Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Situation

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Pendant l’automne de 1836, le Comité de Londres décidait de fermer le comptoir d’Eastmain et de le remplacer par celui de Big River, qui prit le nom de Fort George, sous la direction de Thomas Corcoran 277. Lorsque le schooner « Robin », à bord duquel Corcoran et les commis de la Compagnie ont pris place, atteint l’embouchure de la Grande Rivière en juillet 1837, des chasseurs de bélugas venus de l’Ungava, qui campaient à l’île Horse, vont à sa rencontre en canot et l’escortent jusqu’à l’ancien fort, une occurrence de bon augure puisque bon nombre d’entre eux n’ont pas été revus depuis des années. Les arrivants croisent également Oostaysemow, Samuel Atkinson et Moses Esquimaux, des porteurs de messages et de colis qui font régulièrement la navette entre Fort Chimo et Moose Factory et s’apprêtent ce jour-là à partir les délivrer au sud 278.

En réédifiant Fort George, la Compagnie aspirait à dominer toute la péninsule en créant, de la baie James à la baie d’Ungava, un réseau d’avant-postes qui relevait du sud de la baie, dont Rupert House considéré comme « l’emporium de l’Est » 279. On comptait sur Nichicun (rouvert en 1834), dirigé par John Spencer, pour opérer la jonction entre Fort Chimo et Fort George en empruntant comme voie de pénétration la Grande Rivière vers le lac Nichicun, alors qu’auparavant on passait ordinairement par les rivières Eastmain ou Rupert. Dans ce dessein, Corcoran, qui avait chargé une équipe composée d’Amérindiens de lui rendre compte de la configuration hydrographique sur la Grande Rivière, rapporte qu’ils y ont dénombré soixante-quatorze portages et qu’une fois les rapides dégagés des débris qui les encombrent, ils seront en mesure de la parcourir couramment en aval ou en amont. Toutefois, le vrai défi consiste à accélérer le rythme pour transiter de Fort George à Nichicun en une dizaine de jours, alors que d’ordinaire il faut un mois [124] jalonné par des haltes pour chasser et pêcher à loisir, privilège que les familles ont exercé jusqu’à présent sans devoir se hâter 280.

Le transfert administratif d’Eastmain à Fort George impliquait dès lors que les chasseurs des environs y négocient. Le Comité espère vivement qu’ils le feront en grand nombre, car leur réputation de trappeurs émérites dépasse celle de leurs voisins de l’arrière-pays qui se consacrent librement à la chasse et fréquentent le comptoir à leur convenance. Cependant, de nombreux Cris de la baie préféreront être rattachés à Rupert House.

Dès le commencement, le modèle courant, qui prévalait chez les autochtones lors des premières années de Big River, est repris, marqué par le temps d'un aller-retour du territoire au poste pour régler les affaires. En revanche, contrairement au passé, les femmes et les enfants les accompagnent plus souvent, ce qui laisse supposer dans certains cas que des familles se sont rapprochées de l’établissement d’autant plus que les femmes fournissent du ravitaillement et des produits de troc dont Corcoran et les commis ont un urgent besoin : poissons en grande quantité atteignant plusieurs dizaines de kilos, oies, perdrix, huile, lièvres, venaison, plumes et duvet. Les hommes ne sont pas en reste ; par exemple, début octobre 1837, six d’entre eux rentrent du cap Jones avec 14 barriques d’oies, 200 livres avoirdupois de plumes (environ 90,7 kilos) et plusieurs milliers de pennes 281.

Puisque Fort George est en reconstruction —« assurément un beau fort » s’écrie Corcoran —, les résidants (homeguards), plus nombreux que d’ordinaire, sont chargés avec les commis 282 de diverses tâches : ramassage du foin pour les bêtes (chevaux plus quatre vaches et bœufs), binage du sol pour planter les pommes de terre et les choux, sciage du bois de chauffage et de construction, sarclage aux environs des bâtiments, travaux de terrassement pour le relèvement du nouveau magasin et démolition de l’ancien, installation d’une voûte pour l’entreposage, érection du mât pour planter le drapeau de la Compagnie de la Baie d’Hudson 283, revêtement en briques des cheminées. Corcoran ayant envoyé début août des autochtones récupérer des matériaux (briques, clous et métal) à Eastmain qui était déserté, un feu accidentel dévasta tous les bâtiments à l’exception de l’étable, de sorte qu’à son grand chagrin, seules des briques purent être récupérées 284.

Depuis la réouverture du comptoir, les autochtones convergent de toute la [125] région, y compris, un jour, des gens « venus des bords du lac Missahkummy [Mistassini] où les castors sont en abondance 285 ». Au printemps de 1839, Corcoran constate que, sur soixante-huit chasseurs qui sont actuellement à Fort George, vingt-deux viennent de l’Ungava et de la région de Fort Chimo, ce qui laisse présumer de la présence de Naskapis et d’Innus 286.

Dans les années qui suivirent la restauration de Fort George, la chasse rapporta peu à cause des conditions environnementales déplorables. Un tableau comparatif (fin du chapitre) illustre les résultats précaires dus à l’inconstance de la faune —en particulier le renard, la martre et le rat musqué— abondante une année, rare une autre. Il est intéressant de noter en passant que si, le même hiver, le renard est absent dans l’Ungava, en revanche il est présent au Labrador comme s’il avait déserté une aire pour en occuper une autre pour des raisons climatiques et alimentaires 287. Bien que le tableau suivant à propos des renards arctiques soit fragmentaire, il éclaire néanmoins notre propos :




renards blanc
ou bleu

années


Labrador

Fort George

1838

494

55

1839

316

301

Ayant demandé à des chasseurs les raisons dues à la rareté des martres et renards d’une saison à l’autre, Shaywaykooshkum, qui venait d’apporter 82 kilos de venaison et quelques peaux, expliqua à Corcoran que la faute en revenait aux muridés qui forment l’essentiel de leur alimentation. Il ajouta que les Indiens septentrionaux avaient été durement touchés par la raréfaction de renards et la disparition soudaine des martres au début de novembre. À son avis, la raison était liée directement aux souris, dont la population avait considérablement baissé 288. Une réponse logique, éclairée par l’observation et l’expérience de terrain, qui apporta un éclairage au chef de poste absorbé par les soucis d’un registre de comptabilité bancal, qui indique sur une colonne la perte de profits et sur une autre l’augmentation des notes de débit, donc de l’endettement.

Les trappeurs sont souvent porteurs de mauvaises nouvelles. Westaky et ses fils arrivant avec 67 kilos de venaison racontent que amis et parents sont démoralisés car, en dépit de leur vigilance, les pièges sont vides, phénomène qu’ils attribuent à [126] la pénurie de martres et de renards. Une situation fâcheuse pour Corcoran qui, malgré les explications de Shaywaykooshkum, continue de douter en se demandant « si tout cela est bien vrai ». Hélas ! si au moins il y avait beaucoup de castors, ce qui n’est pas le cas, les dettes seraient remboursées 289.

Ignorant la conjoncture défavorable, les Indiens septentrionaux, qui ont pris la décision de se regrouper à l’automne de 1837 aux environs de la côte pour trapper un grand nombre de martres et de renards, découvrent, comble de malheur, tard dans la saison que les loups ont dévoré les appâts composés de chair de phoque qu’ils avaient posés dans les trappes. Heureusement, la présence de hardes importantes de caribous dans les environs leur permet de tirer parti de la situation et de demeurer sur place. À ce sujet, Corcoran ne peut s’empêcher de renchérir qu’au moins, ils n’auront pas eu besoin d’« errer » dans l’hinterland à leur poursuite 290. Pourtant la venaison, livrée en quantité appréciable, lui permet de composer un menu riche en protéines, surtout quand on le compare à la farine de blé et au lard salé du garde-manger, qui rappellent l’ordinaire frugalité.

C’est la quadrature du cercle : sans fourrures, pas de munitions, et sans munitions, pas de chasse aux oies grâce à quoi les gens se procurent des biens de consommation. « À cause de leur pauvreté et des mauvais fusils qu’ils sont forcés d’utiliser, peu d’entre eux sont en mesure d’échanger des oies contre des munitions, ce qui évidemment augmente leurs dettes considérablement 291… » Il est clair à la lecture de cet extrait que la notion de pauvreté s’articule autour des dettes que les Indiens ont contractées auprès de la Compagnie, et que les problèmes analogues à propos de l’exploitation (exposés dans les chapitres précédents) prennent préséance sur une économie de troc flexible et rationnelle à l’endroit des chasseurs, surtout qu’ils approvisionnent le fort lequel, sans leur labeur, serait tôt livré au dénuement. Au fond, rien n’a vraiment changé, et l’expérience désastreuse du début du XIXe siècle n’a pas modifié la soif d’enrichissement de la Compagnie à laquelle, nolens volens, les chefs de poste, qui se sont succédé, ont l’obligation de souscrire. En somme, la richesse de l’une est conditionnelle à la pauvreté des autres, phénomène artificiel qui, sur le terrain matériel, se définit selon la quantité de biens d’origine européenne, et rien d’autre. C’est bien ce que George Atkinson dénonçait dans les années 1820 en posant les principes de la plus-value et en appelant les chasseurs à se mettre en grève pour contrer une politique qui les conduisait à l’infortune.

[127]


Corcoran, fâché de la tournure des événements, exerce du chantage en menaçant de mettre la clef sous la porte, comme si les chasseurs avaient le pouvoir de changer quelque chose à la situation. De crainte qu’il procède à l’exécution, les chasseurs promettent autant dire l’impossible, en faisant « des merveilles à la chasse pendant l’hiver afin que l’exploitation ne soit pas condamnée 292 ».

Nonobstant l’impossibilité de tenir leurs promesses dans une conjoncture aussi défavorable, Corcoran s’entête en exigeant des explications sur les raisons de leur échec. Cette fois, les chasseurs ne se privent pas de lui rétorquer :

If martins and foxes were as numerous the last winter as we have seen them here in former years we could have redeemed our promises very easily, but as unfortunately for us was not the case, and we could not make animals of the one kind or the other, we could not perform what we promised and we, and not you, will be the greatest sufferers in consequence 293.

Par ces paroles, ils l’ont vertement remis à sa place, lui démontrant qu’ils ne sont pas en mesure de produire ce qui n’existe pas et que, malgré ses doléances, la fermeture de Fort George, loin d’être une solution, n’assurerait en rien le succès de la chasse en d’autres lieux.

Toutefois, les chasseurs continuent de déployer des efforts surhumains en s’aventurant en territoires parfois inconnus afin de se procurer des fourrures. Et moins ils s’en procurent, plus ils sont nombreux à avouer que, remplis de honte, ils évitent de se présenter les mains vides 294. Tandis qu’ils se livrent à de très longs déplacements en différents points géographiques, tant vers le nord que vers le sud et l’est, afin de repérer des régions propres à la trappe, le chef de poste conclut que les Indiens étant incapables de rembourser leurs dettes, l’échec de l’entreprise est désormais assuré 295.

Un échec auquel s’allient la faim, sinon la famine, et les maladies. Jusqu’à présent, des maladies, dont la « consomption », sont vaguement et brièvement décrites. Par exemple, à Fort Chimo en 1834, Nicol Finlayson écrit : « …nous avions attrapé le rhume, et après leur arrivée [les Inuit], six d’entre eux décédèrent en vingt-quatre heures 296 ». En 1839, le chef de poste de Rupert House constate : « Je n’ai aucun motif de me plaindre, sauf du nombre d’Indiens qui sont malades 297 ». À Fort George, après avoir appris que Charlotte, l’une des filles de George Atkinson, et Foxskin, son mari, étaient décédés avec Mistacoosh, « connu [128] comme le patriarche de l’Est » (sans doute Mishapoosh qui pourvoyait aux besoins de Big River dans les années 1820, voir chapitre VI), Corcoran souligne qu’ils se plaignent tous du même mal, à savoir des maux de poitrine 298. Une note datée du 27 mars 1838 mentionne sans précision que, durant l’automne et l’hiver précédents, un grand nombre de personnes, hommes, femmes et enfants, sont décédées 299. Hélas ! il n’y a pas de remèdes pour guérir une telle calamité, et la dose de rhum que la mère de Kaypusso se procure au magasin un jour de mars pour frictionner son fils malade n’est pas vraiment une panacée 300. Et lorsque Appishowa, livrant des peaux de rat musqué, annonce que son frère est mort de consomption, Corcoran spécule qu’il a probablement « étranglé » le moribond afin de l’aider à passer de vie à trépas 301.

Si c’est le cas, il s’agit d’une pratique mentionnée à plusieurs reprises dans les journaux et les témoignages d’époque. Au lieu de laisser le mourant à son sort, on préférait l’assurer d’une prompte délivrance ; il n’est pas étonnant, dans ces conditions, qu’Appishowa se soit chargé du passage de son frère vers l’au-delà. Qu’importe les raisons, il en va de la survie des membres de la parenté, surtout en hiver où l’on ne peut s’attarder en un endroit au risque de périr. John McLean, en poste à Fort Chimo, mentionne la coutume chez les Naskapis et souligne qu’elle est appliquée à la demande des vieillards :

The horrid practice still obtains among the Nascopies of destroying their parents and relatives, when old age incapacitates them for further exertion. I must, however, do them the justice to say, that the parent himself expresses a wish to depart, otherwise the unnatural deed would probably never be committed; for they in general treat their old people with much care and tenderness. The son or nearest relative performs the office of executioner,—the self-devoted victim being disposed of by strangulation. When anyone dies in winter, the body is placed on a scaffold till summer, when it is interred 302.

Même si à ce point du récit, on est mal renseigné sur les facteurs de morbidité et le taux de mortalité dans l’Ungava et la baie James, les éléments disséminés transcrits dans les chroniques laissent présumer de maux qui affectaient la population de manière ponctuelle : grippe, bronchite, pneumonie et maladies infantiles (dont la rougeole avec ses complications qui continueront d’être cause de mortalité au XXe siècle), cependant qu’un cortège d’épidémies, dont la tuberculose, se formait avec des conséquences funestes. Sur un autre registre, comment savoir exactement de quoi sont morts les Inuit mentionnés par Finlayson ? Serait-ce le [129] choléra —il venait de faire son apparition à Québec en 1832 et s’était illico répandu sur le continent nord-américain— longtemps appelé en France le trousse-galant à cause de la rapidité foudroyante avec laquelle il frappait ses victimes ? Difficile de se prononcer sur la base de données aussi limitées quoique, pour concevoir les ravages fulgurants de la tuberculose, la citation de William H. McNeil soit éloquente :

Thus, for example, when tuberculosis first arrived among a tribe of Canadian Indians, the infection attacked organs of their bodies which remained unaffected among whites. Symptoms—meningitis and the like—were far more dramatic, and the progress of the disease was far more rapid, than anything associated with tuberculosis infections among previously exposed populations. In its initial manifestations, only microscopic analysis allowed doctors to recognize the disease as tuberculosis 303.

L’auteur montre que la tuberculose chez les autochtones canadiens entraîne des complications, sinon une mort précipitée, tout en se propageant d’un individu à l’autre. C’est seulement à la troisième génération que l’infection finit pas se limiter aux poumons, ce qu’on ignorait à l’époque.






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