Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Les Inuit

Pendant que se déroulent ces événements, un objectif a été fixé par le Comité : tout mettre en œuvre pour entrer dans la plus grande hâte en relation avec les Inuit. Les succès relatifs remportés par Finlayson durant sa marche vers Chimo laissaient supposer qu’il serait bientôt atteint à condition de vaincre les présomptions qui pesaient sur les uns et les autres. Par exemple, tandis que les Indiens éprouvaient de la défiance envers leurs ennemis traditionnels, ils avaient communiqué, sinon leur bellicosité, tout au moins un sentiment analogue aux employés de la Compagnie pour qui « l’apparence étrange [des Inuit] et leurs habitudes inconnues font d’eux un objet de frayeur 304 ». Voire muet de saisissement : selon une anecdote relatée par Finlayson, Joseph Rocher, un membre de son expédition, fut tant ébahi au spectacle sur la Koksoak d’une flottille de kayaks manœuvrés par des Inuit, qu’il en fut littéralement pétrifié. La scène devait être magnifique et d’un intérêt nettement technique pour le Canadien, qui exerçait de surcroît le métier de barreur. Mais on ne s’étonnera pas de la fugacité de l’instant, et comme Joseph Rocher avait de [130] l’entregent, il ne tarda pas, à l’instar de ses camarades, à côtoyer les Inuit encourant même une forte amende pour conduite licencieuse 305.

Désireux d’attirer les Cris de la baie James vers la baie d’Ungava, Finlayson forme l’espoir qu’il arrivera à les en persuader après avoir « vu que nous avons échappé à la fureur des sauvages Esquimaux 306 », car ils se font des « idées effrayantes sur le caractère impitoyable des habitants et la sévérité de l’hiver dans ce pays inhospitalier 307 ». Une observation sur le climat assez étonnante et qui, dans les circonstances, se réduit aux autochtones de la côte et de la taïga méridionale, contrairement aux autochtones septentrionaux qui connaissent parfaitement la vie dans la toundra. Une observation plutôt remarquable en ce qu’elle montre la différenciation entre Winepiko-Eeyou (ceux de la côte ou du bord de l’eau)) et Noshemiwe-Eeyou (ceux de l’intérieur ou qui descendent les rivières vers la mer) que faisaient les premiers observateurs, et qui continue à ce jour.

En définitive, c’est grâce au dévouement exemplaire des envoyés spéciaux (Moses et Ooligbuck, deux Inuit ; Oostenedji et Katsaytaysit, deux Cris) auprès des Inuit que ces derniers feront de Fort George leur lieu de rendez-vous privilégié. Un événement loin d’avoir un caractère fortuit puisqu’il avait été préparé d’avance sur le terrain, où le goût de l’objet technique d’origine européenne s’était développé et conférait du prestige à son possesseur, les autochtones ayant très bien compris l’ordonnancement du marché de l’offre et de la demande. Ainsi dès 1837, Corcoran notait dans son journal que de « vingt-trois à vingt-cinq Indiens du Nord ont apporté des oies, les premières que nous recevons à Big River, et aussi des fourrures qu’ils ont obtenues des Esquimaux l’été dernier à l’une des rivières à la Baleine 308 ».

Après avoir exposé l’inimitié entre les deux nations, y a-t-il lieu de s’étonner qu’ils fassent du commerce ? L’apparente anarchie qui semble régner sur le terrain autochtone —surtout si on la compare au contrôle minutieux de l’économie de troc pratiqué par les Britanniques— n’est pas contradictoire : au regard des Amérindiens et des Inuit, la corrélation entre coopération et compétition relève du libre arbitre. Un phénomène qu’on retrouve avec régularité chez les peuples amérindiens qui formaient ou renversaient des alliances au gré de leurs intérêts ou des circonstances. Il y aurait donc au sein de leur formation un besoin simultané « de l’échange et de la guerre, qui se déploient sur des plans distincts », pour citer Clastres 309. La [131] circulation de biens sous forme d’échange est une chose ; les raids et les règlements de comptes tout autre chose, c’est-à-dire que l’un n’empêche pas l’autre, car ils dépendent de catégories qui sont au fond la représentation inverse de l’autre. Lévi-Strauss l’écrivait : « …les oppositions guerrières ne sont que la contrepartie de relations positives, et … celles-ci présentent un caractère à la fois économique et social 310

Cela étant, dans le cas des Inuit et des Cris, voire des Innus et des Naskapis, il s’agit moins de « guerres » que de conflits dans lesquels intervient la notion d’échanges commerciaux surdimensionnée par la vigilance que prétendent exercer les marchands sur les autochtones, vigilance qui est, bien entendu, souvent mise en défaut par les choix que ces derniers exercent. En ce sens, lorsque des conflits éclatent, ils sont marqués à la fois par des activités originales, donc « préeuropéennes », et des activités contemporaines établies par les négociants qui cherchent à se hisser sur le pavois, c’est-à-dire à la pointe d’une métaphore pyramidale qui n’avait aucune raison d’être auparavant.

Pourtant, la coutume devait être relativement récente chez les Itivimiut (Inuit du littoral de la baie d’Hudson). Corcoran relate dans sa correspondance qu’ils ignorent tout de la valeur des outils et ustensiles en métal, mais sont si désireux de s’en procurer que les Indiens n’ont eu aucun mal à céder une simple aiguille contre une paire de bottes (à noter que les Inuit fabriquaient de fort belles aiguilles en ivoire et que leurs bottes en peau de phoque dites kamik, fruit d’un patient labeur, étaient recherchées pour leur imperméabilité), voire de somptueuses peaux de renard contre un mauvais fusil :

From all that I can learn from the Indians, who saw them, their intercourse with Europeans or civilized people if ever they had any— must have been very limited: as they were extremely anxious to get Iron works of any sort from Indians at any price they choose to put on the like. One of our Indians received six prime cross foxes, three prime red foxes, and one prime silver fox for an old gun not worth more than 3 or 4 made beaver. A needle I understand was considered sufficient payment for a pair of boots and any other articles of their wearing apparel was sold or bartered for a proportional value of knives, axes 311

Pendant ce temps, Ooligbuck (ou Ouligbuk et autres graphies) qui, de concert avec Moses, avait servi de guide à Finlayson lors de l’expédition à Chimo, fait en compagnie d’Amérindiens la navette entre la baie d’Ungava et la baie James, allant [132] de Fort Chimo à Moose Factory avec une escale à Fort George, afin d’assurer les liaisons, notamment le courrier et le transport de marchandises, ce qui est en soi un exploit 312. En septembre 1837, il s’arrête à Fort George avec sa femme et ses deux enfants avant de repartir, accompagné de quatre Indiens et de leur famille, pour Moose Factory 313.

Quant à Moses —dépeint par Finlayson comme un homme « fidèle mais suranné » (superannuated) au sens littéral du terme—, après avoir parcouru le territoire de la baie d’Ungava à la baie James, il finira par s’installer à Fort George en 1837, toujours aussi dévoué à la Compagnie qu’il servait comme interprète, métier qu’il avait exercé depuis les années 1830 à Churchill, sur la baie d’Hudson 314. Malgré son supposé grand âge, Corcoran lui confiera en 1838 la délicate mission d’aller en pays inuit répandre la nouvelle chez ses compatriotes qu’ils peuvent commercer en toute sécurité à Fort George, où ils sont attendus avec impatience. Moses, polyglotte parlant inuktitut, cri et anglais (bien que dans le cas de l’anglais, on lui reproche de ne pas le bien posséder !), voyageur infatigable, agira à titre de « pacificateur entre les Indiens et les Esquimaux qui ont le mauvais œil et, en conséquence, n’auraient aucun scrupule, le cas échéant, à recourir à la violence ou à se venger par le sang en représailles des crimes commis du temps de leurs pères 315 ».

La partie n’est pas jouée, d’autant que Corcoran se méfie hautement des chamans qui, à son avis, exercent sur les Indiens un ascendant des plus néfastes : « Partout en territoire indien, je crois bien où un poste de traite existe, on rencontre un ou plusieurs de ces vauriens qui se jouent de la crédulité de leurs proches en occupant une place dominante en raison de leur prétendue connaissance des événements futurs et de leurs jongleries destinées à écarter les esprits maléfiques. Ici, l’un de ces personnages règne dans toute sa gloire, et ce personnage est Neetahwishkum, considéré par tous les Indiens du Nord comme un grand nécromancien et le plus merveilleux des prophètes 316. » À l’entendre, ce devin se serait enfin décidé à l’honorer un dimanche de juin d’une longue visite au terme de laquelle, avant de repartir pour Grande-Baleine, il lui jurait de peser sur la conduite de ses ouailles (c’est surtout durant l’été qu’elles reconnaissent sa suprématie et lui rendent hommage) tout en le prévenant que la faute ne lui reviendra pas si des querelles survenaient. De son côté, Corcoran lui promettait, dans le cas où il tiendrait parole, de lui offrir du tabac, des munitions et du rhum lors de son retour 317.

[133]


Observons que ce genre de complainte est légion chez les chroniqueurs, puisque le chaman, par définition gardien des traditions et des savoirs, appréhende, dès l’arrivée de missionnaires et de marchands, le caractère funeste et métamorphique de leurs desseins. En réalité, Corcoran ne s’y trompe pas en cherchant à s’attirer par des cadeaux les faveurs de Neetahwishkum, étant donné qu’il est assez rusé pour décrypter le statut prééminent du chaman et le redouter pour la simple raison qu’il ne peut l’ignorer, car s’il venait à le contrarier, ses plans tomberaient à l’eau. À cet égard, il n’est que de lire les Relations des Jésuites au sujet des jongleurs montagnais qui perturbent intensément quelqu’un comme le père Le Jeune, forcé de reconnaître en eux de talentueux rivaux 318.

Le 14 juin 1838, Neetahwishkum et les Indiens du Nord qui étaient à l’île Horse remontent à Grande-Baleine. Le « vieux Moses Esquimaux » les accompagne dans l’intention de séjourner avec ses compatriotes, afin de les convaincre de troquer tout ce qui, aux yeux de la Compagnie, est vendable dans un autre pays ou profitable sur place : fourrures, huile, ivoire, fanons de baleine, embarcations, bottes, peaux de phoque, et ainsi de suite 319. Comme on le voit, Moses est chargé d’une tâche assez vaste pour satisfaire les visées ambitieuses de Corcoran et lui garnir largement la panse.

Pour l’heure, l’ambassade de Moses auprès des Inuit ne semble pas avoir réussi de sorte qu’il retourne à Fort George d’où il repartira en avril de l’année suivante avec Oostenedji au golfe Richmond sur les ordres suivants : « Au cas où Moses ne rencontrerait pas d’Esquimaux à aucune des rivières à la Baleine ou au golfe Richmond, il devra dans ce cas continuer avec Oostenedji jusqu’à Nest-wah-puk-ko (Nastapoka) où, si les informations des Indiens sur le sujet sont exactes […] il est possible d’apercevoir des Esquimaux …car pendant l’été la mer regorge de bélugas et la contrée environnante de caribous 320. » Corcoran confie à Moses des objets sans grande valeur, alênes, aiguilles, couteaux en métal, qu’il distribuera aux Inuit en leur communiquant son ardent désir de trafiquer le plus tôt possible avec eux. Si par ailleurs Moses n’en rencontrait aucun, il restera tout l’hiver au golfe Richmond en compagnie d’Oostenedji qui, a titre de compagnon de route, a reçu un peu de tabac et de munitions 321.

[134]


Malheureusement, peu après leur départ de Fort George, Oostenedji sera séparé de Moses et ce dernier aura beau lui laisser des traces, Oostenedji ne les repérera pas, vivant pendant des mois dans l’angoisse de sa disparition 322.

Bien qu’on demeurera sans nouvelles de Moses jusqu’à l’année suivante, son message aura vite eu de l’effet : des rumeurs persistantes se répandent, tantôt des Inuit ont été aperçus sur le littoral, tantôt dans les îles adjacentes.

Une incursion inaugurale ne tarde pas : le 16 avril 1839, onze jours après le départ des messagers, un Inuk, sa femme, sa fille et trois fils, l’aîné n’ayant pas plus de quatorze ans, guidés par Katsaytaysit qui les avait croisés au cap Jones, accompagnés de Meioostikwan, Kaypusso et Quespitchew rencontrés en chemin, font leur entrée à Fort George, « un événement qui ne fut pas sans frapper d’étonnement les autochtones de Big River, ceci étant la première fois qu’il se produisait 323 ». Enfin, on imagine que l’événement dut frapper tout autant un chef de poste sur le point de réaliser ses ambitions.

Corcoran ajoute que, contrairement aux Indiens qui tirent eux-mêmes leur toboggan sur lequel sont rangées leurs possessions, les Inuit « survinrent à bord d’un très grand traîneau monté sur des patins d’ivoire et attelé à sept chiens de trait 324 ». Sur le komatik [qamutiik], en sus de leurs objets personnels, outils et couvertures de caribou en poil, ils ont chargé viande, huile de phoque, venaison, quatre lanières en peau de phoque de 15 fathoms (27 m) chacune, et des fourrures : un renard argenté, un renard croisé, cinq renards blancs, trois loutres et trois loups 325.

Tôt le lendemain, après que la famille a bivouaqué dans la neige tout à côté du magasin, l’Inuk entre y échanger ses fourrures contre un fusil, des munitions, un poinçon à glace, une herminette, des couteaux et une lime, avec en prime de la pacotille (selon l’expression de Corcoran) : perles, aiguilles, pierre à briquet, alène, etc. Après quoi, ses réactions sont indescriptibles tant il explose de joie :

… his actions resembled those of a madman more than the actions of a rational being, for he jumped, danced, capered and roared in such a manner as it is impossible for me to describe. He fired several shots with his new gun, in the handling of which he is no novice 326.

Corcoran trace de cette chorégraphie une jolie esquisse, et qu’elle dépasse son entendement et le tourneboule est une question qui relève distinctement de sa [135] culture. À l’inverse, la verve du visiteur exprimée sans réserve renvoie à une partie intégrante du style oral inuit avec sa langue vocalisée et ses mouvements rythmiques. On donnera pour exemple un court chant modulé recueilli par Boas au XIXe siècle, intitulé Merrymaking (Jubilation) qui rappelle la gestuelle de celui que Corcoran surnommera « l’Aventurier » :

The Eskimo reciting this song jump up and down and to the right and left with their legs bent and their hands hanging down, the palms touching each other. In crying aq! aq! they jump as high as possible 327.

Dans cette matière, les Amérindiens ne sont pas indifférents, et les chroniqueurs décrivent régulièrement les élans irrésistibles et les chants dont ils sont témoins. Dans l’univers autochtone, la façon de dire, de raconter et de chanter relève de codes linguistiques, symboliques et rythmiques bien précis. Récits mythologiques, chants guerriers et amoureux, incantations divinatoires, formules ésotériques sont tous tributaires d’un art ancestral. Paroles sacrées, paroles profanes, transmises de génération en génération, que les possesseurs sont libres d’échanger contre des dons substantiels ou de transmettre à leurs héritiers. En fin de compte, le poète est un récitant de gestes anciennes, un rhétoricien qui maîtrise le langage, le « chef des paroles », celui qui n’a de pouvoir sur les autres que par ses mots 328.

Cet homme flamboyant qui ne craint pas, seul en sol étranger, de manifester une fougue pétulante par des gambades, des rugissements et des coups de fusil en l’air, aurait déjà vu des « hommes blancs ». Une assertion basée sur sa familiarité avec les armes à feu, les drilles et herminettes, le tabac et la farine, mais en vérité, il connaît ces produits à la suite des échanges avec les Amérindiens des rivières à la Baleine. Corcoran comprendra vite que les objets d’origine européenne acquis par les Inuit tirent leur origine du troc avec les Amérindiens et que la menue ferraille qu’ils utilisent provient du naufrage d’un navire échoué sur la côte. En conséquence, il entretient l’espoir que Fort George devienne le seul établissement de traite qu’ils fréquenteront. Avant de repartir, l’Aventurier a été nonobstant plongé dans la stupéfaction en découvrant les bestiaux enfermés dans l’étable, ce qui pour un chasseur du Grand Nord tient réellement du prodige 329.

Il n’empêche, ses connaissances techniques ont jeté Corcoran dans la perplexité et semé des doutes dans son esprit sur le contrôle absolu qu’il entend exercer, surtout que des rumeurs inquiétantes à propos d’étrangers blancs commencent à [136] circuler dans la région. Avant de résoudre l’énigme, il a réussi un très beau coup par l’entremise de Katsaytaysit. En remerciement, il lui a offert des munitions et du tabac pour l’équivalent de cinq peaux de castor et autant de rhum que Katsaytaysit et ses amis seront en mesure de boire dans la soirée sans que l’Inuk en obtienne, Corcoran se tenant sur ses gardes. Enfin, il se croit obligé de justifier ses largesses en espérant qu’elles « ne franchissent pas les bornes » puisque finalement un Amérindien a volontiers servi de guide à des Inuit 330.

À cette occasion, il songe avec regret au « vieux Moses » qui aurait pu servir d’interprète, tout en espérant que les frais engagés à son endroit compenseront la lourde déception que son absence a engendrée 331. La famille repart tôt le lendemain pour le golfe Richmond, en promettant de revenir dès « les premières glaces » avec des amis et quatre traîneaux remplis de fourrures. Dans sa correspondance avec Robert Miles, de Rupert House, Corcoran loue, sans s’étendre, le comportement sobre et pacifique de la famille inuit.

Ce rapprochement, s’il n’assure pas encore le succès de l’entreprise à long terme, ne tempère pas l’ardeur de Corcoran. Quelques jours plus tard, il consigne dans son journal : « Maintenant que nous devons logiquement nous attendre à voir des Esquimaux ici chaque année, les affaires de cet endroit ne peuvent plus être conduites comme par le passé, c’est-à-dire sans une ou plusieurs personnes qui ont des connaissances sur eux… À leur sujet, je n’en sais pas plus… cependant nous sommes dans l’attente quotidienne… et nous serons fort heureux de les recevoir, surtout s’ils apportent quantité de renards et d’huile 332. »

Le 12 septembre 1839, un Amérindien, dit Peter Cock, corruption de Petawaykappo, revenant de Grande-Baleine, déclare qu’on est « sans nouvelles du pauvre vieux Moses et qu’aucun Esquimau n’a été vu cette saison dans la région 333 ». Le 27 février 1840, Meioostikwan débarque à Fort George en annonçant qu’il a rencontré « une bande importante d’Esquimaux au cap Jones 334 », une vingtaine d’hommes, de femmes et d’enfants, y compris le flamboyant visiteur. Bien que Meioostikwan n’ait pas aperçu Moses parmi eux, il est persuadé de sa présence au sein d’une bande tout aussi importante qui poursuivait plus loin une harde de caribous 335.

[137]

La nouvelle excite Corcoran, non seulement parce qu’il a investi dans son entreprise en dépêchant Moses, mais parce que sa réussite lui accorderait de l’ascendant auprès de la Compagnie tout en justifiant la raison d’être de Fort George. Pour persuader ses supérieurs que le but est proche, il décrit un beau geste de réciprocité entre Amérindiens et Inuit : tandis qu’il était au cap Jones, Meioostikwan offrit un caribou à l’Aventurier, et ce dernier s’empressa de lui en remettre une partie avant de partager le reste avec les Inuit. Il tint par-dessus le marché à récompenser Meioostikwan par des lanières en peau de phoque, une balle et un moule à balles, poussant même l’hospitalité jusqu’à l’inviter avec son compagnon dans son iglou, bien que ceux-ci eussent refusé sans qu’on sache trop pourquoi.



Intrigué par l’Aventurier qui, vu la façon dont il use de son arme sans modération pour tirer les perdrix à la moindre volée, possède plus de plombs qu’il en avait reçu, un moule à balles et de la bourre dont seul Moses se servirait pour maintenir la charge de son fusil et allumer un feu, Corcoran déduit que son émissaire est forcément parmi les Inuit 336. Ces détails montrent l’empressement dont il fait preuve dans son désir de retrouver Moses, préparer la liaison avec les Inuit et surtout contrôler le marché avant que les autochtones, y compris les Montagnais du golfe Saint-Laurent, ne s’en mêlent de trop près.

À ce point du récit, il apparaît que l’Aventurier pourrait être un angakok (chaman) venu en éclaireur pour tâter le terrain, et que ses rugissements et pantomimes résonnent plutôt d’incantations chamaniques véhiculant l’idée de capter toute intention malfaisante. Mais comme cette notion, énoncée nulle part, n’est que virtuelle même si on garde en mémoire l’hostilité entre Amérindiens et Inuit, il est incontestable que le personnage est de toute façon assez influent pour exercer de l’ascendant en ayant l’exclusivité d’outils européens.

Lorsque Corcoran reverra Moses, il l’interrogera et apprendra de sa bouche que c’est bien lui qui a donné à l’Aventurier la poudre, le moule à balles et la bourre. Ces informations lui sont cruciales parce que, depuis l’année précédente, des bruits persistants courent sur des étrangers, vêtus d’habits européens, qui se promènent dans la région, et dont la présence suscite la panique. Deux embarcations avec vingt-quatre individus à bord auraient été aperçues descendant la rivière Eastmain et deux autres avec treize individus entre Old Factory et Rupert House. Les Indiens [138] ont été instruits, quel que soit le pays d’origine de ces inconnus, de saisir leurs pièges et leurs fusils, s’ils sont des trappeurs, de les faire prisonniers, et du moins signaler immédiatement leur présence, actes pour lesquels ils seront rémunérés.

En attendant, autochtones et intrus se seraient soigneusement évités par méfiance, ce qui embrouille le tableau : soit les intrus sont des voyageurs (dans son acception, ce mot désigne ceux qui couraient les bois et vivaient fréquemment en compagnie d’Amérindiens), et leur fuite paraît incroyable ; soit ils n’en sont pas, et leur apparition est encore plus alarmante. La rumeur se propage d’autant plus qu’elle est alimentée par l’anxiété des chefs de poste qui voient dans cette irruption de ténébreuses machinations 337. Sans doute, imprégnés du monde profane, les marchands sont-ils anxieux pour des motifs monopolistes tandis que les autochtones, imprégnés du monde sacré, le sont pour des motifs métaphysiques. De ce point de vue, le comportement inexplicable d’étrangers est susceptible de jeter l’alarme, sinon l’épouvante, faisant craindre des esprits maléfiques, dont le plus redoutable d’entre tous est le windigo (ou wiitiko), un ogre indomptable thériomorphe qui n’appartient pas uniquement à la mythographie puisqu’il a le pouvoir de se matérialiser en semant autour de lui la terreur. Lorsqu’il rôde dans la forêt, épie les campements, le windigo provoque chez ses proies potentielles une perturbation du métabolisme d’une telle intensité —selon diverses descriptions, le corps est pris de tremblements convulsifs, les muscles se contractent, le sang semble se figer dans les veines, la moelle des os se liquéfier— que toute volonté est annihilée. Le windigo se manifeste souvent pendant les périodes de chaos, lors de famines ou de bouleversements inexorables sur l’environnement et la société ; par un effet de corrélation, des incidents d’apparence mystérieuse ou irrationnelle sont narrés à partir de son archétype 338. Ainsi ces hommes qui fuient à la vue d’autres hommes servent de catalyseurs à une situation déraisonnable.

Peu à peu la rumeur, qui s’était enflée au point de courir jusqu’à la Petite-Baleine, finit par s’éteindre. Les indésirables ont quitté les lieux ; ou ils n’étaient que fantasmes. Il incombe à des chasseurs expérimentés d’assurer eux-mêmes Corcoran de l’impossibilité pour des gens de circuler dans la région sans laisser de traces visibles, quoique Cheezo, un chasseur réputé de Rupert House, affirme que ses filets ont été relevés, ce que des autochtones ne feraient jamais 339. Plutôt que des esprits malfaisants, Cheezo et des chasseurs expérimentés ont-ils reconnu des [139] esprits épieurs, ceux que les Innus appellent les katchimaitsheshat, chargés de la protection de ceux qui vont en forêt ? Les katchimaitsheshat s'amusaient à dérober ou à escamoter des outils afin de signaler leur présence. Le rapprochement n’est pas incongru puisque, de surcroît, les Innus de la basse Côte Nord les assimilaient à des Blancs ou des marchands de la Compagnie de la Baie d’Hudson 340. Nous n’avons pas le fin mot de l’affaire, toutefois en se basant sur l’histoire de la région et sur la correspondance de la Compagnie, ces individus étaient vraisemblablement des trappeurs indépendants qui —pour parler la langue des voyageurs du XVIIIe siècle— « couraient la dérouine » en s’introduisant en catimini dans les territoires de chasse. Ce phénomène explique d’ailleurs l’effarement que les chefs de poste, par un effet de manipulation, sont prompts à transmettre aux autochtones.

(De manière assez étonnante, nous avons trouvé une concordance avec un descendant du fameux Cheezo, de Rupert House. En octobre 1965, alors que nous étions à Waskaganish (Rupert House), en attente d’un avion pour Chisasibi (Fort George), nous fîmes la connaissance d’un chaman dont la rencontre est rapportée dans notre journal : « En remontant les berges de la rivière Rupert, Joseph Cheezo me fait signe. Il me présente deux photos 341 de la tente de conjuration (shaking tent). Ensuite, il m’offrira un modèle réduit de la tente de conjuration 342. J’aime beaucoup ce vieux monsieur, sa tête est extraordinaire. Il dit qu’il veut se reposer à présent, qu’il est fatigué, qu’il ne peut plus faire de conjurations. Pourquoi n’irais-je pas voir son fils à Nemiscau ? Il est au courant de tout ».)



Le dénouement ne tarde plus. Quelques jours après le message transmis en février par Meioostikwan que des Inuit étaient au cap Jones, Moses y est aperçu avec des amis en train de chasser le phoque. Comme il le racontera par la suite, sa mission l’a conduit jusqu’à Fort Chimo, par un chemin à lui devenu familier pour l’avoir parcouru à plusieurs reprises. De toute évidence, il connaît maints Inuit de la péninsule et, si on ignore ce qu’il leur a dit, il les a convaincus de le suivre. Grand pérégrin, il a exploré le littoral de la baie d’Hudson, la toundra jusqu’à la baie d’Ungava, il s’est même rendu à Okak sur la mer du Labrador sous le prétexte de trouver une femme pour recoudre son kayak 343. (La tâche de fixer et coudre les [140] peaux de phoque du kayak revient aux femmes tandis que celle de construire l’armature en bois aux hommes.)

Enfin, le 9 mars 1840, les Inuit arrivent : « Vers quatre heures de l’après-midi, seize traîneaux tirés par une centaine de chiens furent repérés à l’île Horse, où ils firent halte ; environ une demi-heure plus tard, vingt-cinq hommes et garçons arrivèrent ici, dansant, agitant les mains et vociférant : Chimo ! Chimo ! Chimo 344 ! » Venus sans leurs komatiks, sans armes et sans pelleteries, ils désirent savoir d’abord où ils peuvent planter leur campement. Après avoir vu le magasin, offert à Corcoran une paire de bottes et des harnais, cadeaux que Moses explique comme une marque d’amitié, ils repartent rejoindre leurs familles en emportant avec eux des biscuits et du tabac qu’ils reçoivent avec « une joie apparente », dixit le chef de poste.

Le lendemain, montés sur huit komatiks tirés par une cinquantaine de chiens, seize hommes et au moins trois fois plus de femmes, filles, garçons et enfants, font une entrée spectaculaire dans Fort George. (Sont restés non loin à l’île Horse autant d’Inuit, ce qui tout compte fait monte à plus d’une centaine de personnes, et démontre la réussite de l’opération menée par Moses.) Leurs traîneaux sont chargés de fourrures : renards, loutres et carcajous, couvertures et peaux de caribou, ainsi que 288 litres d’huile de phoque et 1 300 fathoms de lanières en peau de phoque (quelque 2 340 m), une mesure considérable. Corcoran précise qu’ils reçoivent en échange les marchandises dont ils ont le plus besoin 345. Marchandises sans grande valeur de son propre aveu, sauf un surplus de casseroles en étain dont il tient à se débarrasser, les Indiens n’en voulant pas. En somme, Corcoran, ayant ferré l’Aventurier en le comblant de somptueux cadeaux, peut se permettre d’user de parcimonie en revenant à des transactions moins extravagantes.

Il est particulièrement rassuré d’avoir à ses côtés son truchement, le fidèle Moses, sans lequel il éprouverait de l’appréhension pour la sécurité de la place étant donné qu’il se trouve dans le voisinage tant de gens appartenant « à une autre classe » 346. La trentaine de familles présentes sont des Itivimiut, la plupart venant du littoral, d’archipels de la baie d’Hudson ou d’aussi loin que le cap Smith (près d’Akulivik), sis tout au nord à environ 180 km du détroit d’Hudson 347. Néanmoins, ses craintes sont vite dissipées par leur attitude « débonnaire » surtout que, le lendemain, une douzaine d’entre eux s’amènent sur un traîneau tiré par vingt-quatre [141] chiens afin d’aider au transport du bois. Plus tard, il enverra Moses troquer de la pacotille contre des peaux de caribou, et surtout interroger les Inuit afin de se convaincre, une bonne fois pour toutes, qu’il est bien le seul marchand qu’ils aient jamais vu, et Fort George le seul comptoir qu’ils aient jamais fréquenté. De plus, il le charge d’essayer de percer le mystère des meurtres d’Européens survenus au golfe Richmond en 1793 et pour lesquels les Amérindiens ont été injustement accusés (chapitre III).

Corcoran vient de découvrir le pactole, ce qui le rend fort aise. En juin, cet homme comblé rédige dans son rapport :

It affords me no little satisfaction to have it in my power to say that I have so far succeeded tolerably well in establishing a friendly intercourse between the Esquimaux that are living in the neighbourhood and the Indians of this quarter, which is a thing that could not be anticipated by any person, however sanguine in his expectations regarding these matters as happening so soon 348.

Il ajoute que s’il avait eu la témérité d’arguer que la paix allait exister entre « deux classes de gens au langage et aux usages si différents et qui en outre ont montré de l’hostilité vis-à-vis l’une de l’autre, [il aurait] été l’objet de moqueries pour [sa] peine, y compris de la part des plus sages législateurs de la Baie d’Hudson 349 ».

À présent, il déborde de zèle et ne cesse d’ébaucher des projets. Dès que les Inuit auront terminé la réparation des kayaks en les recouvrant d’une peau neuve, ils reprendront la chasse au phoque en eau libre pour laquelle ils montrent autant de dextérité que pour le harponnage au trou de respiration, sans parler des bélugas nombreux en aval de la rivière, de sorte qu’ils seront en mesure de livrer de grandes quantités d’huile et de blanc au « marché de Fort George » 350.

L’enthousiasme de Corcoran est compréhensible puisque, par la médiation de Moses sans qui rien n’eût été possible, des Itivimiut sont venus faire la traite à Fort George. Moses est persuadé que, désormais, ils afflueront nombreux du golfe Richmond et des environs. Après les déboires que Big River avait connus à son début, les communications qui s’établissent sont riches de promesses mercantiles. Cela dit, tous les Cris ne voient pas nécessairement la situation d’un bon œil, et Corcoran doit avouer qu’ils ont hâte de voir les Inuit reprendre leurs quartiers usuels, lorsqu’à la fin de la saison, ils remonteront vers la baie d’Hudson. De plus, [142] des Cris prennent ombrage si d’aventure des Inuit traînent trop longtemps au magasin de la Compagnie, the House, comme on l’appelle. Qu’ils se cantonnent dans le voisinage et marquent ainsi leur statut provisoire, soit, mais qu’ils s’attardent dans la maison de la Compagnie, voilà qui suffit à éveiller de vieilles rancunes 351.



En attendant, la curiosité finit par l’emporter : Indiens et Inuit font la navette d’un endroit à l’autre, sans alarme, rivalisant d’hospitalité 352. La tournée des lieux prend un caractère de réciprocité et amène à proposer un troc. À cet égard, les outils et les embarcations des Inuit ne vont pas sans provoquer des réactions admiratives et des analyses comparatives entre kayak, oumiak et canot, de factures différentes. Par exemple, les Cris mettent une voile sur leur canot pour augmenter sa vélocité, ce que ne font pas les Inuit. Quant au canot, il sera adopté plus tard, en tout cas par les habitants des Belcher qui le jugent plus commode pour se déplacer d’une île à l'autre 353. À part Moses, qui venait de remonter le cours de la rivière à bord d’un kayak, la majorité des habitants de Fort George n’en avaient jamais examiné de près, pas plus que d’oumiak (grand bateau en peau de phoque tendu sur un léger cadre de bois manœuvré par les femmes). Corcoran écrit : « Deux Esquimaux accompagnés d’Indiens vinrent au magasin dans l’un de leur ky-yok, la première embarcation du genre jamais vue à Fort George (sauf celle de Moses) et l’émerveillement qu’elle provoqua chez les indigènes fut approprié 354. »

Le chef de poste, par une mainmise sur le littoral de la baie d’Hudson, a atteint les objectifs de la Compagnie, tout en se louant, par la même occasion, d’avoir mis fin à la guérilla ambiante. Il y a là quelque rouerie dans sa vantardise, car vers le mitan du XIXe siècle, la conjoncture était propice à des changements structurels. Plus la part accordée à la traite des fourrures était grande, plus l’inadéquation entre les ressources naturelles et les exigences du marché était mise en évidence. Malencontreusement pour les autochtones et à leurs dépens, les pratiques idéologiques jouaient en faveur d’une classe dominante : celle des marchands. Pour paraphraser Walter Raleigh, grand explorateur et fameux écrivain, « qui contrôle les dettes contrôle le commerce, et contrôle tout », précepte que la Compagnie appliquait avec zèle mieux que quiconque.



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Tandis qu’un comptoir est ouvert à la Petite-Baleine (1852-1855), celui de Grande-Baleine sera de nouveau en opération avant d’être définitivement édifié en 1857, libérant partiellement Fort George de ses obligations antérieures. À partir de ce seuil, le mouvement des groupes de chasseurs d’un établissement à l’autre influence la distribution ethnique au point que les Inuit n’hésitent pas à se rendre jusqu’à Moose Factory, tout au sud de la baie James 355. Les déplacements se poursuivront, et répandus sont les sites de résidences saisonnières entre Fort George et Grande-Baleine, pour ne citer que la Pishoproggan, la Seal, le grand et le petit cap Jones 356.

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