Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Déterritorialisation

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À ce point de l’histoire, l’Ungava, privé du principe de réalité et d’un véritable contexte social, dérive d’une construction géographique portée par un esprit utopique, lequel n’est pas loin des affabulations du XVIIIe siècle, lorsque Dobbs décrivait une vaste mer intérieure qui donnerait accès à la Terra de Labarador [sic], où la traite des fourrures et l’exploitation de gîtes minéraux, dont l’argent, l’or, le cuivre et les diamants (chapitre III), seraient menées sur une grande échelle.

Malheureusement, étant donné la pauvreté des techniques d’expertise et le syndrome de l’Eldorado répandu dans la prospection, la confusion entre la pyrite de fer et l’or, le quartz et les diamants, le plomb et l’argent fut cause de déception.

En aparté, remarquons la proximité sonore de Labrador et d’Eldorado, bien que les deux termes aient une étymologie rigoureusement différente, l’un tiré du portugais, terra do lavrador (laboureur), et l’autre de l’espagnol, el dorado (le doré). À propos de l’étymologie, Roland Barthes écrivait 368 : « … ce n'est pas la vérité ou l'origine d'un mot qui lui plaît, c'est plutôt l'effet de surimpression qu'elle autorise : le mot est vu comme un palimpseste… » Tandis que lavrador, devenu Labrador, désigne une étendue géographique déserte d'agriculteurs, un rituel chibcha de Colombie renvoie à des lieux fabuleux. En fin de compte, cette dérive du sens ne participe-t-elle pas des mêmes désirs d’enrichissement qui animent explorateurs et marchands  ?

Pourtant, avec le temps, loin d’être chimériques, les gisements miniers s’avéreront bien réels, sauf qu’il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que A.P. Low, envoyé par la Commission géologique du Canada, conduise de 1892 à 1899 six missions dans le nord du Québec et observe, entre autres, de riches filons de minerai de fer dans la région du lac Petitsikapau (à partir duquel Schefferville fut établi) 369. Observons qu’auparavant, en 1870, un géologue, James Richardson, avait découvert du cuivre plus au sud dans la région de Chibougamau 370.

En 1913, un rapport préparé par le ministère de la Colonisation, des Mines et des Pêcheries à propos de l’Ungava, dit Nouveau-Québec, spécule sur les ressources de la péninsule. Tout en reconnaissant que la partie nord reste encore largement inconnue, le rapport, à partir de similitudes géologiques avec le sud du Plateau laurentien, déduit que les minerais suivants pourraient exister et être exploités : or, platine, cuivre, argent, plomb, fer, zinc, nickel et cuivre 371. De nos jours, en outre, [155] les terres rares, l’uranium, le cobalt et le lithium sont recherchés par les grandes sociétés minières.

En attendant, sur cet immense domaine faunique, mal défini, reposent les convoitises mercantiles à condition d’être sous contrôle administratif. Sauf qu’on ne sait pas trop exactement comment une « contrée pierreuse qui compte quantité de renards, de loutres et de martres » (cf. Gladman en 1818, chapitre VI) pourrait être découpée sans contempler les obstacles tendus par la réalité. Les plans comportent trois composantes sises entre toundra et taïga, allant du sud de Fort Chimo vers la rivière Mackenzie, les environs de Nichicun jusqu’à Fort Nascopie (datant de 1838 et sis près de l’actuel Schefferville). Dans un cas comme celui-ci, on serait tenté d’exposer deux visions opposées : alors que la Compagnie de la Baie d’Hudson se considère maîtresse d’un fief et se comporte comme une tenancière de terres à la manière féodale, les autochtones, loin d’être ses vassaux, sont des êtres libres qui jugent leurs territoires affranchis de toute redevance, à qui il appartient de les délimiter nativement, en prenant acte de facteurs coutumiers.

Toutefois, le projet se révèle beaucoup plus ardu à réaliser que les dirigeants l’espéraient. Ils avaient supposé qu’à la suite de l’hiver 1841, où le gibier autour du littoral paraissait insaisissable, les chasseurs émigreraient volontairement. Aux endroits où passent d’habitude les caribous, aucun n’avait été aperçu, sans qu’on puisse se l’expliquer, hors une migration extraterritoriale spontanée. Les denrées locales, gibier, huile, poissons, n’ont jamais été aussi rares, déclare Corcoran, une première « dans les annales de Fort George ».

Au printemps suivant, Corcoran rappelle à un groupe de Cris réunis autour de lui les directives de la Compagnie. En s’installant en Ungava, n’y verraient-ils pas un moyen de sortir de l’impasse ? Les Cris étant déterminés à occuper leurs terres, il ne réussit pas à les convaincre. L’un d’entre eux, Westaky, qui n’est pas le premier venu et dont la famille figure parmi les chasseurs distingués (chapitre V), déclare sans ambages que « sous aucun prétexte, il n’ira à cet endroit, car il préfère son propre pays à tout autre sur la surface de la terre 372. » On ne saurait mieux affirmer la volonté de vivre en son domaine, l’attachement à son lieu de naissance et le refus de se laisser entraîner dans une galère. Paroles qui démontrent en outre que le nomadisme est une opération ponctuelle ordonnée aux migrations de caribous, sinon à des circonstances exceptionnelles, et que la territorialisation demeure la [156] constante, en tout cas à cette période.

On s’est fait de tout temps de drôles d’idées sur le nomadisme en l’associant à l’errance, façon d’agir qui mènerait à l’exploitation déstructurée de l’environnement et déconnectée de la réalité. En fait, il n’était pas vraisemblable que des chasseurs-collecteurs puissent emprunter « d’interminables parcours, sans contact organisé entre eux », comme l’écrit Leroi-Gourhan, qui précise :

Pour toute espèce, la survie exige l’organisation symbiotique d’un nombre suffisant d’individus, soit en groupes cohérents et nombreux pour les espèces dont les ressources alimentaires sont massives, soit sous la forme d’individus cantonnés dans des territoires contigus pour les espèces à ressources clairsemées 373.

Manifestement, le projet de la Compagnie comporte un vice rédhibitoire.

Corcoran a vite saisi le scepticisme des chasseurs qui passent le voir, et il a beau réitérer sa proposition en promettant des gains plus élevés, il se heurte à une fin de non-recevoir. Jusqu’à présent, pas un seul d’entre eux à qui il a parlé n’accepte de déserter sa terre. Dès juin, il constate :

I have spoken to these Indians and in fact to every Indian now here, and in fact to every Indian that had visited this place since the 6th of May last –about going to Ungava and even made them more liberal offers to induce them to go thither than my instructions to that effect point out, but nevertheless, not one of them will consent to leave their own lands 374.

Malgré le ton ferme de sa lettre, le gouverneur Simpson laissait percer des doutes lorsqu’il écrivait : « Si Corcoran exerce l’influence qu’il pourrait avoir sur eux, en ce cas, j’ose espérer qu’il réussira à envoyer quelques familles l’automne prochain 375. » Il fonde d’autant plus d’espoir sur Corcoran, de Fort George, qu’il est mécontent de McLean, de Fort Chimo, à qui il reproche son manque de zèle tout en l’assurant nonobstant d’une promotion selon la façon dont il gérera avec bonheur les affaires de l’Ungava qu’il « regrette de trouver dans un état déplorable» 376. Malencontreusement, Corcoran comme McLean sont tous deux sur leur point de départ, le premier vers Montréal en congé de maladie, le second vers la Grande-Bretagne en permission de détente. À leur retour respectif en 1843, McLean sera détaché à Fort Simpson sur la rivière Mackenzie, et Corcoran à Albany sur la côte ouest de la baie James 377.

En 1842, début juillet, avant de quitter Fort George 378, Corcoran rédige ses derniers commentaires. Inquiet d’être sans nouvelles d’un groupe qui aurait [157] consenti enfin à partir en Ungava, il mène des consultations auprès de leurs camarades afin d’avoir leur avis :

I have kept several Indians here those few days last to have the opportunity of consulting some of their friends that have been expected here about migrating to the Ungava country and the result is that several have now given their consent to proceed thither without delay 379.

Ces consultations finissent par aboutir, et plus d’une vingtaine de chasseurs décident d’émigrer sur-le-champ sous réserve de « trouver le nouveau pays à leur goût ». Jetchin 380 [Yihitshin] qui depuis 1835 est chef de groupe, prend la tête de ceux qui ont accepté le transfert.

Quelques jours plus tard, las d’attendre les retardataires, quelques chasseurs s’en vont, suivis le lendemain par quatorze autres sous la gouverne de Jetchin. Comme ils seront rattachés à Fort Chimo, fréquenté non seulement par les Inuit, mais aussi les Naskapis et les Montagnais, Corcoran rédige dans ce but une lettre au maître de céans, détaillant les provisions qu’il a avancées et inscrites au livre de compatibilité, ainsi que la liste des vingt-et-un chasseurs qui se présenteront chez lui 381.

Or, on est en 1842 et John McLean, que les critiques incisives à l’égard du gouverneur Simpson placent en position conflictuelle, vient de recevoir de ce dernier l’autorisation de visiter la Grande-Bretagne 382. De son propre aveu, son séjour à Fort Chimo fut adouci par la présence des autochtones qui lui fournissaient de la venaison et du poisson. Contrairement au début de l’installation du comptoir où les employés attendaient avec impatience le bateau de la Compagnie pour les ravitailler, ils n’auraient jamais aussi bien mangé si les chasseurs ne leur avaient pas envoyé des offrandes. En 1841, après que McLean eut mené plusieurs expéditions afin d’ouvrir une route navigable entre la baie d’Ungava et le Labrador, il finit par conclure que la voie de pénétration vers l'intérieur était préférable à partir du Labrador, ce qui à ses yeux rendait caduque l’existence de Fort Chimo. Suivant son avis défavorable, le Comité décida de le fermer en 1843 (pour le rouvrir en 1866) et, ce faisant, abandonna prématurément cette partie de l’Ungava au moment précis où l’on tentait d’influencer des Cris de s’y implanter et où les perspectives de productivité paraissaient favorables, si on en croit les arguments à cet effet.

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En septembre de la même année, Wabbimaweshcum et Tayskummushkagaham affirment que trois des Cris installés en Ungava ont regagné leurs terres d’origine 383. Un an plus tard, John Spencer, nommé depuis peu à Fort George 384, constate que « plusieurs des Indiens, non ! plutôt la plupart d’entre eux, qui étaient allés en Ungava… sont revenus. […] des munitions leur ont été fournies afin qu’ils puissent poursuivre leurs occupations habituelles à cette époque de l’année [la chasse aux oies] 385 ». Nul besoin de consulter un oracle pour deviner que la chasse aux oies printanière et automnale avait dû manquer cruellement à ceux qui s’étaient éloignés du littoral, même temporairement.

Pour l’heure, les tentatives d’exiler des Cris à l’instigation de la Compagnie se soldent par un échec à condition qu’il s’agisse des Winepiko-Eeyou (« ceux de la côte ou du bord de l’eau ») ; en revanche, il n’en va pas de même pour les Noshemiwe-Eeyou (« ceux de l’intérieur ou qui descendent les rivières vers la mer ») qui n’avaient pas à être persuadés d’un dépaysement puisqu’ils fréquentaient déjà l’hinterland.

La division binaire entre les Winepiko-Eeyou et Noshemiwe-Eeyou existait depuis longtemps et avaient été même observée par les jésuites. Elle existait toujours d’ailleurs traditionnellement, quand nous étions à Fort George, marquée par la topographie du village avec les uns et les autres chacun de leur côté, mais sans empêcher la coopération et les unions maritales.

Cela dit, il n'y a pas de structure rigide renvoyant les uns et les autres à une obligation restrictive. Par exemple, le nom d’Ooskutchish revient fréquemment comme étant l’un de ceux qui vont une fois par année dans l'hinterland, or des membres de sa parenté sont identifiés comme tributaires du littoral. Les unions, la coopération et la compétition, les obligations sociales définissent plutôt la façon dont les gens circulent, à l'inverse d'un archétype idéalisé.

En tout état de cause, même si la tentative de déterritorialisation des Cris du littoral reste un épiphénomène, elle exemplifie les ambitions insatiables de la Compagnie qui voyait les profits s’envoler et cherchait les moyens de les retenir. L’affaire fit long feu car, dans la réalité, elle ébranlait les fondements d’appartenance territoriale.

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