Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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La Mission catholique 488

Voici le quatrième élément qui vient s’ajouter à la structure du champ originel. Entre ces éléments, Mission anglicane, Mission catholique, Compagnie de la Baie d’Hudson et Revillon Frères, il serait tentant de tirer des parallèles, sauf que l’exercice repose sur des prémisses anachroniques tout en étant aléatoire puisqu’il exclut l’ordre relevant du domaine exclusivement autochtone. Domaine de surcroît où, dans l’ordonnancement du sacré et du profane, l’un se nourrit de l'autre.



Cela dit, n’est-il pas remarquable qu’une petite communauté autochtone fasse obstinément l’objet du désir porté par des adversaires, issus de puissances [191] capitalistes et religieuses, qui rivalisent pour s’attirer ses faveurs ? À partir de ce corollaire, n’est-elle pas, du dedans, un microcosme que voudrait refléter, au dehors, les corps politiques et religieux autrement redoutables ?


Photo 21. p. 191-1. Gaston Herodier. Gaston Hérodier, de Paris, père d’Ernest, de Fort George. Photo Revillon Frères, Fort George, circum 1905.


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Photo 22. p. 191-2. Ernest Herodier 1963. Ernest Hérodier.
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La Mission catholique s’implante trop tard à Fort George, vu l’irréductibilité doctrinaire, pour cultiver une relation dualiste des champs religieux. En dépit de l’effectif réduit de prosélytes, elle posera des bases à partir d’activités pragmatiques. Depuis 1850, les oblats cherchaient vainement à fonder des missions sur la côte orientale de la baie James, mais l’opposition de la Compagnie de la Baie d’Hudson, dont la préférence allait aux anglicans, leur faisait échec 489. En ce qui concerne Fort George, l’embrouillamini allait continuer jusqu’en 1922.

Quant à l’Église anglicane, elle rejetait de façon inflexible l’idée de catholiques dans la baie. En 1860, l’évêque Horden, de l’Église d’Angleterre, écrivait de Moose Factory :

Je ne peux que profondément regretter que deux prêtres catholiques romains habitent cet hiver Albany 490 alors que tous les habitants de ce lieu sont protestants sans exception, de leur propre gré… si on permet aux prêtres de faire d’Albany leur résidence permanente, ils feront sans aucun doute des incursions sur la côte est de la baie et, ce que je me dois de considérer comme une erreur, ils répandront le doute en des lieux encore inexplorés par les romanistes… Je déplorerais que des circonstances contribuent à accentuer un mal déjà trop répandu 491.

Tout en se défendant âprement de rivaux qui prétendent empiéter sur un domaine spirituel qu’il considère être sa chasse gardée, l’évêque Horden craint que l’endoctrinement des catholiques auprès des prosélytes ne soit néfaste, en ce sens qu’il susciterait des équivoques, sinon leur défection. Ce en quoi, du point de vue clérical, il n’a pas vraiment tort, bien qu’en ce qui concerne Fort George, la suite des événements le contredira. Par ailleurs, la Compagnie de la Baie d’Hudson prenant d’abord les décisions, il était quasi impossible à l’époque pour des missionnaires catholiques de fonder des établissements sans son autorisation. L’attitude du gouverneur de la Compagnie, Sir George, demeurait négative à l’égard des catholiques. D’après le père Carrière, l’épiscopat canadien aurait adressé des lettres « malheureuses » à ce propos, et « si l’on n’avait pas entretenu secrètement une espèce de méfiance à l’endroit de la Compagnie, et surtout de son gouverneur au Canada, bien des frictions auraient disparu d’elles-mêmes 492 ».

[192]


Enfin, les difficultés s’aplanirent et des missions catholiques furent fondées, la première à Albany en 1892, tandis qu’à Fort George, comme le rapporte le capitaine Mallet, l’antagonisme du pasteur Walton était si tenace qu’on dut attendre son départ.

Finalement, la Mission catholique Saint-Joseph de Fort George fut fondée en 1922 par le père Philippe Boisseau qui sera rejoint par le père Édouard Meilleur en 1924. En 1927, le père Damase Couture, accompagné de Frères oblats, suivis en 1930 par des Sœurs grises d’Ottawa. Les deux missions, anglicane et catholique, devinrent alors les plus importantes de la région.

Dès le début, le père Couture eut maille à partir avec la mission anglicane. Le même pattern, qui s’était développé lors de la rivalité Revillon/Compagnie de la Baie d’Hudson, surgit entre catholiques et anglicans, marqué par la perplexité des autochtones devant une autre forme de christianisme, qu’ils avaient cru indivisible, ainsi que l’embarras qu’ils éprouvent d’être l’enjeu d’une compétition entre les deux camps. Perplexes, ils l’avaient déjà été lors de l’arrivée de Revillon Frères, placés devant l’alternative soit de garder fidélité, soit d’aller au plus offrant. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de troc, mais d’un choix fondamental si l’on prend en considération que la force de persuasion, dont se servent les missionnaires, tourne autour de la notion du Bien et du Mal, les deux partis prétendant détenir les clefs de la vérité, le secret du bonheur éternel et n’hésitant pas à user d’argu­ments absurdes et puérils (supra) pour frapper l’imagination 493.

Afin d’asseoir son autorité sur ses ouailles, le pasteur tient de fréquents meetings tandis que le père riposte par des « mitaines » (déformation de meetings), afin d’en dénoncer le contenu antipapiste 494. À nouveau, des histoires excentriques circulent chez les habitants, par exemple, le célibat du prêtre, celui des Frères et des Sœurs est évoqué comme une singularité difficile à appréhender dans une société où la sexualité n’est pas occultée. Parfois, on cherche la parade en participant aux célébrations où qu’elles se tiennent : ainsi, lors des fêtes de Noël et du Jour de l’An, la population augmente, car des familles apportent les prises de l’automne et en profitent pour séjourner, de sorte que, dans la mesure du possible, on fréquente les deux églises pour assister aux cérémonies 495. Le jour de l’An, les habitants viennent systématiquement offrir leurs vœux à tous sans distinction marquant par là un désir harmonieux.



[193]

Avec le temps, des accommodements sont introduits de sorte que les difficultés élémentaires se résorbent. De toute façon, la Mission catholique, arrivée quelque soixante-dix ans après la Mission anglicane, pouvait difficilement surmonter une compétition aussi solide 496. Elle en tire conséquence en remplissant des fonctions pragmatiques hors du champ métaphysique. La ferme de la Mission catholique se développe rapidement : après les chevaux 497 introduits d’abord par la Baie d’Hudson et ensuite par Revillon Frères, vaches, poules et au moins un cochon sont logés dans une étable tandis qu’un jardin potager est exploité avec succès contrairement à ce qui avait été tenté à une échelle réduite par le passé. La construction et la gestion d’une clinique, d’une école résidentielle, d’une scierie et d’une boulangerie créent des emplois et introduit la notion de salaire minimum, contrairement au troc qui continue d’exister.

En 1907, la Mission anglicane avait ouvert une école et, en 1929, la Mission catholique en ouvrait une deuxième suivie d’un internat, exemple qui sera suivi en février 1933 par le pasteur Griffin 498. Ces institutions grandirent rapidement : l’école de la Mission catholique, au statut indépendant, recevait des enfants de toute la baie James, y compris des Inuit, tandis que le personnel et les frais matériels de l’école anglicane étaient pris en charge par le ministère des Affaires Indiennes avant qu’un nouvel internat soit construit en 1963.





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