Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Expédition de James Clouston 1819-1820

L’expédition de James Clouston, plus longue, livre plein de renseignements. Clouston se pose en ethnographe curieux et soucieux de décrire les habitants, ce qui est tout l’inverse d’Atkinson, beaucoup plus réservé et qui, de toute façon, vu sa vie passée parmi les autochtones, n’a strictement rien à prouver 255. Tous deux portent en eux une passion certaine, un regard sur les événements diamétralement opposé. Enfin, Clouston s’absente pendant de longs mois, il parcourt le territoire avec ses compagnons autochtones dont il a appris la langue ; il est investi d’une mission qu’il compte réussir.

Au cours de ses déplacements, il rencontra beaucoup de monde, tantôt dans des campements composés d’une centaine d’individus, tantôt d’une ou deux familles, voire des chasseurs solitaires. En général, les groupements plurifamiliaux étaient croisés au printemps et en automne lors de la chasse au caribou ; les familles nucléaires ou étendues aperçues au cours des autres saisons ; quant au chasseur solitaire, il répondait aux signaux de fumée lancés par le groupe de Clouston, les rejoignait en expliquant qu’il suivait un sentier non loin de son campement, ou allait rendre visite à des membres de sa parenté. De nouvelles recrues s’ajoutaient au hasard du trajet, si bien qu’un jour d’avril, Clouston se retrouva entouré de vingt-sept autochtones, femmes et enfants compris.

Le journal de cet Orkneyman contient de belles descriptions croquées sur le vif. Employé dévoué à la Compagnie de la Baie d’Hudson, il se tracassait énormément du commerce possible que les Indiens pouvaient tenir avec les Canadiens de la Côte Nord ; aussi a-t-il noté scrupuleusement les cas où des chasseurs s’étaient rendus à Mingan ou avaient acquis auprès des Indiens « canadiens » (les Montagnais) des outils et des objets ne provenant pas de la Compagnie.



Photo 12. p. 111. Carte. Le voyage d’Atkinson. Nom des lieux principaux.
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Phénomène remarquable, Clouston découvrit l’ampleur du commerce que les autochtones eux-mêmes contrôlaient dans l’hinterland, commerce sur lequel la Compagnie ne pouvait étendre ses tentacules. Parti le 29 septembre 1819 de Rupert House, il ne vit tout au long de l’automne et de l’hiver que de petites équipes de chasse composées de familles nucléaires ou étendues. Cependant, l’été suivant, le 25 juin, au petit lac Waschayamiscaw 256, situé au nord-est du grand lac Apishigami (lac à l’Eau Claire), il séjourne auprès d’un groupe dont le nombre atteint une [112] centaine d’individus. Deux caribous viennent d’être abattus, et la venue des étrangers fournit l’occasion d’une fête sous le chaputuan (une immense tente collective qui peut contenir plus de cinq feux) 257. Le lendemain, des pêcheurs vont tendre des filets et la curiosité de Clouston est piquée par son guide, Adsineahanou, qui se vante de posséder des filets de qualité supérieure à ceux des autres. Clouston fait alors l’inspection des biens de ses hôtes, et s’aperçoit qu’à peu près tous les objets de traite viennent des Canadiens. Il inventorie onze filets, sept fusils, une poire à poudre, deux haches, des balles et de la poudre provenant des Postes du Roi. Il demande des explications, puisque ces autochtones font en principe la traite à Nichicun ou à Big River, mais ils lui rétorquent que, l’été précédent, ils ont envoyé deux messagers afin « de trouver des Indiens qui font le commerce avec les négociants canadiens sur les bords du golfe Saint-Laurent et de leur dire qu’ils désiraient les voir l’hiver suivant 258 ». Apparemment, chaque fois que ces chasseurs ont besoin de poudre, les Indiens « canadiens » les ravitaillent. Ces derniers, en échange, choisissent de belles fourrures (loutre, martre, renard, loup, carcajou, castor), préférant de loin celles qui sont légères et faciles à transporter jusqu’au Saint-Laurent. Quant aux peaux de caribou lourdes et encombrantes, destinées au cuir, les marchands n’échangent plus que de la poudre et des balles contre elles 259. Clouston commence à saisir la raison pour laquelle tant de chasseurs, lorsqu’ils viennent traiter à la baie James, n’apportent que des peaux de caribou, et encore, à condition d’y venir !



Photo 13. p. 112. Expéditions et postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson jusqu’en 1835. Source : K.G. Davies, ed., Northern Quebec and Labrador Journals and Correspondence, 1819-1835, The Hudson’s Bay Record Society, vol. 24, London, 1963.
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Le 7 juillet, Clouston atteint la rivière Caniapiscau. En approchant de la rive, il aperçoit des amoncellements d’ossements de caribous et une cache en bois construite par les chasseurs pour préserver la viande séchée contre les loups et les renards. Ses guides lui disent que ce lieu marque un passage important de migration des cervidés vers l’ouest durant l’été et vers l’est durant l’automne ; que c’est à cette occasion un lieu privilégié de rendez-vous des grandes familles amérindiennes. Trois jours plus tard, en parlant avec un vieil Indien qui campe sur les bords de la rivière, il apprend que, peu avant, une vingtaine d’hommes et leurs familles sont partis chasser vers l’est, et qu’ils rentreront à l’automne. Le vieil homme est déjà allé à Eastmain trois ans auparavant, mais il fréquente d’ordinaire les comptoirs du golfe Saint-Laurent ; maintenant qu’il est très âgé, il se contente de trafiquer avec les Indiens « canadiens ». Clouston l’incite à venir visiter la [113] Compagnie et lui demande s’il est au courant de la présence des Anglais à Nichicun ; l’homme lui répond qu’il en a « bien entendu parler mais qu’il n’en croyait pas un mot puisque les Indiens disent tant de mensonges… [mais] qu’il sera content d’y aller et qu’il le dira aux autres 260 ». Il ajoute que les Inuit viennent chasser le caribou à l’embouchure de la rivière (la Caniapiscau se jette dans la Koksoak). « Il y a quelques années, les Indiens épièrent un oumiak (embarcation gouvernée par les femmes) qui remontait la rivière, ils attirèrent les Esquimeaux dans une embuscade derrière les rochers ; quand le bateau fut en vue, ils tirèrent dessus ; les Esquimeaux essayèrent de fuir le plus rapidement possible, mais leur embarcation criblée de balles coula et tous se noyèrent 261. »

Clouston s’est rendu en quelque sorte à la limite du domaine amérindien. Il pousse jusqu’en amont de la Koksoak et rebrousse chemin en direction de la baie d’Hudson, par le lac à l’Eau Claire. C’est l’été. Une petite troupe l’accompagne le plus souvent à pied, car les canots manquent. En chemin sont envoyés des signaux de fumée auxquels on répond en rejoignant le cortège pendant quelques jours. Clouston atteint finalement le golfe Richmond, descend jusqu’à Grande-Baleine, passe Grande-Rivière le 14 août 1820, et rejoint son point de départ, Rupert House, le 22 août.

Bien que le voyage de Clouston eût pour but de découvrir un site approprié à l’intérieur de la péninsule, il ne jugea aucun endroit assez convenable pour répondre aux désirs du Comité ; il recommanda cependant le lac Kenogamisi sur la rivière du même nom, situé en plein pays du caribou, et rattaché à la baie par des voies navigables. Aucune décision ne fut prise à ce sujet.



Photo 14. p. 113. En 1818, George Atkinson passera par le lac des Loups Marins (Upper Seal Lake) avant d’examiner au télescope les affluents des rivières Caniapiscau et aux Mélèzes (Larch). Source : K.G. Davies, ed., Northern Quebec and Labrador Journals and Correspondence, 1819-1835, The Hudson’s Bay Record Society, vol. 24, London, 1963.
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