 1927, proposa à un chasseur, Andrew Weskeychon, de lui acheter les castors que celui-ci découvrirait sur son territoire, à condition qu’il les laisse se reproduire, exemple qui sera suivi bientôt par d’autres.

Même si médiation de J. S. Watt était admirable à plus d’un titre, il ne pouvait à lui seul résoudre la crise d’autant qu’il n’avait guère les moyens de payer chaque castor laissé en vie. En conséquence, afin d’obtenir une aide financière, il adressa auprès de la Compagnie de la Baie d’Hudson une requête qui fut rejetée. De concert avec Maud Watt 526, son épouse, il se tourna vers le gouvernement québécois qui coopéra à l’exécution du projet de sorte qu’en 1932, la première réserve de castors, celle de Rupert House, fut créée, suivie dix ans plus tard par celle de Fort George (17 700 Kmn). Entre-temps, le repeuplement avait lentement repris grâce au système préconisé par les Watt. Il fut renforcé par le gouvernement québécois qui transféra à la même époque près de 3 000 castors de l’Abitibi vers la taïga de la baie James afin de régénérer les colonies 527 [chapitre I].

Pour aider à la reproduction, un système de quotas fut éventuellement établi, système basé sur le nombre de cabanes de castors dans un territoire donné que le responsable inscrit sur une carte topographique, le plus souvent de son cru. Ces cartes, que nous avons vues, témoignent des connaissances géographiques et [202] biologiques indubitables de leur territoire par les autochtones : la même forêt, où s’égarerait l’étranger comme dans un labyrinthe, est décodée dans ses moindres recoins, bois, sentiers, vallons et cours d’eau de même que les habitus de la faune.

Certes, ces moyens exceptionnels parvinrent à soustraire les colonies au péril qui les guettait. Toutefois, il faut souligner que dans les territoires adjacents de Fort George, jamais leur population n’explosa ou atteignit les quantités quasi mythiques décrites par les chroniqueurs et les voyageurs du XVIIe tels que Radisson et des Groseilliers, lesquels à toutes fins utiles avaient davantage exploré la région méridionale.

Pour se faire une idée du despotisme de la mode et la quantité prodigieuse de peaux qu’elle enfante, considérons l’état du marché international au début du XXe siècle au moment où la vogue des pelleteries suscite une course effrénée en Amérique du Nord, en Russie et en Asie. En 1906, un Américain, venu en Sibérie, obtint la récolte complète de zibelines, c’est-à-dire 6 000 peaux 528. En 1909, Revillon estimait que dans la région d’Ourga, au sud du lac Baïkal, près de 800 000 murmels (espèce de marmotte rappelant le vison) étaient piégés annuellement. Des fourreurs d’Amérique, d’Europe et du Japon commandaient un volume considérable de pelleteries, y compris de la Compagnie de la Baie d’Hudson qui, dans les années 1920, déboursera $ 425 000 pour 5 000 peaux de zibeline au coût de $ 85 dollars l’unité 529. De 1907 à 1913, Revillon achètera en moyenne annuelle de la Russie et de la Sibérie 110 000 peaux de lapin, 60 000 de rat musqué, 40 000 d’opossum et 35 000 d’astrakan. En 1914 seulement, elle acquerra 800 000 peaux de petit-gris (le vair) et 250 000 peaux de lièvre blanc. À la foire d’Irbit de 1914, où se pressaient les pelletiers, on comptait quelque sept millions de peaux diverses en vente et, en 1918, au Turkestan, on exportait 1 500 000 peaux d’astrakan 530.

Bien auparavant, de 1871 à 1880, la Compagnie de la Baie d’Hudson avait vendu sur le marché de Londres 1 527 000 castors, 5 597 000 rats musqués, 721 000 martres, 102 000 renards, 184 200 lynx et 114 000 loutres 531.

Cela étant dit, il importe d’indiquer que les quantités excessives de pelleteries expédiées sur les marchés ne datent pas d’aujourd’hui ; un extrait tiré des archives pour la Nouvelle-France nous en convaincra. Le 21 mai 1698, de Versailles, Louis XIV [203] adressait à Frontenac un mémoire intitulé « Problèmes liés à la traite : surabondance de peaux de castor, débauche des Français, etc. », dans lequel on lit :

Vous n'ignorez pas la quantité prodigieuse de castors et même de mauvaise qualité que ces courses dans les bois ont produites, elles ont excédé de beaucoup la consommation qui s'en peut faire, ainsi les fermiers [du domaine d'Occident] qui ont été obligés d'acheter tout ce qui en est provenu se sont trouvés chargés d'un excédent qui va à plus de 800 000 qui tomberont presque en pure perte à Sa Majesté. Vous jugez bien par là qu'il est d'une nécessité indispensable d'arrêter cette fureur et de réduire la quantité de castors qui doit être apportés en France… 532

Le 28 mai de la même année, le roi s’en plaindra à nouveau à Monsieur de Champigny :

Les fermiers généraux [se sont] trouvés surchargés d'une prodigieuse quantité de castors tant à cause des 850 milliers restant… dès le premier janvier 1697 que des 176 milliers de la récolte de l'année passée et de ceux venus de la baie d'Hudson et de l'Acadie qui ensemble en composent plus d'un million… 533

Il n’est guère étonnant, sous de telles conjonctures, que le castor et d’autres espèces aient subi des fortunes diverses au cours des siècles. Pendant ce temps, Revillon Frères, sauf exception, continuait de réaliser d’immenses profits sur le renard blanc. En revanche, après la Grande Guerre, le marché international des pelleteries devint de plus en plus volatil à telle enseigne que, sur le marché local, une peau achetée au prix fort était revendue à perte à Leipzig, Saint Louis, New York ou Montréal, situation due en partie à la pauvreté des récoltes et à l’effondrement des cours sur la place mondiale.

Pour rafler les fourrures et contrer la compétition, compagnies et francs-tireurs haussaient sur le terrain le prix des peaux, proposaient du crédit sur les biens manufacturés tout en démarquant leur valeur initiale. Selon la demande, le marché est donc très irrégulier : tantôt le cours monte, tantôt il descend, ce qui complique les achats et engendre, selon les lieux, des pertes financières du point de vue des acheteurs.

Si on assista dans les années 1920 à une demande accrue de peaux de castor sur les marchés internationaux, un phénomène analogue se répéta après la Seconde Guerre mondiale ; en 1946-47, le cours du castor atteignait $ 50.00 la peau en moyenne pour un made beaver (contre $ 15.00 en 1965 : voir tableau I, chapitre XII).

[204]


En ce qui concerne la grande région de Fort George, bien qu’on ait réussi à freiner la disparition du castor, qu’une harde de caribous se soit reformée dans la région du lac Bienville, le paysage chaotique du marché des fourrures a entraîné avec lui une modification de l’organisation sociale et économique autochtone. Il s’agit moins de ce que Marcel Mauss a appelé le dualisme de civilisation (en parlant des Inuit) chez les chasseurs nordiques que de la métamorphose du mode de vie hivernal lié aux impératifs commerciaux extrinsèques aux dépens d’un mode de vie caractérisé par la liberté d’aller où l’on veut et de commercer quand on veut. La dominance du premier finit par l’emporter sur le second. À partir de ce postulat, cela ne signifie en rien que les chasseurs ne fréquentent plus leurs territoires de chasse, bien au contraire, mais que tout en pratiquant une microéconomie domestique intégrée à leurs traditions, ils se trouvent néanmoins incorporés à une macroéconomie contrôlée au bout du compte par la Compagnie de la Baie d’Hudson et le gouvernement québécois. Cela signifie encore que si les compagnies de fourrures encourageaient les chasseurs à pratiquer ce qu’ils connaissent le mieux, elles en tiraient un profit articulé autour d’intérêts financiers dont ils ne jouissaient guère. En d’autres termes, les chasseurs ont enrichi les compagnies de fourrures et, plus ils les enrichissaient, plus ils s‘appauvrissaient. Donc, plus ça change, plus c’est la même chose. Une situation que George Atkinson avait dénoncée lorsqu’en 1823, il proposait avec arguments à l’appui de faire une grève de la chasse (chapitre VI).

De 1670, année où les terres de Rupert furent octroyées par une charte royale à la Compagnie de la Baie d’Hudson, à 1870, où elles furent recouvrées par le Canada, trois ans après sa fondation ; de 1898, année où le tracé frontalier du Québec s’arrête à Eastmain, à 1912 où le district de l’Ungava —dont faisait partie Fort George— est concédé au Québec, les circonvolutions politiques sont pour le moins turbulentes. Tout se passe comme si le domaine géographique s’offrait sans cesse telle une tabula rasa où, entre fictions géopolitiques, conquêtes commerciales et religieuses, on décidait, à l’instar du despote, du sort des sociétés qui y ont circulé pendant des siècles, hors du tumulte du monde européen.

[210]

Chapitre XII


POSTFACE :
ENCHAÎNEMENTS DES ÉVÉNEMENTS





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