Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



Download 2.56 Mb.
Page42/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   38   39   40   41   42   43   44   45   ...   51
Des modifications

Dans la mesure où l’environnement est altéré peu à peu par une série de facteurs coïncidents, peut-on inférer que la Compagnie de la Baie d’Hudson et Revillon Frères d’une part, l’Église anglicane et l’Église catholique d’autre part, ont subverti l’espace géographique et social ? Ou serait-ce plutôt une question rhétorique ? Leurs ambitions n’influençaient-elles pas la population, l’invitant soit à intensifier les activités de trappe, soit à se fractionner en passant plus de temps au poste ?

La première proposition n’était pas le choix des compagnies, qui auraient vu leur raison commerciale se volatiliser, sauf qu’en dépit des avertissements des chasseurs sur l’état du territoire, elles visaient une surproduction rendue irréalisable.

La deuxième proposition n’était pas non plus le choix absolu des missionnaires, même s’ils rêvaient de conduire rapidement les néophytes vers le royaume céleste [194] et les pressaient de remplacer leurs mythes et rites par des rituels monothéistes. Leur message narratif riche en paraboles a de tout temps exercé un pouvoir de séduction sur les peuples dont la religiosité est profondément ancrée. Or, tant et aussi longtemps que les gens vivaient en forêt, il était difficile aux propagateurs de la foi de séparer, selon leur posture idéologique, « l’ivraie d’avec le bon grain », la parabole tirée de l’Évangile. Ils étaient donc face à un dilemme qu’ils résolvaient en partie avec des catéchumènes qui allaient sur le terrain (supra).

Ce n’est pas tout : de leur point de vue, les nourritures spirituelles se distinguaient des nourritures terrestres dont ils avaient un urgent besoin de sorte que, en supplément d’aliments salés et saumurés venus de l’extérieur, ils se procuraient auprès des autochtones poisson et gibier lesquels étaient largement nutritifs et savoureux —surtout le gibier qui, traditionnellement, fait les délices des Européens et dont les gastronomes soulignent le goût 499. Une question d’apparence secondaire au regard du reste, mais tout à fait vitale pour ceux qui s’étaient établis auprès des autochtones, de qui ils dépendaient pour se nourrir convenablement. À condition que les circonstances leur soient favorables.

Quoi qu’il en soit, il n’était pas dans l’intérêt immédiat des missionnaires de pousser les autochtones à se fixer en un lieu, ce qui de toute façon eût été inexécutable sans leur aval. Pour arriver à créer une rupture dans le continuum culturel, il fallait introduire un élément clé : l’école confessionnelle et surtout le pensionnat.

L’école et l’internat allaient forcément transformer la donne en mettant à l’épreuve la formation que filles et garçons recevaient sur les territoires de chasse d’une génération à l’autre. Notons que, à Fort George, l’oscillation des deux composantes serait au début imperceptible puisque les enseignements traditionnels n’empêchaient pas l’instruction publique de s’y insérer à condition qu’ils s’appliquent en des espaces saisonniers distincts. C’est avec l’institutionnalisation que les problèmes se poseraient avec acuité. Les comptes rendus envoyés aux bureaux des Affaires indiennes nous en informent très vite, bien avant l’introduction des internats sis à l’extérieur 500.


Migration du caribou
et dépeuplement du castor

[195]


Depuis plusieurs années, des facteurs menaçants par l’immédiateté du lien entre cause et conséquence se profilaient à l’horizon : l’écologie animale était en train de se métamorphoser avec la disparition progressive du caribou et le dépeuplement du castor dans les territoires de chasse. La triade, caribou-castor-ours, associée à la pensée amérindienne, aux rites cérémonials et à la mythologie était en péril.

La réduction du troupeau de caribous prenait un sens particulièrement tragique : la fréquence d’hivers marqués par la famine obligeait les gens à parcourir à pied des trajets interminables. On relate le cas de familles allant de Fort George à Fort Chimo, ou de Fort Chimo à Nichicun perdant tout espoir d’abattre du gibier.

Le troupeau dont il est question est décrit par A. P. Low : « [il] passe au nord des environs du golfe Richmond et du lac à l’Eau Claire, transhume sur les plateaux du nord-est de la baie d’Hudson. Les années passées, ce troupeau a grandement diminué et de nombreux Indiens qui dépendent de lui ont émigré… à Fort Chimo 501. » Pour sa part, Charles Elton précise : « …ce troupeau subvenait aux besoins des Indiens de la Petite-Baleine et de ceux du sud 502. » Il en existerait deux autres ramifications : celle du centre et celle du versant oriental de l’Ungava, une classification proposée par Elton, afin de laisser ouverte la possibilité que ces troupeaux se regroupent, une hypothèse sur laquelle il reste prudent 503.

Vers la fin du XIXe siècle, l’alarme est sonnée bien que, tant s’en faut, ce ne fût pas la première fois (voir chapitre X au sujet de la harde des Belcher décimée par des pluies glaciales hivernales). Lors de son séjour à Chimo, Lucien Turner observait : « Le caribou ces années-ci (1889-1890) est devenu si rare dans les environs de Fort George que de nombreux Indiens ont délaissé cette localité pour voyager vers l’Est, demeurant à proximité des Nascopies [Naskapi], ou même avec eux 504. » Pourtant, quelques années auparavant, dans une lettre à un ami, datée du 28 août 1883, Turner remarquait : « J’ai tué quantité de caribous depuis que je suis arrivé et j’en ai vu des milliers 505. »

Dans les circonstances, il devenait plus difficile de prévoir les mouvements du caribou alors que, de coutume, les autochtones, fins connaisseurs des migrations saisonnières, pratiquaient une chasse coopérative capable de nourrir la collectivité. En revanche, la situation qui prévalait depuis la fin du XIXe siècle était devenue de loin la plus inquiétante comme si la taïga et la toundra recelaient une menace [196] constante ; de fait, pendant plusieurs années, à partir des environs de 1912, on ne verra plus réapparaître de grands troupeaux de caribous, sinon de petites hardes isolées, sur les bords la baie d’Hudson au sud du soixantième parallèle nord 506.

La correspondance de la Compagnie de la Baie d’Hudson offre des observations intéressantes à ce sujet, en particulier celles d’un employé, Donald Gillies. En 1890 : « Les caribous étaient beaucoup moins nombreux que d’habitude sur cette côte [la baie d’Hudson] l’hiver dernier. Ordinairement, ils viennent en abondance et notamment durant les mois de printemps. » En 1893 : « À cause de la rareté du caribou l’hiver dernier, nos chasseurs les plus éloignés n’ont pas eu tout le succès qu’ils auraient dû avoir. En raison des feux de forêt, le caribou a apparemment abandonné ses quartiers d’hiver où il se nourrit d’habitude. Il reste à savoir s’il l’a fait pour de bon. » En 1897 : « À cause de la rareté du caribou dans l’hinterland, l’hiver dernier, certains des meilleurs chasseurs n’ont pas fait bonne chère et, pour un temps, ont livré une dure bataille devant se contenter d’une maigre pitance. Le caribou a probablement été poussé à fuir vers le nord à cause des feux de forêt qui ont fait rage dans les environs pendant à peu près tout l’été 507. » Gillies continue : « …au cours des années de mon séjour aux rivières à la Baleine, j’occupais souvent mes loisirs, durant les mois d’hiver, à chasser le caribou, qui était assez abondant avant 1880. Les années passèrent, et le caribou se fit de plus en plus rare jusqu’à la fin de mon séjour à Fort George, où les autochtones souffrirent de la disette en raison de cette pénurie 508. »

Quelques années plus tard, en 1912, lors de sa traversée de l’Ungava, Robert Flaherty, remarquant la charpente vieillie et blanchie d’une tente sur les bords du lac Minto, écrivit : « Les Indiens venus de leur habitat boisé du sud faisaient autrefois des parties de chasse dans cette région durant l’été, lors des jours anciens des migrations du caribou 509. »

Des explications sont avancées pour tenter de comprendre les raisons qui menèrent le troupeau occidental à se dépeupler, à disparaître ou à en rejoindre un autre—dans cette supposition, celui de la rivière George à l’est de la péninsule. Tout d’abord, il existe des présomptions associées à l’usage multiplié des armes à feu, à l’abattage en masse et à de possibles épizooties ; ensuite, des conjectures basées sur une relation de cause à effet entre le climat et la végétation : en effet la [197] fréquence attestée de feux de forêt alliée aux hivers marqués par de fortes précipitations neigeuses ou des froids d’une forte intensité ont pu détourner le cervidé d’un habitat où il lui était impossible de dénicher le lichen —dont la croissance de surcroît très lente— est essentiel à sa survie. Enfin, sur la question de savoir si les prédateurs, loup et carcajou, jouent un grand rôle sur la réduction des hardes ou, au contraire, ont peu d’incidences sur elles, on ne s’avancera pas, les opinions se contredisant. Par contre, plus un troupeau de cervidés diminue, plus les bandes de loups tendent parallèlement à diminuer. Sur un autre registre, C. Elton émet l’hypothèse que la traite des fourrures aurait contribué à la protection du caribou dans la mesure où les compagnies recherchaient des peaux de loup et de carcajou 510. À cet effet, on se rappellera qu’au début, la Compagnie achetait au prix fort des peaux de caribou pour ensuite réduire la demande en raison de leur poids tout en les réservant à l’usage du cuir (chapitre VII).

Cette période correspondit à de sombres années ; avec son cortège d’hivers extrêmement rigoureux, il arriva que castors, martres, renards, visons, rats musqués, hermines, bref les bêtes dont les pelages étaient recherchés pour leur valeur fussent difficiles à piéger. La famine et les maladies emportèrent les plus faibles ; les familles rendues vulnérables par les privations dans les territoires durent se résoudre à demander secours au poste.






Share with your friends:
1   ...   38   39   40   41   42   43   44   45   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page