Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Revillon Frères

Le tandem Compagnie de la Baie d’Hudson et Church Missionary Society, qui règne sans partage à Fort George, sera bientôt déconstruit. Enfin, pour un temps. À partir de 1903, une compagnie parisienne, Revillon Frères 463, entre en situation de rivalité avec la Compagnie de la Baie d’Hudson dans la péninsule du Québec-Labrador et dans l’Ouest du Canada 464. À la baie James, les Français construisent leur quartier général aux îles Strutton sises en face d’Eastmain, voisines de l’île Charlton où, tour à tour, du XVIIe au début du XIXe siècle, les Britanniques, les Français et les Canadiens de la « Nord-Ouest », avaient hiverné ou s’étaient installés lors d’opérations ponctuelles (cf. chapitres II et IV).

Tout indique que la nouvelle compagnie entend se fixer en permanence à Fort George, ce qui provoque des craintes légitimes chez leurs rivaux car, au contraire de la « Nord-Ouest », empêchée par le temps de prendre la mesure de ses aspirations, ou des trafiquants indépendants, les Français ont pignon sur rue dans plusieurs villes du monde. Surtout, depuis 1876, ils disposent de bureaux d’exploitation à Leipzig, le siège mondial des fourrures jusqu’à ce qu’en 1915, il soit déplacé à Londres à cause de la Grande Guerre. À partir de 1909, des comptoirs sont exploités en Sibérie, en Mongolie et au Turkestan, tandis que des succursales sont ouvertes dans les centres suivants : Paris, New York, Chicago, Montréal, Edmonton, Prince Albert, Nipigon, Londres, Moscou, Vladivostok, Shanghai, Boukhara. Les ambitions des frères Revillon et de leur homme de confiance, le capitaine Thierry Mallet, s’étendent sur une bonne partie du globe. Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner si l’idée d’un cartel ou d’un syndicat qui prendrait le contrôle du marché international de la fourrure leur vient à l’esprit.

À Fort George, Revillon élut domicile à l’ouest de l’île, non loin du futur emplacement de la Mission catholique, et nomma à sa tête Gaston Hérodier, un [185] Parisien. Ernest Hérodier fut le premier à me parler de Revillon et de son père, Gaston, dont il portait le nom sans l’avoir jamais connu 465. Après le départ de Gaston, la mère d’Ernest, une Crie, avait épousé David Louttit, né lui-même à Fort George, d’ascendants écossais originaires des Orcades (Orkneys). Tout comme Gaston Hérodier, David Louttit avait été à l’emploi de Revillon Frères, ouvrant même un comptoir à Grande-Baleine 466. Quant à Gaston, il s’en était allé faire la guerre de 14-18 avant de revenir au Canada et de passer en 1920, en dépit des efforts de Revillon pour l’en empêcher, au service de la Compagnie de la Baie d’Hudson à Pond Inlet sur la Terre de Baffin 467. Des années plus tard, en 1929, il perdait la vie dans l’incendie de sa maison à Fort Good Hope, sur le fleuve Mackenzie (Territoires du Nord-Ouest), où il avait été nommé responsable du district 468. Ernest Hérodier, issu de parents cris et français, époux de Mina Fleming, une Inuk de Grande-Baleine, était littéralement un citoyen du monde (photo). Il lui arrivait d’évoquer ses souvenirs ou de me parler de Robert Flaherty qu’il avait connu pendant le tournage de Nanook of the North (1920-1921), une production subventionnée à l’origine par Revillon Frères et l’entremise du capitaine Mallet.

La concurrence enferme vite les chasseurs dans un dilemme : tiraillés entre la fidélité au patron (the boss) et l’attirance vers la nouveauté, ils ne tardent pas à comparer les produits de troc ; outre des marchandises de meilleure qualité, comme les tissus, les carabines de chasse à répétition représentent une réelle innovation, car jusque-là les autochtones n’ont tenu en main que ces fusils à baguette de type ancien, que l’on charge par le canon. D’après J. W. Anderson, qui fut gérant de la Compagnie britannique dans la baie James, ce type d’arme ne vaut guère mieux que l’arc et les flèches, sinon pire, car pour viser il faut s’approcher de près du gibier avec pour conséquence qu’il détale aussitôt sans ajouter que souvent, la poudre fait long feu ou la balle roule à terre 469.

Bien entendu, les carabines constituaient un attrait certain pour les chasseurs qui avaient dû se contenter des fusils à baguette dont l’inefficacité était proverbiale. Pourtant, en dépit de leur prix nettement plus élevé, leur qualité inégale causera des ennuis à Revillon. Écoutons Mallet :

Speaking of stock, I am surprised at the bad quality of guns at AY [Albany]. Whatever be the reasons... I know what a good gun is, and the four or five double barrel guns sent to AY are no good. The one Mr Lescaudron ordered himself is out of commission after a few weeks... I [186] happen to have seen a gun sold cash to an Indian on my arrival here... The Indian brought the gun back this morning. Second trigger does not work. (...) We can sell, and are selling guns at 50 and 60 [dollars] a piece minimum. There is no reason why we should not get good guns for sale at this price 470.

Photo 19. p. 186. Big River winter. P. Desy. Hiver sur la Chisasibi. © P. Désy.


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Les résultats de la première année de Revillon à Fort George furent presque nuls. Outre qu’il fallait attirer la clientèle, les saisons de chasse furent marquées par une diminution des animaux à fourrures, et notamment du renard. Le même phénomène apparut dans la baie d’Ungava, où l’année 1903 marque une période creuse 471.

L’établissement de Revillon dans le Nord canadien se traduit de facto par des conflits avec la Compagnie de la Baie d’Hudson —conflits analogues à ceux qui existaient jusqu’à 1821 avec la Compagnie du Nord-Ouest. Ils iront en s’exacerbant dès qu’il sera question de la politique de crédit et de débit envers les chasseurs. Rappelons ici quelques faits : pour rester sur un territoire de chasse plusieurs mois par année, où l’une des principales activités consiste à trapper des fourrures, les autochtones dépendent de leur actionnaire, la Compagnie, qui leur achète les pelleteries. Dans la plupart des cas, les chasseurs tiennent à emporter avec eux des marchandises nécessaires (balles, fusils, trappes en métal, lard, thé, sucre, farine, tabac). Or, pour se procurer ces marchandises, il faut qu’ils puissent les demander sous forme d’à-valoir sur les pelleteries. Une avance sous forme de crédit est alors consentie par le gérant, qui, du même coup, rend les chasseurs débiteurs. Saison après saison, la boucle est bouclée : à l’automne, on part endetté, et, quand on revient, à Noël ou à Pâques, on paie ses dettes et on refait un emprunt. Si le chasseur ramène ponctuellement des pelleteries de son territoire de chasse et les échange au comptoir contre des biens manufacturés, par exemple, on conclura que la notion de réciprocité entre en jeu 472 ; mais dans le cas contraire, c’est-à-dire si la chance déserte le chasseur, alors le supposé troc n’a de l’échange que les apparences extérieures, car il participe de champs asymétriques dont l’un introduit dans son propos la double notion débiteur/créancier, instaurant par là même aux dépens de l’autre, la dette infinie 473.

Dans les circonstances, il arrivait souvent que des chasseurs endettés auprès des Anglais vendent leurs ballots aux Français, et inversement. Comme le remarquent Leith et Leith : « Avec les deux compagnies maintenant sur le terrain, il y a une [187] nette tendance chez les Indiens à s’endetter auprès d’une compagnie et d’aller porter leurs fourrures à l’autre 474. »

Il n’y a pas que la Compagnie de la Baie d’Hudson qui craigne une dégradation du monopole. Le Révérend Walton est très inquiet : « … cette opposition et cette rivalité ont grandement transformé le caractère de notre travail. Toutes sortes de calomnies circulent et des histoires étranges se répandent si bien que les pauvres Indiens ne savent plus que penser ou qui croire 475. » La perspective que ses prêches perdent de l’influence le tourmente, car l’ordre moral qu’il a instauré est bouleversé. Au sujet de l’alcool et de la chasse, il remarque : « La nouvelle compagnie a tenu sa promesse de ne pas donner à boire aux gens et a laissé tomber la chasse le dimanche après que j’eus protesté 476. » Sur la danse : « …à présent que la danse est redevenue populaire, après avoir été interrompue ces dix dernières années, nous redoutons les conséquences. Tout le monde sait le mal qui en résulte, mais ils [les Indiens] prétendent que ce n’est pas un péché 477. »

Plus que quiconque, Revillon encourt l’inimitié irréconciliable de Walton. D’après Mallet, Walton semble animé d’un feu religieux dévorant, et, sans le dire à voix haute, il flaire en lui un « antipapiste » acharné, ce qui lui vaut des inimitiés. Il rapporte une conversation qu’il a eue en 1919 avec le père Martel, un Oblat, qui voudrait ouvrir une mission à Fort George, ne serait-ce que par « jalousie professionnelle et religieuse envers Walton qui est universellement haï 478 ». De toute façon, le capitaine Mallet a de sérieuses raisons de ne pas aimer le pasteur qui, non seulement « terrorise verbalement les autochtones 479 », mais a de plus l’audace de les « encourager à faire le commerce avec l’autre compagnie 480 », et n’a de cesse de jouer de sales tours aux Français. Il se vengera, à sa façon, en refusant de laisser monter Walton à bord de l’« Annie-Geele », en route pour Great Whale River et Port Harrison, d’autant plus qu’il le soupçonne de vouloir profiter de l’occasion pour endoctriner les autochtones et les encourager à ne pas commerce avec Revillon 481.

La compagnie française brisait le monopole en réinstallant une dangereuse concurrence. Il en sera ainsi pendant quelque trente ans, c’est-à-dire jusqu’à son départ du pays en 1934. Marcel Sexé, l’historien de la compagnie, dont l’ouvrage est publié trop tôt en 1923, ne pouvait le prévoir ; néanmoins les documents auxquels nous avons eu accès indiquent que l’empire circumnordique dont rêvait [188] Victor Revillon est devenu chimérique 482. En effet, les événements mondiaux qui se succèdent au seuil du XXe siècle l’illustrent : la révolution d’octobre de 1905, celle de 1917, la guerre de 14-18, le krach de 1929 et la dépression des années 30, sont autant de facteurs qui eussent suffi à ébranler n’importe quelle institution financière.

Photo 20. p. 188. Revillon la maison. La maison de Revillon Frères, Fort George. Source : Revillon Frères.


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Étant donné l’influence extraordinaire de la Compagnie de la Baie d’Hudson, il est difficile de savoir ce que les gens pensaient de la « French Company ». Les avis que nous avons recueillis reflétaient davantage ceux qu’on avait, au moment où nous y étions, sur les Canadiens anglais et les Canadiens français, avis conditionnés par les relations interethniques qui régnaient, exacerbées plus tard par le projet du barrage hydroélectrique en amont de la Grande Rivière (qui fut réalisé non sans qu’un protocole soit signé entre les Cris et le gouvernement) 483. Cela dit, il n’est pas dans notre intention de relier ces impressions à celles qui existaient lors des rivalités du début du XXe siècle. D’après des observateurs autochtones, Revillon, en partant, a créé des ennuis aux chasseurs qui avaient délaissé la Compagnie de la Baie d’Hudson en sa faveur. Après avoir contracté autrefois des dettes auprès de cette dernière, ils se trouvaient tout à coup dans l’obligation d’y retourner et de les rembourser, non sans être parfois tournés en dérision par ceux qui étaient restés fidèles.

À la suite de son départ, Revillon Frères laissa ses bâtiments intacts : l’une des maisons, offerte à la mission anglicane, fut occupée par le pasteur et sa famille ; tandis qu’une autre, plurifamiliale et comptant un étage supérieur, fut occupée par les descendants de Gaston Hérodier.




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