Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



Download 2.56 Mb.
Page35/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   31   32   33   34   35   36   37   38   ...   51
Le chef de poste

John Spencer demeure un personnage surprenant y compris dans les idiosyncrasies et les aspects pétulants de son caractère. Marié à Anne Sinclair, une Métisse, père d’au moins huit enfants , dont les aînés font leur part de travaux, Spencer connaît le milieu où il vit surtout qu’auparavant il était à Nichicun de 1837 à 1844. On est parfois surpris par la manière dont il use à l’envi d’expressions comme « sweet little fellow » ou « the poor fellows », qu’on pourrait traduire l’une par « charmant garçon », et l’autre, assez mal, par « pauvres hères », une construction trop ambiguë et négative pour rendre justice à des sentiments, même imbus de paternalisme, puisqu’en le lisant on voit bien que, par ses liens de mariage, il entretient des rapports étroits avec les autochtones. Il pratique l’ironie pour camoufler son irritation devant certaines situations qui, de toute évidence, paraissent inextricables dans un environnement qu’il ne peut contrôler. Au sujet de l’endettement, la hantise des chefs de postes, il fulmine contre ceux, moins expérimentés ou moins appliqués, qui produisent peu, tout en réclamant leur part de biens. Ce sont dès lors « de misérables créatures » ou « des petits génies de mauvaise graine » qui feraient mieux aller dans l’Ungava pour se nourrir et se vêtir, car ce n’est pas ces quelques poissons ou ces quelques peaux qui le leur permettront 410. Pour tout dire, il oscille entre cynisme et empathie, insolence et sensibilité. Au demeurant, cette forte tête n’est pas le plus patient des hommes ni un parangon de vertu.

Il suit de près le destin de Moses qu’on a vu précédemment parcourir des centaines de kilomètres, allant jusqu’au Labrador joindre une femme capable de recoudre son kayak. Moses a fini par se marier avec une Inuk… et par divorcer au bout de quelques années. Convaincu à tort ou à raison qu’il n’y avait pas d’amour entre eux, Spencer la décrit d’un tempérament bilieux, d’une humeur massacrante, tentant par tous les moyens de tarabuster le « pauvre vieillard », et va jusqu’à se réjouir de leur rupture :

In the afternoon Moses came back having parted with his troublesome wife, a circumstance that I am very glad of, for I am sure there was no love between them, at least I’ve seen none with them the 3 years that I’ve been [167] here, for she is a natural lump of ill humour, sour temper & every thing that’s cross and uncomfortable to the poor old man 411.

Pour des besoins pratiques, la question des chiens de traîneau le préoccupe. Les attelages de huskies ne sont pas toujours faciles à former, or ils sont indispensables aux commis en hiver pour aller rapidement d’un poste à l’autre ou dans les campements. On a parfois l’impression que beaucoup de temps est passé à chercher des chiens, les emprunter et les rendre. Une anecdote illustre ce propos : le 11 janvier 1845, deux Inuit Kookeralask [Kookualusk) et Annawauk arrivèrent avec du gras de béluga et quelques peaux de renard, mais surtout dans le dessein de prêter leurs chiens à Thomas Wiegand qui partait en mission à Rupert House, entendu qu’il serait de retour la première semaine de février. Cependant, lorsque les deux Inuit vinrent à la date convenue reprendre leurs bêtes, Wiegand n’était pas au rendez-vous. Six jours plus tard, les deux hommes revinrent en réclamant leur dû. Ils ne devaient pas être particulièrement contents puisque Spencer confesse avoir passé une journée plutôt houleuse face à ces « visiteurs à la forte personnalité » 412. Parfois, les chiens prêtés, il est ardu de les récupérer. Fin décembre 1864, Spencer finit par remettre la main sur un attelage qu’il avait cédé à Swallow (Samuel Atkinson) le printemps précédent 413. Les données antérieures sur la population canine étant rares, il arrivait pourtant qu’une épizootie fasse des ravages, les Inuit se retrouvant démunis du jour au lendemain. En 1890 et 1891, Donald Gillies note qu’une épidémie s’est de nouveau déclarée détruisant la plupart des chiens de traîneau, un événement qui influence la marche du commerce, ajoute-t-il, puisque les Inuit en ont besoin pour chasser 414.

Sur un autre registre, le chef de poste sait aussi se montrer coquet. Un jour que Netaqueshcum, un homme présumé être le plus âgé de tous, attend au magasin, il remarque : « Cependant s’il n’a pas autant de cheveux gris que moi, j’estime qu’il est beaucoup plus vieux 415. » À cette date, 1847, Spencer, né en 1790, est âgé de 57 ans. Un âge vénérable, selon nos critères contemporains, en vertu de l’espérance de vie qui était de l’ordre de 40-45 ans au milieu du XIXe siècle. Tout grisonnant qu’il soit, il restera en poste jusqu’à l’âge de 67 ans. On ne sait rien de plus sur le « vieux chasseur », sinon qu’il était robuste et respecté par les siens. On ne connaît pas l’âge exact des gens qui sont nés avant l’établissement du poste ou qui sont venus de l’extérieur, Écossais souvent inclus.

[168]

Spencer n’hésite pas non plus à arbitrer les différends, sans toutefois inférer qu’ils sont portés systématiquement devant lui. Après avoir appris que Nahnash avait piégé des castors dans le territoire de Westaky, il réunit les intéressés autour d’une causerie (chit-chat), après laquelle il fut conclu que Nahnash rendrait la moitié des peaux au fils de Westaky.



As I learnt that Nahnash had been killing some of Westaky's beaver, I desired him & Taytaypiscum to talk over the matter, and after a little chit chat settled that Nahnash should give half to the son, for I am very much averse to an Indian interfering with another’s lands in these things 416.

On a vu plus tôt en 1815 que des autochtones des postes du sud, accusés d’être des « contrebandiers », étaient allés à Grande-Baleine sous prétexte de se procurer de l’huile de béluga, mais qu’en réalité ils avaient saisi l’occasion pour rafler les pelleteries destinées à Big River, au grand dam d’Alder qui était responsable de l’endroit (chapitre V). Sans prétendre que le braconnage était répandu, il n’était pas inconnu. Laissons parler Spencer : « Dans l’après-midi [au mois de mars], Pushagun et le neveu d’Ooskutshish arrivèrent avec environ 100 MB composés de pelleteries de première qualité rarement égalée, castor, martre et loutre principalement. Ils ont protesté de ce que deux des Indiens de Rupert House soient venus braconner sur leurs terres et piéger leurs castors 417 ». Apparemment, une entente dut intervenir entre eux puisqu’ils décidèrent de poursuivre de concert leurs activités. En règle générale, il est entendu que des familles installées dans un territoire piègent la faune sédentaire, et permettent le passage à ceux qui poursuivent la faune migratrice. Au demeurant, les territoires de chasse se traduisaient par des alliances, lesquelles étaient rompues à l’occasion et ensuite renouées par un effet de cohésion nécessaire à l’harmonie du groupe.

Spencer n’hésite pas à étaler sa bonne fortune. En janvier 1845, après le départ de tous les autochtones, de contentement, il s’exclame : « La plantation est joliment confortable ! […] Dans l’ensemble, je pense que les Indiens et les Esquimaux ont eu beaucoup de succès jusqu’à présent ; si seulement ils pouvaient continuer ainsi le reste de la saison avec le même ratio de rentabilité 418 ». Outre qu’on lui a laissé du poisson, « dans les circonstances en quantité tout à fait appréciable », il compte dans son magasin 4 ours noirs, 17 castors, 24 renards argentés, 226 renards blancs, une multitude de renards rouges, 161 martres, 33 loutres, plus le cuir, l’huile et le gras de béluga 419. Une très belle récolte de mi-saison, en vérité.

[169]


Spencer est en outre un témoin curieux. En octobre 1844, il déduit par une chaude journée « qu’il doit s’agir de ce que les autochtones décrivent comme l’été indien 420 » —consigné pour la première fois en 1774 par Hector St. John Crèvecœur 421 ; le 28 juillet 1851, il mentionne l’éclipse de soleil 422, qui ce jour-là fut observée dans l’hémisphère Nord, et dont incidemment un daguerréotype fut pris à l’Observatoire royal de Königsberg en Prusse-Orientale. Bref, au lieu de se morfondre, puisque par la nature de sa fonction, il est constamment en attente, il s’occupe autrement bien que la solitude lui pèse.

Il n’est guère étonnant que l’arrivée à Fort George, en octobre 1852 du Révérend Edwin A. Watkins et d’Ann, son épouse, détachés de la Church Missionary Society, qui viennent s’y installer, le réjouisse 423. Quelle bonne fortune de recevoir ce couple qui sera en mesure de « sauver nos âmes, pauvres créatures retranchées de la société européenne en cette contrée isolée », écrit-il en substance 424.

À Fort George, les Européens sont coupés de leurs compatriotes comme ils le sont, de manière intermittente, des Cris et des Inuit dont le va-et-vient est par définition transitoire. Lors de la venue de Monsieur et Madame Watkins, en pleine période de chasse aux oies, il est évident que le comptoir était à peu près dépeuplé.






Share with your friends:
1   ...   31   32   33   34   35   36   37   38   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page