Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Le domaine amérindien
dans les années précédant 1837

Les commentaires tirés des chroniques, en plus des données sur l’écosystème, permettent de saisir le rayonnement spatio-temporel de Grande-Rivière dans la première partie du XIXe siècle, et tout à la fois d’appréhender les zones frontalières marquées par des phrases en contrepoint : ethnies, histoires et écologie.

Bien entendu, il ne s’agit pas tant de frontières, au sens étymologique du terme, puisqu’elles ne sont ni gardées ni bornées, que d’espaces où sont aménagées avec régularité des déviations et des inversions pour la bonne raison que le marché des fourrures, qui se met en place dans cette région spécifique, est souvent irrationnel : tantôt un poste est ouvert deçà, tantôt il est fermé delà, mettant les habitants chasseurs dans l’obligation de s’en accommoder, d’opposer un refus ou de faire comme ils l’entendent, ce qui, en fin de compte, s’avère plutôt la norme. En d’autres termes, cela signifie que les autochtones, en dépit des efforts multipliés par les marchands et parfois à leur désespoir, voient dans le négoce une activité additionnelle avec laquelle ils sont familiers, tout en vaquant à leurs occupations dans leurs territoires. Si le négoce se porte mal à un endroit, ils vont ailleurs, et s’il se porte mieux, ils y reviennent. Et même s’ils ne contrôlent en rien les décisions du Comité de Londres au sujet de l’emplacement des comptoirs —car la question n’est pas là—, ils arrivent tout de même à en modifier la destinée selon qu’ils tiennent leurs fréquentations pour désirables ou évitables.

Les réseaux que les nations autochtones avaient tissés entre elles sont attestés depuis longtemps. On en a pour preuve les échanges entre Nipissiriniens (Nipissing), Hurons, Outaouais et Cris : maïs, courges, tabac contre des pelleteries ; la grande foire aux fourrures de Necouba, où se croisaient Mistassins, Montagnais, Attikamègues, etc., décrite par les jésuites ; celle de Miskoutenagachy sur la baie James dont parle le père Albanel ; la célèbre foire de Tadoussac, où accouraient Hurons, Micmacs et Abénaki, entre autres, et qui très vite attira les Européens. Dans cet esprit, les marchands canadiens et britanniques de Grande-Rivière, au début du XIXe siècle étaient perçus d’abord à titre de coparticipants, privés de l’exercice du pouvoir.

Il est prodigieux d’imaginer, dans un espace aussi vaste, sur une superficie qui apparaît démesurée par rapport à la faible densité de la population dont on connaît [117] mal le nombre 268, les habitants parcourant des centaines de kilomètres dans le but de livrer des fourrures, chasser le caribou ou rejoindre des campements plurifamiliaux. Chez les chasseurs-cueilleurs, la structure sociale traditionnelle articulée autour des saisons, de la faune migratoire et grégaire rendait possible une relation analogique entre la résidence dans un territoire de chasse et le nomadisme spécialisé. Et aussi longtemps que la liberté des mouvements dans l’espace dominerait sur le ralliement autour d’un poste de traite, la sédentarisation resterait faible.

La péninsule n’était donc pas terra incognita, d’autant que les traditions orales révèlent l’existence de régions limitrophes avec des aires de contact et de partage, des aires d’étanchéité et de neutralité et des aires antagoniques. Loin d’être statiques, elles avaient pour corollaire des glissements de territoires liés au dynamisme des populations qui vivaient dans le pays.

Dès le début, la dynamique territoriale des autochtones du Grand Nord interpella marchands et missionnaires. Ils étaient intrigués, à juste titre, par la mobilité à leurs yeux extraordinaire de ces peuples, et parmi eux les Inuit essentiels au marché des fourrures. De fait, les premiers Inuit attirés par la Compagnie de la Baie d’Hudson se rendront à Fort George en 1839, ce que nous verrons.

[119]


Chapitre VIII
INUIT, IROQUOIS ET NOTTAWAY


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Étant donné l’incident relaté par Finlayson, en 1830, lorsque, arrivant à la Petite-Baleine, il est reçu par des Amérindiens armés, qui d’une hache, qui de flèches, qui d’un fusil, se préparant à repousser une attaque iroquoise, le sujet nous amène brièvement et par inférence aux Nottaway à cause de l’énigme identitaire et territoriale qu’ils proposaient aux Européens puisque tantôt ils étaient Inuit, tantôt Iroquois.

Le capitaine Dobbs, qui comme nous l’avons dit, n’était jamais venu dans la baie d’Hudson et avait avancé ses assertions sur les témoignages de voyageurs au milieu du XVIIIe siècle, sème tout de suite la confusion :

Il n’existe pas de comptoirs sur la côte est (East Main) de la rivière Slude (Eastmain) au détroit d’Hudson, même si c’est là que l’on peut avoir les plus belles peaux de renard. Là vivent les Nodways ou les Indiens eskimaux qui, chassés par les Indiens plus au sud, sont constamment en guerre les uns avec les autres… les Indiens de cette rivière (la Rupert) sont plus simples que les Canadiens… Ils sont généralement paisibles, sauf les Nodways, un peuple barbare et sauvage du détroit d’Hudson 269.

Le terme Nottaway (avec ses variantes Nodway, Nadowa, Nadoweisiw, Nautoway) nécessite une explication. Il signifie communément « serpent » et s’appliquait aux peuples perçus comme des ennemis, dont les Iroquois en particulier. Il se trouvait même un peuple iroquoien en Virginie qui portait le nom de Nottoway. Nonobstant, le mot Sioux, déformation de Nadowessioux (Nadoüechio8ec dans la translittération des jésuites), fut donné aux Lakota (celui-ci se traduit a contrario par allié ou ami) par les Ojibwa avec qui ils entraient souvent en guerre.

Dans le supplément au récit de captivité de Tanner chez les Ojibwa, on trouve un court mythe à propos des Nautoway. Un jour, tandis qu’un vieil homme et sa femme observaient des fourmis qui sillonnaient un monticule, ils les virent peu à [120] peu se métamorphoser en hommes blancs, et les larves que les fourmis transportaient, en ballots de marchandises 270. Outre que le thème de la métamorphose est universel dans les mythologies amérindiennes, ce fragment dépeint les Nautoway blancs en marchands et les enferme dans un archétype, celui de fourmis laborieuses qui émergent en colonnes de leurs galeries souterraines avec leur fardeau. Bien qu’a priori le mythe paraisse être une critique sur l’irruption des Blancs dans le champ social, il ne s’y réduit pas pour autant, puisqu’il est explicite sur le rôle de médiateurs et de surveillants que les Ojibwa jouaient dans le trafic de fourrures, rôle facilité par leur position géographique. Ainsi ces hommes-fourmis déguisés en portefaix donnent à penser que, par un processus de surdétermination autour du signifiant nautoway, ils renvoient explicitement à tout ce qui est l’Autre comme spécificité générique.

Même si on savait depuis longtemps par les traditions orales, corroborées par les chroniqueurs, que les Iroquois passaient par la rivière dite précisément des Iroquois (Nottaway au sud près de Rupert House) qui se jette dans la baie James, l’imprécision continuera. L’argument de Dobbs sera repris notamment par Michelson qui note : « Le nom de la rivière Nottaway (Esquimau), à l’extrémité sud de la baie, indique que les Esquimaux ont occupé ce point dans le passé 271. »

Quoi qu’il en soit, la mémoire persistait, à preuve l’incident rapporté par Finlayson, comme elle persistait encore chez les Naskapis, telle que Lucien Turner, lors de son séjour à Fort Chimo à la fin du XIXe siècle, la commente :

The Nenenots appear, from the best information I could obtain on the subject, to have been driven to their present location during the wars waged against them by the Iroquois in times long gone by and remembered only in tradition.

They assert that their original home was in a country to the west, north of an immense river, and toward the east lay an enormous body of salt water. The former was supposed to be the St. Lawrence river and the latter to be Hudson Bay. When they came to their present place they say that they found Eskimo alone, and these only along the coast 272.

Jacques et Madeleine Rousseau, lors d’un séjour chez les Mistassins, rapportent que la tradition existe fondée sur des témoignages oraux et des fouilles archéologiques 273. Bien que John M. Cooper et Regina Flannery, qui étaient dans la baie James au milieu du XXe siècle, affirment que de « Rupert House à Fort George, [ils] n’ont pas découvert de traditions » telles que mentionnées par Turner 274, les témoignages existent aujourd’hui et se rapportent à des souvenirs de rapts [121] d’enfants soit par des Iroquois, soit par des étrangers, dont les Blancs 275. À Schefferville, nous avons par exemple entendu un aîné montagnais prévenir un enfant indiscipliné : « si tu continues, les Iroquois vont venir te chercher 276 », et à Fort George, un avertissement similaire était donné à propos du bogeyman. Aimable à ses heures, austère à d’autres, le bogeyman apparaît de préférence l’été, vêtu d’une chemise à carreaux, d’un blue-jean, chaussé de bottes, une casquette sur la tête, des lunettes de soleil dissimulant le regard et un appareil photo en bandoulière. Lorsqu’il est de méchante humeur, il poursuit les malheureux qu’il rencontre dans les bois pour les capturer. Quoiqu’il soit également poursuivi : à Fort George, un jour qu’il fuyait à toutes jambes, on le vit soudain plonger et disparaître dans la sciure de bois de la scierie, appartenant à la Mission catholique. Protéiforme, il pourrait être missionnaire, marchand, infirmière, sœur Grise ou frère oblat, mais il est plus près de l’agent du gouvernement qui débarquait durant la saison estivale armé de bonnes ou de mauvaises nouvelles. Il n’est pas tout à fait encore le touriste ou l’anthropologue, qui ne fréquentaient pas encore assidûment les parages. Enfin, il se pourrait bien qu’il symbolise le fonctionnaire chargé d’identifier les jeunes gens qui allaient entrer dans un pensionnat du Sud à l’automne. En fin de compte, avec le temps, le Blanc, en devenant l’Étranger, par une habile métaphore, s’est substitué aux Iroquois ou aux Inuit.

[123]


Chapitre IX
RESTAURATION DE FORT GEORGE
ET ARRIVÉE DES INUIT




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