Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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De l’importance des interprètes :
le cas d’Albert One-Eye

Moses, dont on a beaucoup parlé et pour cause, a ouvert la voie en jouant un rôle exemplaire d’interprète et de médiateur ; à présent que le commerce avec les autochtones s’intensifie, il est devenu urgent d’assurer la relève, sans perdre de vue les missionnaires qui font leur apparition. Pour l’heure, s’il importe de s’associer des usagers de l’inuktitut, il n’en va pas de même pour l’algonquien, puisque vivent sur place des usagers de la langue, comme Thomas Wiegand ou Madame Spencer.

Les discussions entre Gladman et Spencer en 1849 (cf. supra) sur l’éventualité d’envoyer Rupert sur le terrain apprendre l’inuktitut ne sont pas menées en vain, surtout à la suite de la tragique disparition, l’année précédente, d’Albert One-Eye, l’une des meilleures recrues de Fort George. Albert, qui en passant avait ses deux yeux et qu’on appelait communément par son prénom, était connu pour son caractère agréable et son esprit aventureux. Né vers 1824, il avait été rattaché à la Compagnie de la Baie d’Hudson à Moose Factory et Rupert House, où, le cas échéant, il guidait le Révérend Barnley, avant de l’escorter lors de visites à Fort George, entre autres. Par ailleurs, Albert avait fait la connaissance à Moose Factory (1833-1843) de John Rae marchand et chirurgien, qui l’avait jugé remarquable 437.

On le rencontre à Fort George en mai 1841 durant un séjour de Barnley. Tandis que l’Aventurier, resté assidu, depuis son entrée flamboyante à Fort George en avril 1839, est en train de préparer la construction de son embarcation, son fils et Albert partent à la chasse au phoque 438. Vite évalué comme un collaborateur de qualité, l’établissement l’embauche afin qu’il apprenne l’anglais et « les langues indiennes » 439.

Cependant, en 1848, John Rae fait appel à lui pour l’accompagner dans l’Arctique. Albert suivra ainsi les traces d’Ooligbuck et d’Augustus, qui avaient participé autrefois à des expéditions, dont l’une coûtera la vie à Augustus (chapitre IX). Il était essentiel pour les explorateurs d’avoir à leurs côtés des Inuit puisqu’ils nourrissaient l’espoir de cueillir des renseignements auprès des habitants de la région, comme ce fut effectivement le cas. En passant, John McLean mentionne un autochtone qui, après avoir accompagné le capitaine Franklin aux fleuves McKenzie et Coppermine, l’avait assuré très bien comprendre la langue parlée de [173] cette région. Il s’agit vraisemblablement d’Ooligbuck, qui était à Chimo après son retour d’une expédition 440. Répondant à son appel, Albert s’en fut rejoindre en 1848 l’équipe de John Rae, qui essayait de résoudre le mystère de la récente disparition de Franklin. Remontant le fleuve Coppermine, Albert se noya l’été suivant à Bloody Fall 441. Sa perte suscita chez son mentor, qui s’était pris d’affection pour lui, d’amers regrets.

À Fort George, il faudra attendre avril 1851 pour que parents et amis d’Albert apprennent sa mort. Ce printemps-là, lorsque des Inuit arrivèrent au poste avec le produit de leurs chasses, Spencer profita de l’occasion pour s’asseoir avec eux afin de leur parler de sa disparition et de la façon dont elle était survenue, bien que, pour le citer, il ne crût « pas approprié de donner des détails sur les circonstances entourant l’accident dont il avait été victime ». Spencer écrit qu’« ils apparurent ouvertement émus » et, afin d’adoucir leur chagrin, il leur offrit des cadeaux, sans oublier les membres de sa parenté qui étaient absents, dont Shawhook, l’oncle d’Albert, qui lui-même avait laissé le jeune Peter (son fils ou neveu) sur place dans le but de devenir traducteur 442.

Néanmoins, deux semaines plus tard, Shawhook vint rencontrer Spencer dans l’intention de ramener Peter avec lui, tout en l’assurant qu’il ne fallait pas voir en ce geste un quelconque mouvement de colère au sujet de la mort d’Albert, mais que, venant lui-même d’enterrer l’un de ses fils, il désirait le garder à ses côtés, du moins pour quelque temps. Spencer crut deviner dans les déclarations de Shawhook qu’une fois Peter parti, il ne reviendrait pas 443. Toutefois, en mai 1853, il relate que « le jeune homme Peter a consenti à demeurer avec le Révérend Watkins afin d’apprendre l’anglais et nous enseigner sa langue, aux frais du clergé, assurément » 444.

En somme, le chef de poste signifie que, sans bourse délier, le pasteur ne saurait s’attacher les services d’un interprète, condition sine qua non à la transmission de ses paroles.

Une transmission qui, naturellement, mène tôt ou tard à l’apprentissage de la langue algonquienne, grâce à laquelle les pasteurs feront la lecture de la Bible et des prières dominicales et, inversement, les rendront lisibles aux autochtones. Pour atteindre ce but, Barnley, Watkins et leurs successeurs useront d’un système de [174] transcription d’après le syllabaire cri inventé dans l’Ouest en 1845 par un méthodiste, James Evans (cf. illustration 445). Les codes de ce syllabaire, où chaque caractère est représenté par une syllabe, seront améliorés pour le cri, et de plus adaptés à l’inuktitut, d’abord par l’évêque Horden, de Moose Factory, et Watkins, avant d’être perfectionné par Edmund J. Peck.

[175]


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Chapitre XI
FORT GEORGE :
AUTOUR DU XXe SIÈCLE


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Marchands et missionnaires, qui se sont succédé à Fort George vers la fin du XIXe siècle, avaient exercé jusque-là un rôle exclusif. Dans la mesure où ils avaient construit sur place les fondations de leur entreprise, ils ne seraient pas pris à l’improviste si, d’aventure, des éléments étrangers tentaient de s’y immiscer. Pourtant, leur tranquillité aura tôt fait d’être perturbée, dès le début du XXe, par l’intrusion de la Société Revillon Frères. En contrepartie, pour des raisons manifestes, la mission catholique, ouverte en 1922, aura des préoccupations utilitaires.






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