Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)


Tableau comparatif pour les années 1838 et 1839



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Tableau comparatif pour les années
1838 et 1839


peaux de fourrures, huile, ivoire et castoréum

quantité en 1838

quantité en 1839

ours noir

2

10

ours blanc

4

5

castors

328

323

martres

635

1 138

ivoire



4,5 kilos

lynx

6

3

visons

18

15

carcajous

2

5

loups

5

5

renards couleur

72

233

renards blanc et bleu

55

301

rats musqués

1 007

1 827

loutres

172

105

cygnes

12

4

castoréum

20 kilos

16 kilos

huile (phoque et béluga)

45 barriques

48 barriques

[149]

Chapitre X


GLISSEMENTS DU DOMAINE AUTOCHTONE:
VERS LA SECONDE MOITIÉ DU XIXe SIÈCLE

L’Ungava


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Les corrélations entre l’accumulation de dettes et la difficulté de se procurer des biens, l’inconstance de la faune et les variations temporelles du climat suscitent les inquiétudes de la Compagnie. Dans l’espoir de les dissiper, elle se tourne vers l’Ungava en proposant d’en prospecter les ressources. L’originalité de cette proposition, loin de venir d’un intérêt spontané pour une région où les commerçants de divers horizons rivalisent depuis longtemps auprès des autochtones, réside plutôt dans le but de provoquer une déterritorialisation partielle aux alentours de Fort George en y transférant des volontaires.

L’Ungava, qui jusque-là avait suscité les réserves de la Compagnie à l’endroit des Cris de crainte qu’ils y nomadisent et, en conséquence, désertent le comptoir pour de longues périodes, prend une tournure désirable. Tandis que naguère on cherchait à les empêcher de cheminer dans l’hinterland lointain —avec peu de succès faut-il le souligner dans la mesure où les autochtones font comme ils l’entendent—, aujourd’hui, on les engage à abandonner leur contrée usuelle pour s’exiler en Ungava, dépeint opportunément en pays de Cocagne où ils mangeront à leur faim grâce au caribou et trapperont en abondance des animaux à fourrures.

En d’autres termes, ce qui est souhaité par la Compagnie n’étant pas automatiquement souhaitable par les autochtones, ces derniers opposent une résistance active. Dès 1841, le gouverneur Simpson, un des tenants de l’initiative, ne tarde pas à le découvrir. Déçu qu’ils montrent peu d’inclination à l’écouter, il écrit :

I am sorry to find the Indians from Big River and Richmond Gulf exhibit a disinclination to visit or migrate to Ungava country where they would do much better that they now can, as the country is much more richly stocked than any of their present hunting grounds. So desirable do I conceive it to [150] be that some of those Indians should attach themselves to that district as a means not only of enabling the different inland posts to be maintained by the reindeer hunts, but of collecting some of the very valuable furs which are so abundant 357

En l’occurrence, le gouverneur Simpson juge que, suite au déclin de certaines espèces convoitées —castor, martre, renard—, il est urgent pour la prospérité du commerce de se tourner vers d’autres sources. Phénomène très inquiétant, le castor est en voie d’extermination et, afin de le préserver, des mesures ont été prises, mesures que McLean, en poste à Chimo, estime nettement insuffisantes. Désenchanté, il analyse la situation : « En 1842, le gouverneur et le comité donnèrent l’ordre de protéger les castors en empêchant les Indiens de les piéger pendant trois ans. Ce qui revenait à fermer l’écurie quand les chevaux sont dehors étant donné que la population avait déjà été exterminée en plusieurs endroits du pays. […] Actuellement [1845], l’interdiction a été levée, la population des castors a augmenté, et observez le résultat : les autochtones sont poussés à les chasser afin que les parties intéressées en tirent profit et reprennent le temps perdu, de sorte que dans trois ans… ils seront de nouveau aussi rares qu’auparavant 358. »

Pendant ce temps, à Fort George, Corcoran découvre que l’embargo sur le castor est irréaliste aux yeux des autochtones qui n’ont pas l’intention de s’y plier. Pourquoi devraient-ils se priver d’un gibier à la chair délicieuse lequel, avec l’ours et le caribou, est vital pour ceux qui passent des mois en forêt ? Las ! pourvu d’en apercevoir car, en période de famine, les gens décrivent comment ils en sont réduits parfois à manger de la « tripe de roche » (le lichen Umbilicaria) mélangée à de la graisse de béluga dont ils ont fait provision avant les grands froids 359. En revanche, si l’opportunité se présente, aucune raison de ne pas en profiter : le 10 mai 1843, Napaochezik et son fils déposent au comptoir dix peaux de castor. Priés tous deux de s’expliquer, le fils répond qu’en réaction au manque à gagner sur les fourrures, ils avaient découvert des cabanes et jugé bon d’y installer des pièges afin de rembourser leurs dettes et recevoir une avance sur l’année suivante 360.

Il n’est pas inutile de rappeler en passant que l’idée d’envoyer les Cris prospecter l’Ungava contredit Thomas Alder qui, vers 1818, voulait les dissuader de s’y rendre en recommandant une aire de production rayonnant autour de Fort George (chapitre VI). Elle s’oppose a contrario à George Gladman qui déduisait à la même date que l’idée de convaincre les autochtones de l’Ungava de délaisser [151] leur contrée était absurde d’autant plus qu’ils représentaient un peuple différent avec un accent différent (les Innus et les Naskapis). À ce sujet, il venait de rencontrer à Grande-Baleine des autochtones, originaires de l’intérieur, venus se ravitailler de blanc de béluga (idem chapitre VI).



Photo 15. chap. 10-1. 1867 HBC at Fort George. La Compagnie de la Baie d'Hudson à Fort George en 1867. Photo H.B.C.
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Photo 16. chap. 10-2. Fort George. A.P. Low 1896. Fort George en 1896. Photo A.P. Low.


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Photo 17. chap. 10-3. Fort George. A.P. Low 1896. Fort George, 1896. Source A.P. Low.


Photo 18. chap. 10-4. Fort George. A.P. Low 1899. Fort George en 1899. Photo de A.P. Low.



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Quoi qu’il en soit, les agents de la Compagnie savent que les autochtones circulent hors de leurs territoires de chasse à certaines périodes de l’année, de sorte que les visées de la Compagnie relèvent plus d’une position expansionniste que de l’ignorance ethnographique. Quant à l’urgence de la situation, elle est en relation directe avec les conditions désastreuses (et provisoires, espère-t-on) autour de Fort George et commande la mise en valeur de lieux exocentriques. Dans cette perspective, le gouverneur Simpson, qui avait reçu le surnom de « petit empereur » à cause de son caractère autoritaire sans parler de sa pingrerie légendaire, autorise même les chefs de poste à augmenter de 50 % le prix des peaux qui seront livrées à l’un des postes de l’intérieur. Il espère aussi que les chasseurs de caribous, peu enclins à trapper, seront incités à collecter des pelleteries. Il va même jusqu’à assurer les Cris de ne pas craindre les Inuit qui rarement s’aventurent dans ces parages, façon de parler à tort et à travers, ses interlocuteurs étant plus versés que lui dans la géographie.

This would induce many to follow them from the neighbourhood of other establishments, and by that means we should have the valuable district of Ungava well supplied with hunters while their own exhausted lands would be allowed to recruit, a measure alike important to themselves as to the interests of the fur trade 361.

Dont acte. Tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles : d’un côté, les gens mangeront à leur faim, de l’autre, ils trapperont quantité de fourrures. La concordance entre l’Ungava et les zones de l’East Main est établie de manière que les autochtones, selon les aléas du commerce et des administrations, soient interchangeables : telle année, ils sont invités à descendre vers le sud, une autre, à monter vers le nord ; ou bien ils sont exhortés à tirer parti des régions littorales, sinon à s’enfoncer dans l’intérieur. Tout se passe comme s’il y avait adéquation entre les ambitions de la Compagnie et les intentions des Amérindiens. À l’évidence, on se heurte à des contradictions.



[152]


L’habitat humain en forêt boréale partage forcément des caractéristiques communes avec l’environnement, toutefois il n’en va pas strictement ainsi pour l’espace habité, dont dépendent des règles inscrites dans un cadre social défini. Leroi-Gourhan exprime parfaitement cette idée lorsqu’il écrit :

L’organisation de l’espace habité n’est pas seulement une commodité technique, c’est, au même titre que le langage, l’expression symbolique d’un comportement globalement humain. Dans tous les groupes humains qui soient connus, l'habitat répond à une triple nécessité : celle de créer un milieu techniquement efficace, celle d'assurer un cadre au système social, celle de mettre de l'ordre, à partir d'un point, dans l'univers environnant 362.

Or, prier des Cris d’aller piéger ailleurs revient à leur demander d’exploiter des régions qui sont soit inhabituelles, soit déjà fréquentées par des peuples, certes apparentés, et néanmoins singuliers. Une requête qui renvoie à une tentative de déstabilisation puisque, dans la perspective symbolique, chaque territoire est le centre du monde car on ne fait « sien » un territoire qu’en le créant de nouveau, c’est-à-dire en le consacrant 363.

À l’opposé des trafiquants —à qui on ne peut pas tout reprocher a posteriori—, les autochtones savent précisément tout cela, d’où leur réticence devant la représentation, au pire, de banals chasseurs errant de-ci de-là, sans feu ni lieu, sinon, au mieux, de coureurs des bois disposés à tenter fortune ailleurs, tout en laissant leurs familles en arrière.

Il serait facile, à partir de ce propos, d’invoquer le produit unique d’une pensée liée au colonialisme économique, mais la vraie question est ailleurs : elle se pose en effet par rapport aux autochtones au sens où le comptoir exerce une pression centrifuge et le territoire une pression centripète. Or, s’il faut bien s’occuper de ses affaires sur place, celles-ci conclues, le milieu social, la division du travail et la structure plurifamiliale reprennent leurs droits. Ils n’ont donc que faire d’une posture étrangère à leur organisation.

Une organisation qui engage un ensemble de règles définissant la coopération au sein de la famille étendue et des groupements lato sensu. Outre les tâches reliées aux multiples besoins familiaux, qui reviennent journellement aux femmes, la division du travail est grosso modo la suivante : les hommes trappent, les femmes collectent. Ainsi, tandis que les hommes jouent un rôle prépondérant dans la poursuite du gros gibier, les femmes, restées près du foyer domestique, chassent [153] l’écureuil et collettent le lièvre. Ce qui ne les empêche pas de s’enfoncer dans le territoire pour rapporter du gibier, comme le caribou. En revanche, la pêche est une activité communautaire. Soit les femmes pêchent ensemble, et les hommes font de même ; soit homme et femme collaborent : l’un pose les filets, recueille le poisson, l’autre manœuvre l’embarcation, et inversement.

Toutefois, à l’intérieur de cette dyade existent des variantes. Des observations recueillies lors de nos séjours en font état, et renforcent les quelques rares références qui montrent que ces variantes étaient inscrites dans les codes de réciprocité. Rares pour la bonne raison qu’il n’y avait pas lieu de la part des chefs de poste de les souligner à titre exemplaire, mais dont la coutume est illustrée par des exemples contemporains.

Pour mémoire, le 30 septembre 1846, Spencer note l’arrivée de plusieurs canots occupés par des femmes qui rapportent le produit de la chasse aux oies pendant que les hommes sont restés sur le terrain pour continuer leurs activités 364. En novembre, après que Swallow (Samuel Atkinson) a présenté fièrement ses fourrures, il ajoute que néanmoins les plus belles peaux de martre proviennent de sa femme la plus âgée 365. Et vingt ans plus tard, on apprend qu’après la mort de Swallow, l’une de ses femmes, sœur de Peter Westaky chasse à la petite rivière, un embranchement de la Grande Rivière 366.

Que vienne le moment où un trappeur se voit dans l’impossibilité d’aller poser ou visiter ses pièges, une femme le fera tout aussi bien, de la même façon que, si elle doit quitter le cercle familial, l’homme la remplacera. Le milieu n’exclut pas l’autre, il est en constante interaction.

C’est pourquoi il y a des chasseuses qui sont partenaires sur un territoire au même titre que les hommes. Étant au fait des techniques de piégeage, ces femmes ont pris la relève à la mort de leur mari ou d’un fils adulte (souvent à la suite d’une épidémie) alors qu’il n’y avait personne dans la famille pour le représenter. Ce faisant, elles gardent le territoire pour un éventuel héritier, sans en perdre l’usufruit 367.








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