Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



Download 2.56 Mb.
Page36/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   32   33   34   35   36   37   38   39   ...   51
Les missionnaires

Les premiers missionnaires, qui font leur apparition dans la région, sont des prédicateurs itinérants qui vont d’un comptoir à l’autre, sous la gouverne des chefs de poste et des autochtones, sans lesquels il leur serait impossible de sillonner le pays. C’est le cas du pasteur méthodiste George Barnley, nommé en 1840 à Moose Factory par la Wesleyan Missionary Society 425. À partir de là, il entreprit la tournée des postes à la rencontre des habitants, dont ceux de Fort George 426.

Animés par le zèle religieux, montrant une grande diligence envers ceux qu’ils voyaient déjà, du point de vue immatériel, comme leurs ouailles, les pasteurs n’en étaient pas moins une charge du point de vue logistique. Par exemple, en 1841, en visite à Fort George, Barnley s’était senti souffrant pendant deux mois en proie à des maux d’estomac, exigeant de la part de Thomas Corcoran des soins attentifs et un plan d’organisation afin de l’expédier à Moose Factory, où exerçait le docteur John Rae. Pour commencer, il dut trouver des chiens de trait et, pour ce faire, [170] envoyer d’urgence Samuel Louttit et Thomas Wiegand, vers le nord en quête d’Inuit qui seraient en mesure de leur en céder, course qui allait le priver de deux précieux commis 427.

En mars de la même année, le malade avait repris assez de forces pour essayer de convertir des Inuit nouvellement arrivés, dont plusieurs voyaient des qablunaat pour la première fois 428. En fin de compte, le pasteur prit son congé le mois suivant : le 15 avril à 7 heures du matin, accompagné de Thomas Wiegand et d’un jeune Inuk (sans doute Albert One-Eye), il partit à bord d’un traîneau tiré par cinq robustes chiens 429.

À Fort George, où Barnley fait une ronde estivale en 1846, Spencer garde une attitude discrète sur ses liens avec lui et sur le nombre de ses néophytes, bien qu’on le sente un peu importuné de devoir veiller sur le révérend. Il doit en effet lui procurer des victuailles, engager des guides autochtones afin de le conduire d’un lieu à l’autre, et assurer la sécurité de cet homme ignorant des périls environnants. Enfin, le 6 août, le pasteur s’en va, entouré d’une équipe autochtone. D’après Spencer, il aurait « laissé une très bonne impression sur des auditeurs venus l’écouter 430 ». Peu avant son départ, il a « converti au christianisme » et marié ceux et celles qui étaient disposés à « rentrer dans le bercail de l’Église » 431. Barnley ayant terminé « ses affaires cérémoniales », Spencer peut retourner à ses affaires courantes 432. Celles-ci sont considérables en cette période de l’année où il faut préparer la chasse aux oies en distribuant les munitions, s’adonner à la pêche aux salmonidés afin d’en faire provision, aux bélugas —laquelle ne s’annonce pas très bonne—, en plus de tenir la comptabilité.

Fidèle à sa promesse de prolonger les leçons religieuses, quelques jours plus tard, tandis que Madame Spencer en fait la traduction, son mari récite des prières devant des Cris rassemblés, ajoutant qu’ils « semblent montrer une grande dévotion » 433. Mais est impossible de savoir si l’assistance était nombreuse ou clairsemée.

Cela dit, d’après McLean, la dépendance des missionnaires protestants à l’égard des marchands avait fini par agacer le gouverneur Simpson, qui leur préférait les missionnaires catholiques, sous prétexte qu’ils ne cherchaient pas à endoctriner les employés de la Compagnie et à semer le trouble à propos d’idées puritaines et [171] morales 434. Malgré ses préférences, Simpson empêcha pendant longtemps l’arrivée des romanistes qui s’installèrent timidement à partir de 1847 avant de s’implanter en 1892 sur la côte ouest de la baie James.

À partir du moment où le missionnaire fixe sa résidence en un lieu, des liens d’inhérence sont peu à peu créés entre commerce et religion, l’un et l’autre se déployant dans chaque sphère d’influence tout en étant solidaires par esprit utilitaire.

À l’époque où Watkins et sa femme aménagent à Fort George, le nomadisme, rythmé par les saisons et par la faune migratoire et, à l’inverse, l’hivernage en des territoires familiaux sont, de facto, des activités coutumières, sauf pour quelques individus qui vivent au poste. C’est donc dire que le résident, fraîchement débarqué, doit redoubler de zèle pour atteindre les gens, ou attendre les visites au comptoir pour se consacrer à son ministère.

Une expérience qui se révélera laborieuse, cinq longues années d’exil à « travailler à la vigne du Seigneur », sans trop connaître les résultats. Tel que le rapporte John Long, son désenchantement est profond :

…a desolate portion of the Lord’s vineyard’…was for all practical purposes…further removed from my nearest neighbour than persons in England are from the inhabitants of Calcutta was for all 435.

Très tôt, Watkins reconnut les difficultés de son ministère, d’autant plus qu’il reprochait à Barnley, son prédécesseur, de s’en être acquitté ne manière superficielle en baptisant à tout venant ; pour sa part, il suit la tradition anglicane en donnant des prénoms bibliques ou chrétiens. Voilà une autre histoire qui ne se terminera pas très bien dans la mesure où son prosélytisme sera semé d’écueils, les autochtones étant par trop rebelles à l’autoritarisme et à l’assujettissement. Si la stratégie, consistant à occuper les lieux pour faire échec aux missionnaires catholiques, a temporairement fonctionné, l’endoctrinement est beaucoup plus volatil.

Watkins et son épouse refirent donc leur bagages en 1857, quittèrent Fort George pour la rivière Rouge, au Manitoba, où le révérend avait été nommé ; de là, ils se rendirent en Saskatchewan. De nouveau déçus, en 1863, ils rentraient en Angleterre 436.

[172]







Share with your friends:
1   ...   32   33   34   35   36   37   38   39   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page