Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Les francs-tireurs

Quoique les postes de l’hinterland, dirigés souvent par un délégué métis après 1900, eussent pour fonction d’éviter de longs déplacements aux chasseurs vers le poste principal, ils servaient également à contrer les francs-tireurs —des hommes libres qui entendaient mener les affaires à leur façon. La Compagnie de la Baie d’Hudson ne réussissant pas à les éliminer, elle trouvait parfois la parade : ainsi à Fort George même, en 1931-32, Jack Palmquist, marchand indépendant, vivait sur place tout en étant contrôlé par le chef de poste 484. En fait, le vrai problème se posait surtout lorsque les « intrus » commerçaient au loin de concert avec les chasseurs.

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Un site en particulier, celui de la rivière Roggan dite Pishoproggan, inspirait des soucis à la Compagnie, car il était particulièrement apprécié des familles à cause de l’abondance de la faune ailée et maritime : la rivière et ses affluents regorgeaient de poissons, le littoral de phoques ; au printemps et à l’automne, oies sauvages et canards marquaient un temps d’arrêt dans les marécages herbeux. De plus, arbres et arbustes, disséminés dans un environnement où dominent herbes et graminées, donnaient du bois de chauffage, un point important souligné par Abraham Fortchimo, l’un des Cris avec qui nous avions fait le voyage. Les autochtones qui chassaient à l’intérieur empruntaient la rivière et ses rives comme voie de pénétration. C’était, en somme, un site de campement idéal et un lieu traditionnel où les gens de la région se partageaient entre Grande-Baleine et Fort George, visitant l’un ou l’autre endroit, selon leurs affinités. Règle générale, ceux qui chassaient au nord du petit cap Jones allaient à la Grande-Baleine ; ceux qui chassaient au sud à Fort George.



Un franc-tireur avait toutes les chances d’intercepter les autochtones sur les routes de passage, d’échanger des biens contre des fourrures en leur évitant du même coup un voyage inutile au poste. Les chroniqueurs de la Compagnie de la Baie d’Hudson parlent pour la première fois en 1931 de la compétition à la rivière Pishoproggan : Louis Martineau et William Etherington seraient installés dans le coin. La même année, J. W. Anderson gérant à Moose Factory, relève : « On rapporte que William Etherington (un ancien employé de la Compagnie) a prêté toutes ses économies (environ 2 000 $) à Martineau, son beau-frère. Etherington a également reçu de lui des marchandises de troc pour établir un poste de commerce à la rivière Roggan… tandis que Martineau est monté au golfe Richmond 485. » Les fourrures acquises résultant de leur association auraient par la suite été vendues entièrement à la Compagnie à Fort George.

Serait-il possible que, les années suivantes, la Compagnie ait érigé un avant-poste qui aurait existé jusque vers 1936 ? En dépit de recherches aux bureaux de la Compagnie à Londres, et plus tard par correspondance à Winnipeg, nous n’avons pu obtenir de précisions à ce sujet. Pourtant, lors d’un voyage à l’embouchure de la Roggan, malgré son délabrement, nous avons vu un bâtiment peint en blanc et rouge typique de la Compagnie de la Baie d’Hudson, à moins que ce ne soit l’œuvre de William Etherington.

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Le dénommé Martineau était déjà dans la baie James un individu célèbre qui n’hésitait pas à « courir la dérouine », se rendant en personne jusque dans les territoires de chasse les plus reculés afin de se procurer plus tôt et avant les autres des pelleteries, une activité appelée aussi tripping.



En 1919, Martineau fréquente la région d’Attawapiskat (versant ouest de la baie James) ; débrouillard et organisé, il emploie une quinzaine de Cris qu’il paie et nourrit ; il possède également une barge et une flotte de canots destinées au transport des provisions et des ballots de fourrures. Il présente certainement une menace pour les commerçants puisque, cette année-là, il réussit à emmagasiner 10 000 dollars de biens, ce qui représente pour les autres une perte équivalente en fourrures 486. Martineau refait parler de lui en 1920 au moment où la firme Holt Renfrew décide de commercer dans la région où il se trouve. Devenu son homme de confiance, il est en charge des achats et des expéditions jusqu’à ce que ses fonctions, selon les apparences, aient tourné court 487.

C’est donc le même personnage qu’on retrouve cette fois sur le versant est de la baie James en compagnie de son beau-frère, William Etherington, le transfuge de la « Baie d’Hudson ».

Malgré leur nombre peu élevé, les francs-tireurs gênaient la Compagnie de la Baie d’Hudson, qui voyait en eux des mercenaires. La présence de ces aventuriers, lointains émules des coureurs des bois, qui avaient eu l’audace de marcher sur les brisées de la Compagnie, aura été, somme toute, plus agaçante que menaçante, surtout après le départ de Revillon.




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