Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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La Mission anglicane :
Edmund J. Peck et William G. Walton

Après le départ de Watkins en 1857, l’activité missionnaire se trouva considérablement réduite jusqu’à l’arrivée, en 1886, d’Edmund J. Peck, véritable pasteur itinérant et homme à la forte personnalité. Fixé d’abord à Petite-Baleine en 1876 où il exerce son ministère chez les Inuit, on raconte que, pendant les sept années de sa résidence, il passait plusieurs heures par jour à transcrire son enseignement religieux en inuktitut avant de rendre visite le soir à ses prosélytes 446. Après avoir échoué dans trois tentatives pour rejoindre Fort Chimo [Kuujjuaq], il réussit au mois d’août 1884 avec des guides autochtones 447. De Fort Chimo, il partit pour l’Angleterre, s’y maria et, l’année suivante, après un hiver à Moose Factory, il fut nommé à Fort George et, conformément à sa fonction, il continua de séjourner à la Petite-Baleine.

Peck remplit sa mission d’évangélisateur jusqu’en 1892, année où il regagna l’Angleterre. Cependant, en 1894, la petite île Blacklead, sise dans le détroit de Cumberland (Terre de Baffin), qui servait de poste baleinier, fut offerte par un armateur écossais à Peck, qui en fit une mission anglicane. Le reste de son histoire de vie dans l’Arctique, à plus d’un titre extraordinaire, se déroulera surtout à Blacklead et dans les environs auprès des Inuit, dont il a si bien appris la langue [181] qu’on l’avait surnommé Uqammaq, « celui qui parle bien ». De même, elle est liée à l’ethnologie puisque Franz Boas en fera l’un de ses informateurs. Ces événements, qui ont fait l’objet d’un ouvrage, surviennent après son départ de Fort George 448.

Hors quelques interruptions, la pérennité de l’entreprise prosélyte à Fort George est assurée. William G. Walton (1894 à 1924), qui attaque avec fougue son ministère, succédera à Peck. Il sera suivi de T.J. Griffin en 1927, année où le père Damase Couture, mandaté par les Oblats de Marie-Immaculée, s’installe à Fort George 449.

L’établissement de missions rapprochées des comptoirs contribue à des changements graduels dont les effets ne tarderont pas à se produire sur la société. Dans ce sens, grande sera l’influence de W.G. Walton tant sur la religion que sur l’état du territoire. Marié à Daisy Alice Spencer (fille de Miles Spencer 450, l’un des fils de John), il est l’auteur d’un opuscule provocateur dans lequel il propose de faire venir des Lapons afin d’enseigner aux Cris —mais sans toutefois leur demander leur avis— l’art de la domestication du caribou [infra]. Grâce à Daisy, qui de plus lui enseigne la langue, son accès auprès des autochtones est grandement facilité.

Les rites, les sermons, les chants sont incorporés dans le savoir séculaire, sans parler des récits bibliques et des livres de prières en écriture syllabique, qui permettent aux catéchumènes de jouer un rôle fondamental puisqu’ils voyagent dans les territoires ou remplacent le missionnaire pendant ses absences. De plus, le missionnaire étend ses pouvoirs en devenant, selon les circonstances, instituteur et infirmier —surtout durant les épidémies de grippe et de rougeole, entre autres, devenues de plus en plus fréquentes. On en voudra pour preuve l’un de ses rapports annuels dans lequel le Révérend Walton écrit : « L’année dernière [1902], nous avons connu un grand malheur après avoir perdu près d’une centaine de nos gens dans une terrible épidémie de rougeole 451. »



Par leurs directives dépaysantes, les anglicans apportent avec eux un puritanisme institutionnel étranger aux autochtones. Dans leur hâte de déstructurer les croyances et de toucher plus vite leur but, et selon leurs codes moraux, ils introduisent une [182] discipline aliénante en jetant l’interdit sur les danses, les jeux, et la chasse le dimanche 452. Ce faisant, ils partent en guerre contre tout ce qu’ils considèrent être de mauvaises mœurs : l’adultère, la polygynie sororale, le mariage des cousins croisés, et ainsi de suite. À propos des Inuit, Walton écrit dans ses carnets : « … leur immoralité, leurs mariages incestueux, tout cela est si mauvais que des hommes ont leur propre mère pour femme… leur usage fréquent du couteau à la moindre provocation rappelle que leur condition est à peine plus élevée que celle des bêtes 453. » C’est donc dire que la dynamique sociale, imprégnée de préjugés, est remise en question à partir de modèles coloniaux.

Walton trouve satisfaction auprès des Inuit à la différence des Cris, qui gardent une attitude réservée : « … l’Indien est plutôt différent de l’Esquimau. Il ne montre pas autant d’enthousiasme et il a tendance à considérer la religion comme quelque chose de particulier à l’homme blanc 454. » Un aveu qui confirme les difficultés de saper les fondements originaux, et qui montre très tôt la résistance aux interdits, sous le couvert religieux, qui ne peuvent enchanter les Cris. Avec le temps, ils feront appel, à l’instar des Inuit, au syncrétisme en combinant des traits du protestantisme (ou du catholicisme) à leurs croyances, une sorte d’œcuménisme avant la lettre. Quoi qu’il en soit, Walton avait affaire à un plus grand nombre de Cris que d’Inuit, d’où ses difficultés avouées. Quant à ces derniers, ils n’avaient pas renoncé si facilement à leurs croyances, en conséquence de quoi, il faut se garder de son emballement qu’il voudrait universel : « J’ai vu des Esquimaux se traîner eux-mêmes à l’église quand ils étaient malades ou infirmes, alors que ce n’est pas chose fréquente pour les Indiens de déployer autant de zèle 455. » L’année précédente, il avait remarqué : « … on aurait dit l’hiver dernier qu’ils [les Inuit] semblaient possédés par la manie d’aller à l’église tandis que les Indiens se sont lassés 456. »

Les Indiens les plus rebelles sont de nouveau ceux de la toundra : ils sont venus tard à la Compagnie de la Baie d’Hudson, ils se rendront tard aux idées des missionnaires. À Fort George, on se méfie de leur ascendant et, à Grande-Baleine, Walton se plaint qu’ils « sont beaucoup moins avancés à cause de la mauvaise influence des Indiens de Fort Chimo 457. » Lucien Turner, ethnologue, géologue et témoin privilégié, qui séjourne alors dans la région, a deviné la situation : « Ces gens s’adonnent fortement à la pratique de la polygamie et, s’ils sont chrétiens extérieurement, ils le sont aussi longtemps qu’ils sont à la portée du [183] missionnaire 458. » Il continue en signalant que, lors de son passage à Fort Chimo en 1884, Peck rencontra des hommes qui avaient deux femmes ; après les avoir morigénés, il les supplia de renoncer à cette pratique. Les hommes s’exécutèrent sur-le-champ en renvoyant la seconde épouse et, dès que Peck eut quitté le pays, ils la reprirent 459. Outre la portée émotionnelle d’un tel acte, ils mettaient dans l’immédiat la vie de leur épouse en péril et la séparait de ses enfants.

Si les Cris font preuve d’indépendance, le missionnaire ne manque pas de souligner les moments où il réussit à exploiter les émotions. À ce sujet, Walton écrit qu’un Vendredi saint, alors que « je leur parlais du grand amour du Sauveur qui était mort pour nous sur cette croix cruelle, mon interprète éclata en sanglots comme un enfant, et nous dûmes aussitôt entonner un hymne 460 ». Ailleurs, lors d’une visite à des Inuit, il leur raconte que les Anglais pensent souvent à eux. Un vieil homme rempli d’émotion lui demande : « Leur avez-vous indiqué à mon sujet combien j’ai été méchant de tuer mon propre père quand j’étais un jeune homme ? » - « Oui, répondis-je, et aussi combien vous vous étiez repenti comme le voleur sur la croix à la onzième heure ! » Et son fils de s’exclamer : « Nekungmek ! [nakurmiik c’est-à-dire merci] de parler avec bonté. Mon père a souvent pleuré 461. »

Des citations qui accentuent le gouffre séparant le pasteur des autochtones et l’impact qu’il provoque sans discernement en jouant sur le registre sensible et la loyauté des gens. Même pris dans un contexte historique, on finit par se demander qui est tourmenté : l’un, héritier de son milieu depuis des millénaires, ou l’autre, lâché dans une nature hostile, côtoyant une société dont il cherche avec acharnement à modifier à son image les us et coutumes ?

Avec le temps, dépouillée de poncifs et de raisonnements par l’absurde, la nouveauté des paroles anglicanes a fini par piquer la curiosité des auditeurs. Gens de grande religiosité, ils ont fusionné des traits liés aux croyances chrétiennes avec les leurs, sans pour autant les abandonner, un mécanisme propre au syncrétisme religieux. Pendant nos séjours, les Cris de Fort George, à part quelques exceptions, étaient officiellement anglicans, et l’assiduité aux services était appréciable sans en inférer la rupture des croyances traditionnelles et encore moins le rôle primordial des rites de chasse et des mythes 462.

[184]


La Compagnie de la Baie d’Hudson est aux changements technologiques et économiques ce que la Church Missionary Society est aux changements sociaux et religieux, les uns et les autres façonnés sur un mode d’opposition binaire et complémentaire. On ne saurait minimiser les empreintes multiples et complexes de ces deux institutions laissées d’abord sur les individus, puis sur leur milieu. Un troisième élément, dont nous parlerons plus loin, est lié à l’écologie animale.




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