Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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« Commission d’Études sur le Renne »

Devant la détérioration de l’environnement et les incidences sur les habitants, le pasteur de Fort George, le Révérend W.G. Walton, décida de prendre les choses en main. Il naquit alors dans son esprit un projet original qui faillit bien se réaliser. Dans un mémoire adressé au Directeur de la « Commission d’Études sur le Renne » à Ottawa, et à partir d’informations qui sont exclusivement les siennes et que nous reprenons ici, Walton commence par énumérer les famines et les épidémies survenues au cours des dernières décennies :

Durant l’hiver 1892-93, cent cinquante Indiens sont morts de faim au sud de Fort Chimo… pendant le même hiver, huit Indiens partirent du cap Jones pour chasser des animaux à fourrures introuvables sur le littoral. Un seul survécut et l’on croit qu’il le fit en mangeant les corps de ceux qui étaient tombés à ses côtés… Durant l’hiver 1911-12, une femme esquimaude et ses deux filles périrent à 8 milles [12.8 km] au sud de [198] Grande–Baleine. Au printemps, les ossements des enfants furent découverts empilés de telle façon que seules des mains humaines avaient pu le faire. Non loin, on aperçut le corps de la mère à moitié dévoré… De 1895 à 1905, on cite trois incidents où des crimes furent commis. On me rapporta que treize Esquimaux furent tués, plus tard neuf, et une autre fois dix-sept… En 1906, onze Indiens moururent de faim dans l’arrière-pays du golfe Richmond, trois autres dans l’arrière-pays de Grande-Baleine et neuf dans l’arrière-pays de Fort George 511.

Le pasteur évoque les épidémies de rougeole, celle de 1902 au cours de laquelle cent autochtones périrent, une épidémie de grippe qui dégénéra en pneumonie, la tuberculose qui faisait des ravages, les multiples complications qui s’ajoutaient : congestion du foie, inflammation catarrhale, ophtalmie, furoncles, etc. 512.

Walton, en attirant l’attention sur les funestes conséquences liées à la disparition de la faune ou à son éloignement, s’adressait à la Commission en se faisant le champion d’une cause qu’il caressait depuis quelque temps : faire venir des rennes de Sibérie ou de Laponie à la baie James. Dans un mémoire adressé au ministre de l’Intérieur, l’Honorable Arthur Meighen, Walton décrit les conditions de vie des autochtones afin de lui démontrer à quel point elles se sont modifiées depuis la disparition du caribou : « Il y a des hommes qui se rappellent encore les jours où ces vastes territoires contenaient d’immenses troupeaux ; ils étaient si énormes qu’on estimait que leur nombre allait jusqu’à des millions. Le caribou a entièrement disparu du pays, sauf de petites hardes isolées 513… » Notons en passant que Walton n’avait pas fait d’enquête générale sur la faune du Québec-Labrador et que ses arguments, même convaincants, relèvent de la grande région de Fort George.

Pour mieux convaincre, Walton continue en signalant une expérience conduite en Alaska où, de 1892 à 1902, on a introduit avec succès 1 280 rennes de Sibérie afin d’aider de petites communautés isolées. Le pasteur suggère au ministre que l’on fasse de même à la baie James d’autant plus qu’en ce moment la North American Reindeer Company fait des préparatifs en vue de transporter des rennes d’Alaska sur la côte ouest de la baie d’Hudson. Cette compagnie serait disposée à fournir 300 rennes à la mission de Fort George au coût de cinquante dollars la tête. Walton continue : « Votre ministère a offert de les transporter sans frais à Fort George ou ailleurs, l’entente étant que je devrais réunir les fonds pour l’achat, soit les 15 000 ou 20 000 dollars nécessaires 514. » Il ajoute qu’il compte sur l’aide généreuse d’amis qu’il a intéressés à l’affaire.

[199]

En novembre 1918, le ministère des Affaires indiennes à Ottawa consent à acheter cent rennes à la North American Reindeer Company au prix proposé. Cependant, les rennes d’Alaska n’étant plus disponibles, on en propose alors de Laponie. En décembre 1918, le ministre Meighen répond à Walton : « … je suis en train d’envisager la possibilité d’engager une couple de familles lapones pour contrôler le petit troupeau de rennes… si on réussit à recevoir dès l’été prochain ces familles et à les mettre en charge du troupeau, on pourra alors procéder au transfert sur l’est de la baie d’Hudson 515. »



Le gouvernement espère peut-être que les Amérindiens et les Inuit prendront exemple sur les Saami (Lapons) éleveurs de rennes en domestiquant les caribous (ce qui d’une certaine façon correspond à la philosophie de l’époque où l’on tente de transformer les Indiens des Plaines, chasseurs de bisons, en agriculteurs). En tout état de cause, ce projet, tout aussi captivant ou suspect qu’il soit selon la perspective où l’on se place, ne sera pas réalisé.

Pour l’heure, Walton ne lâche pas la partie ; il continue d’écrire des lettres qui souvent restent sans réponse. Trois ans plus tard, le 5 mai 1921, il s’adresse en dernier recours à Duncan Scott, le surintendant général des Affaires Indiennes, à qui il décrit le sort des habitants : « … chaque chasseur travaille très fort pour nourrir sa famille, mais la situation empire de mois en mois… Indiens et Esquimaux doivent recevoir des secours [par des subsides du gouvernement]… les Esquimaux ont mangé presque tous leurs chiens afin de rester en vie 516. » Le 10 mai, Scott lui répond : « La question d’introduire un troupeau de rennes recevra sans aucun doute toute l’attention nécessaire de la part des autorités 517. » Réponse à caractère diplomatique dans laquelle ne transparaît aucun engagement.

Effectivement, l’affaire en resta là. L’importation de rennes venus de Sibérie ou de Laponie apparut futile aux yeux du gouvernement, et Fort George ne vit jamais la petite harde qui devait repeupler la région. Après l’échec de son entreprise, Walton n’en démordit pas pour autant, il reprit un autre projet : une pêcherie commerciale dans la baie James. En 1918, déjà, il aurait voulu de la sorte inscrire dans le cadre du traité no 9, dit Traité de la baie James 518, une clause portant sur la pêche dans les eaux profondes 519. À vrai dire, son projet s’inscrivait dans la logique du gouvernement fédéral lequel, en négociant le traité no 9 auprès des autochtones, comptait sur l’exploitation des gisements miniers, l’industrie du bois, l’immigration [200] et la colonisation pour ouvrir la voie à la transformation des lieux, sans oublier la construction d’un chemin de fer jusqu’à Moosonee, sud de la baie James, qui faciliterait l’accès à la région 520. Au ministre Meighen, Walton décrit comment « quelques années auparavant, un bateau est venu dans la baie avec à son bord des pêcheurs de Terre-Neuve qui pensaient trouver de la morue. Ils firent l’expérience et, malgré la pauvreté de leur équipement, ils eurent du succès 521. » Mais sa supplique au ministre resta lettre morte.

Walton avait toutes les raisons d’alerter les autorités et de chercher des solutions : la conjoncture économique s’annonçait très sombre, l’écosphère était moins fonctionnelle, les ressources alimentaires baissaient régulièrement. L’histoire de rennes paraît a priori extravagante, mais elle n’était pas déraisonnable puisqu’une tentative analogue avait abouti ailleurs. On se demandera seulement si le projet avait des chances de réussite dans la région ? Le renne aurait-il eu le temps de s’adapter et de s’accroître, aurait-il été décimé étant donné l’écosystème qui semblait être à la source de la disparition du caribou ? N’est-il pas fâcheux que l’expérimentation, par inertie et manque de créativité de la part des autorités, n’ait pas été tentée ? Dans le meilleur des cas, n’aurait-elle pas accordé un répit aux familles ?








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