Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Les Qikirtait (archipel des Belcher)

Il n’y a pas que sur l’Ungava que la Compagnie porte ses regards ; après le littoral de la baie d’Hudson, l’archipel des Belcher devient un enjeu exploratoire. L’idée d’accumuler des quantités extraordinaires d’huile de phoque ou de béluga, ou de belles peaux de renard, convainc la Compagnie de prospecter les îles sises dans la baie d’Hudson au large de Grande-Baleine. Si l’entrée en scène des Itivimiut à Fort George en 1839 et 1840 a provoqué une innovation exceptionnelle en raison des conflits qui existaient (sans perdre de vue que les autochtones faisaient du commerce entre eux), leur présence joue un rôle fondateur sur les conditions propices aux glissements de territoire d’autant qu’elle aboutit à la permanence des relations commerciales. Les Inuit sont venus une première fois et non seulement reviendront avec régularité, mais vivront le temps d’une saison dans les environs, et puis en petit nombre au poste même. Il importe maintenant d’établir des contacts avec les insulaires des Belcher, grâce notamment à Thomas Wiegand 386 et au fidèle Moses.

Les Qikirtamiut (habitants des îles) sont entourés de mystère. On connaît mal la topographie des lieux, les ressources et la population. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, des hardes de caribous fixées dans les îles avaient été une source importante de nourriture et d’habillement pour les habitants. Mais dans les années 1840, elles auraient disparu complètement. D’après les témoignages des Qikirtamiut, elles furent décimées un hiver à la suite d’un brusque dégel suivi d’inondations, résultat de chutes de pluie abondantes. Après quelques jours, le froid sévit, l’eau gela et recouvrit d’une épaisse couche de glace la végétation, dont le lichen. Les cervidés, dans l’incapacité de s’alimenter, moururent en masse.

The reason given by those Eskimo for the dying out of the herd was that a great thaw, with heavy rain, occurred around the month of January, causing a flooding of the caribous feeding grounds (the moss). It then, after a few days, set into winter weather again, when the water covering the moss froze solid, resulting in a great food scarcity for the caribou, which eventually killed them off by starvation 387,

Beaucoup plus tard en 1914, Robert Flaherty en tournée dans les îles, à titre de géographe recherchant des dépôts de minerais de fer, constata que, malgré des amoncellements d’os blanchis de caribou gisant ici et là, plein de résidants n’avaient jamais observé le cervidé en vie à telle enseigne qu’un film, tourné peu [160] avant par le cinéaste en Terre de Baffin où l’on voit défiler des troupeaux, remporta un succès épatant. Flaherty note également que, sans le caribou pour se vêtir, les femmes cousent des vêtements à partir de peaux d’eider et de guillemot noir 388.

Moses —qui d’autre quand on sait qu’il a voyagé partout ?— s’était rendu auparavant aux Belcher avec des Inuit rattachés à Fort George. Investi d’une mission en avril 1842, il tente à plusieurs reprises d’accoster afin d’« ouvrir les communications avec les Esquimaux des îles », mais il en est empêché à cause de l’épaisseur des glaces qui bloquent l’accès au rivage.

Moses the Esquimaux Interpreter who left here on the 19th April for the purpose of opening a communication with the island Esquimaux made several attempts (he says) to reach them but did not succeed, owing to the ice being too compact and close upon the mainland 389.

En plus d’avoir failli à sa mission, on lui reproche de n’avoir pas réussi à convaincre ses compatriotes de venir chasser le phoque dans les zones limitrophes de Fort George et de s’être fait accompagner par un jeune Inuk, un étranger de surcroît 390. Moses, qui continue de rendre de précieux services à la Compagnie, est fréquemment l’objet de critiques comme s’il était devenu un surhomme —contrairement à une description antérieure le voulant « suranné » alors que, nul doute, il était dans la force de l’âge.

Enfin, en mars 1843, Moses repart avec un groupe d’Inuit vers Grande-Baleine à la chasse au béluga. Ce faisant, il annonce son intention d’entrer en communication avec ceux des îles, mais d'abord de récupérer une chaudière en cuivre destinée à produire de l’huile. Des individus l'ont dérobée à Grande-Baleine, quelques années auparavant, et une récompense valant 20 MB leur a été promise contre restitution 391. Quels qu’aient été les voyages de Moses aux Belcher sur lesquels nous avons peu de détails, il est évident qu’il avait rencontré des Inuit des Qikirtait qui se rendaient éventuellement sur le littoral.

Il incombe à Thomas Wiegand de reprendre le harnais. Tout d’abord, Il connaît la région pour avoir vécu à Grande-Baleine où il pratiquait le troc avec les autochtones ; ensuite, quartier-maître du schooner « Robin », il fait le cabotage depuis pas mal de temps. Il est donc tout désigné pour s’acquitter de la mission. Ses instructions consistent à explorer les Qikirtait (désignées nouvellement par Huskeg ou Husky Islands 392) afin d’identifier un port pour ancrer le schooner lors d’une [161] prochaine traversée estivale, et d’amener les insulaires à commercer avec Fort George 393.

Le 3 mars 1847, Wiegand et deux guides inuit, se mettent en route pour Long Island, d’où ils tenteront le passage en traîneau sur la glace vers les Belcher. Ils ont des vivres pour un mois ainsi que des marchandises 394. Chemin faisant, ils tombent sur des Inuit qui, après leur avoir prêté deux chiens de traîneau, leur offrent les services du jeune Ittuyuck pour renforcer leur équipe. Ittuyuck, décrit comme « a sweet little fellow », les aidera à nourrir les hommes et les chiens, à allumer les lampes à l’huile de phoque dans leur iglou 395.

Après avoir mis pied à terre, les voyageurs ne croisent que cinq individus, les autres étant partis à la chasse. La reconnaissance topographique que Wiegand doit faire est inévitablement élémentaire puisque l’archipel des Belcher est formé de mille cinq cents îles et îlots qui s’étendent sur 3 000 kmn (l’une d’entre elles portera d’ailleurs son nom). Avant de repartir, il laisse des instructions à ceux qu’il a rencontrés afin que l’été prochain, lors de l’apparition du schooner, ils envoient des signaux de fumée pour indiquer un bon mouillage.

Dans un contexte où les épreuves rencontrées au cours d’explorations étaient banalisées, le ton en apparence insouciant, avec lequel John Spencer décrit l’expédition, faillit à souligner combien elle fut périlleuse, à commencer par le passage sur les glaces de la mer d’Hudson qui prit plusieurs jours 396. Elle fut également pénible à cause des rigueurs du climat, des vents hurlants et du manque d’eau potable. La neige fondue au goût saumâtre, que Wiegand buvait, provoqua chez lui de violentes coliques et la dysenterie (« il a raconté qu’il avait foiré dans son froc à plusieurs reprises sans même s’en apercevoir 397 »), d’autant plus que, sans vêtements de rechange, il souffrit énormément du froid. Malgré les embûches surmontées par Wiegand, son supérieur trouve le moyen de grommeler : des cinq harpons offerts comme moyen d’échange, il n’en a gardé qu’un seul au magasin ; et d’ajouter qu’il aura « l’air malin » lorsque des Inuit (the poor fellows) réclameront un outil aussi essentiel.



Deux ans plus tard, en 1849, un échange de lettres entre Joseph Gladman et John Spencer révèle que la mission de Wiegand n’aura pas été vaine. Les Inuit des Belcher seraient disposés à conclure les affaires directement à Fort George, surtout [162] que ceux de Grande-Baleine n’hésitent pas à faire la tournée des îles avant de venir audit poste. Autrement dit, ceux des Belcher entendent mener les transactions à leur guise, ce qui ne tardera pas à se concrétiser : en avril 1849, trois Qikirtamiut, chargés de belles peaux de renard, qui projettent de chasser le béluga aux deux rivières à la Baleine, visitent Fort George 398. Dans leur enthousiasme, les deux correspondants discutent même de la possibilité d’envoyer Rupert, le fils de John, apprendre l’inuktitut aux îles —tout en hésitant à cause des dangers auxquels son isolement le confronterait—, sinon de se familiariser avec la langue en suivant Moses lors de ses déplacements 399.






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