Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Glissements du domaine autochtone

L’expansion du domaine géographique, avec pour satellite Fort George autour duquel gravitent les trajectoires territoriales, a été poursuivie par un mouvement de convergences entre marchands et autochtones.

Une expansion qui met en relief les différences entre les commencements de Big River, les incertitudes lors de sa réouverture, la croissance des fréquentations du poste et, finalement, la diffusion de familles originaires de points opposés : le littoral (sud et nord), l’hinterland (taïga et toundra en partie), et la mer. La liste des noms des chasseurs montre que les mêmes sont inscrits avec régularité et que, graduellement, d’autres s’y ajoutent.

On entre également dans une période paradoxale où les apparences sont trompeuses. Le comble même dans une conjoncture fluctuante : contre toute logique commerçante, des produits européens viennent à manquer, avec pour conséquence un excédent de produits autochtones.

Aux années de famine, encore fréquentes, s’intercalent des années fastes qui renforcent les degrés d’affinités entre chasseurs et marchands, allant jusqu’à ordonner une symétrie, voire instaurer un mode de partenariat relevé par Francis et Morantz 400. Cette symétrie commande une relation de confiance mutuelle qui s’apparente à un gentleman's agreement, rendu possible pourvu que la valeur des fourrures soit supérieure aux dettes contractées par les autochtones, ce qui leur permet de les rembourser sur-le-champ tout en s’assurant d’un crédit auprès du magasin ; sinon, on retombe dans un rapport d’inégalité selon la mauvaise fortune [163] des saisons. Dans le cas contraire, l’achalandage est tel que le négociant imprévoyant n’a plus de réserves dans son entrepôt, sauf évidemment de très belles fourrures qui font son orgueil.

Un thème qui revient sous la plume de Spencer : quand ce ne sont pas les Inuit qui ont réclamé tel objet manufacturé, ce sont les Cris qui les ont précédés. Un jour qu’il a cédé les deux derniers pièges en métal à des Inuit, il s’écrie : « …[que] Dieu vienne en aide à ceux qui demanderont des pièges, car je n’en ai plus […] en réalité, nous sommes en rupture de marchandises ; décidément plus d’attention devrait être prêtée à l’accroissement de la traite 401. » Prudent, il avoue être enfermé dans un dilemme : dès lors que la traite déclinera, il fera face à des surplus impossibles à écouler.

Son questionnement n’offre pas vraiment de solution à cause du flux et reflux des années qui passent, parfois porteuses de prodigalité, parfois de pénurie. Fin juin 1846, Ooskutchish, Kuttisqon et leurs familles étendues quittent l’hinterland pour leur visite saisonnière au poste. Les pelisses qu’ils y déposent sont largement suffisantes pour régler entièrement leurs dettes et acheter des produits. L’ennui, c’est que le magasin est vide. Quoique Spencer, qui connaissait leur venue, ait essayé de garder au moins des couvertures à leur intention, d’autres preneurs sont passés avant eux. L’impossibilité de se procurer le strict nécessaire, ustensiles et outils tels que des limes ou des poinçons, provoque chez Ooskutchish et Kuttisqon une vive déception. L’un d’eux lui reproche : « …quel est donc l’intérêt de livrer tant de ballots si on n’est pas payé de sa peine 402 ? » Reproche que le responsable encaisse sans sourciller tout en leur conseillant de se rendre à Grande-Baleine où Thomas Wiegand pourrait les dépanner, ce qui est moins que certain.

L’été suivant, il s’en veut à nouveau de son imprévoyance lorsque, le 22 juillet 1847, les occupants de quatre canots en provenance de l’intérieur s’amènent au comptoir. « Oh ! j’ai fait un beau gâchis (a pretty kettle of fish) », s’exclame-t-il ! Il ne reste plus rien en stock : ni munitions ni vêtements, sauf des mouchoirs, même pas de ficelle à filets. Rien. En effet, n’attendant plus personne à une date aussi tardive, il a confié peu auparavant des fournitures au quartier-maître du schooner qui remontait vers Grande-Baleine où l’attendent des autochtones 403.

Ces gens, à l’en croire, ont beau débarquer quelquefois presque nus, il [164] n’empêche, la quantité de peaux qu’ils transportent leur permet de rembourser leurs dettes, si bien que Spencer est mis dans l’obligation de leur remettre des lettres de crédit, étant incapable de satisfaire leurs plus simples demandes : couvertures, molletons, poires à poudre ou encore un vieux filet qu’ils réclament avec lequel ils seront en mesure de pêcher pendant leur voyage de retour 404.

Malheureusement, la famine continue de rôder en certaines sections du pays. Durant l’hiver 1846-47, le caribou se faisant rare, des personnes arrivent affamées et mal vêtues, de sorte que le chef de poste reconnaît en être « rendu au point où l’on est rarement content à moins que ces malheureux (the poor fellows) ploient sous les fourrures » 405. Il illustre le cas de Koopan, frère de Brandy, qui, n’ayant plus rien à se mettre sur le dos, a dû se vêtir d’accoutrements empruntés à des camarades : la cape de l’un, les bottes d’un autre, les mitaines et les raquettes de la veuve de Nahnash, que la famine a emporté en avril de l’année précédente. Il étale tout de même des peaux de martre et de renard, d’une valeur de 10 MB, mais sans pouvoir jouir du fruit de son labeur parce qu’il est déjà fortement endetté de 40 MB. Koopan déclare que « si jamais quelqu’un pense qu’il est pauvre, alors ce sera la vérité ». Il a laissé derrière lui ses deux enfants dont il craint pour la vie tant ils n’ont rien pour se vêtir et manger, et a amené avec lui son bébé d’environ cinq mois qu’il a installé dans un sac de plumes pour le garder au chaud. S’ensuit un échange sur le prénom à donner au bébé, le négociant lui suggérant de l’appeler de tel prénom (Peetchipuwehanesqueshish) et le chasseur répondant qu’il ne voit pas d’objection à une modification (Wahpoweanesqueshish), moyennant un petit cadeau 406.

Un événement, aux conséquences funestes, source d’une tragédie familiale va se produire 407. Le 9 juillet 1846, trois Inuit, un frère et deux sœurs, vinrent au poste, où leur père gisait moribond, dans le dessein de le remmener à leur campement érigé non loin, mais il expira peu de temps avant son transport.

Deux jours plus tard, saisi un matin d’un sourd pressentiment à propos de la famille du défunt, Spencer interrompit son déjeuner pour détacher sur l’heure un commis, James Richards, et deux Cris, Mistappanash et Matches, vers le campement, se disant qu’on saurait assez vite si ses craintes étaient fondées.

Dans l’après-midi, le commis et les deux autochtones revinrent en lui racontant « l’histoire la plus triste qu’il ait entendue de sa vie », c’est-à-dire la mort d’au [165] moins sept personnes gisant sous la tente et autour du campement. En parvenant sur place, les sauveteurs aperçurent en premier le pauvre Westeynutusk allongé de tout son long dans une « pose hideuse, le corps complètement noirci, enflé au point de se fendre et les yeux presque sortis des orbites. Le pauvre homme tenait son fils cadet enlacé dans ses bras tandis que son fils aîné gisait sur le dos ». À peu de distance, reposaient dans une pose analogue la femme de Westeynutusk, un enfant dans les bras, la femme de celui qui venait de mourir au poste et, tout à côté, un jeune infirme d’environ dix-sept ans.

Devant ce grand malheur, Richards eut du mal à consoler les survivants : le jeune homme et ses sœurs, qui étaient venus chercher leur père, sanglotaient à chaudes larmes, abandonnés à leur douleur déchirante tandis que Matches et Mistappanash étaient en proie au désarroi. Puis vint la pénible tâche d’enterrer les corps, ce qui fut accompli rapidement, d’autant que Spencer, se doutant du pire, avait prêté des pelles. Il faut ajouter que l’état des victimes eût saisi d’effroi le plus vigoureux des hommes.

Son pressentiment paraît reposer sur des signes avant-coureurs et, même si Spencer ne donne pas de détails, il avait dû présumer de leur menace, à commencer par la mort du père au comptoir. Impossible de se prononcer en raison du caractère énigmatique de la narration, encore que les maladies infectieuses ou contagieuses, relativement nouvelles portaient très souvent un coup fatal aux victimes autochtones, maladies contre lesquelles l’organisme n’était pas prémuni 408.

De retour au poste, le jeune homme et ses sœurs restèrent inconsolables, errant de-ci de-là, gémissant et pleurant les disparus 409.

Après la mort de parents emportés avec une rapidité fulgurante, les survivants s’abandonnaient à leur douleur comme si un mauvais sort inexorable s’était abattu sur eux. Le ton du récit révèle que personne n’était resté indifférent envers ceux qu’une mort soudaine avait fauchés, et l’on peut inférer que certainement elle avait provoqué une grande anxiété.

Quoi qu’il en soit, aux yeux des commerçants, les affaires devaient continuer de tourner et, dans certains cas, elles tournaient fort bien d’ailleurs. Car si des calamités —pathologies, mauvais temps, absence de gibier— tantôt s’abattaient en un lieu du pays, tantôt elles en épargnaient d’autres, auquel cas, les chasseurs [166] continuaient de livrer de très belles pelleteries au comptoir (cf. infra).








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