Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Inutilité de Big River

Étant donné la tournure des événements, il n’est guère étonnant que Clouston soit persuadé de l’inutilité de Big River. D’ailleurs, déduit-il, l’établissement n’avait-il pas été fondé afin d’empêcher les « Canadiens » de s’y installer ? Il rappelle en quelques mots comment les concurrents occupèrent Big River dans le dessein de bloquer l’accès à Eastmain 245. Il conclut par des attendus : ce poste n’est [104] plus d’aucune utilité pour s’assurer le produit de la traite contre des marchands rivaux ; la production de l’huile a été suspendue ; les Indiens sont détournés des territoires à fourrures ; ils ne tirent pas avantage de Big River lorsqu’ils occupent lesdits territoires ; l’endroit produit une petite quantité de peaux, en conséquence, « …j’affirme que ce lieu ne présente aucun intérêt pour les parties intéressées246 ». Il aurait pu ajouter que les années glaciales extraordinaires qui viennent à peine de s’achever ont joué un rôle néfaste sur l’habitat humain, sur l’écosystème et forcément sur le commerce, mais, à sa décharge, il ne peut l’appréhender par un effet de distanciation historique.

À la suite de son rapport dévastateur, le poste fut fermé à la fin de l’hiver 1824.

Pourtant, il sera rouvert en 1837 car, après réflexion, sa position stratégique fournira à la Compagnie un motif pour entreprendre des relations commerciales avec les Amérindiens septentrionaux et les Inuit. En attendant, des expéditions de reconnaissance menées de concert avec les autochtones auront été entreprises sur le littoral et dans l’hinterland, expéditions qui auront permis de décrire la topographie du terrain et de le cartographier rudimentairement afin d’ouvrir la voie à la Compagnie vers de nouveaux espaces.

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Chapitre VII


EXPLORATIONS DANS L’HINTERLAND
ET TERRITORIALITÉ

Expédition de George Atkinson 1818

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Le Comité, pressé d’accroître son expansion sur la péninsule, demanda à George Atkinson de monter une expédition à partir du golfe Richmond vers l’intérieur et de relever le réseau hydrographique 247. S’il se trouve quelqu’un pour frayer la voie et servir d’émissaire, c’est bien lui. Son savoir des traditions orales et du milieu géographique est indéniable. Hélas ! son voyage, prévu du 13 juillet au 3 septembre 1818, sera écourté au bout d’un mois après que deux de ses compagnons sont tombés malades.

Lors de son voyage, Atkinson parcourra des paysages d’une beauté absolue, empruntant d’abord la route qui va des eaux saumâtres du lac Guillaume-Delisle (golfe Richmond), dont le littoral est marqué par une série de cuestas (plateaux à double pente, l’une douce, l’autre escarpée) qui atteignent 200 m de hauteur, jusqu’aux eaux cristallines du lac à l’Eau Claire, formé par l’impact de deux météorites. Il poursuivra ensuite jusqu’au lac des Loups Marins (Upper Seal Lake) avant d’examiner au télescope les affluents des rivières Caniapiscau et aux Mélèzes (Larch). À lire son compte rendu de style télégraphique, on n’a aucune idée de la magnificence des lieux, mais plutôt du chemin ardu et des obstacles qu’il dut franchir —lacs, tourbières, rivières, chutes et rapides, à l'hydronymie originelle (rivière Caribou, lac Loup, Peau d’Ours Blanc, Porc-Épic, Poisson Blanc, Beau, aux Phoques, etc.—, le forçant à faire plus de cinquante portages qu’il reprendra au retour 248.

Dès son départ du golfe Richmond, Atkinson rapporte avoir aperçu des traces de passage des Inuit et de leurs « grands chiens ». Une semaine plus tard, il a repéré des charpentes de tipis de l’hiver précédent, ce qui démontre que les lieux sont [108] fréquentés, sinon simultanément, du moins ponctuellement par les peuples inuit et amérindien.

Quatre jours plus tard, après une remontée en canot de quelque 90 kilomètres, entrecoupée de portages, les voyageurs atteignent le lac à l’Eau Claire et continuent jusqu’au lac des Loups Marins où, dans les « flots ondulants », vit une espèce de pinnipèdes encore inconnue des biologistes, des phoques d’eau douce à poils longs (cf. chapitre I) que les Indiens capturent au filet pendant l’hiver. Jusque-là, ils n’ont pas aperçu âme qui vive, et Atkinson se demande si les Inuit n’habitent pas de préférence la côte ou les îles. Réflexion plausible d’autant plus que plein d’îles, dont les Belcher (Qikirtait), un archipel sis au large de Grande-Baleine, sont occupées par les Inuit, ce qu’il sait certainement, comme il sait que ce sont des gens de la mer et de la toundra.

Lors d’une halte, le 26 juillet, un feu est allumé afin d’envoyer des signaux de fumée à ceux qui pourraient être dans les parages. Les explorateurs sont rejoints quelques heures plus tard par deux Indiens en canot, suivis à pied de leurs familles qui vivent dans un campement à une soixantaine de kilomètres. Atkinson est frappé par leur état avancé de dénuement. Ils n’ont à partager qu’un canot délabré, ne possèdent ni poudre ni balles au point que l’un d’entre eux a scié d’environ 15 centimètres le canon de son fusil, avec lequel il a fabriqué quatre flèches en métal. Ils lui annoncent la mort de Captain Acoomasue, qui était venu à Big River en juillet de l’année précédente et qu’Atkinson connaît depuis longtemps (cf. chapitre V). Ces gens trafiquent à Nichicun, ont des dettes à Big River, et sont pour la plupart du Nord-Est. Partis chasser, les visiteurs reviennent les mains vides dans la soirée, mais offrent un peu de pemmican à Atkinson. Plus tard, ils abattront un caribou avec l’une des flèches en métal.

Le 1er août, quatre canots apparaissent avec à bord Penaysicon, Waydetinnue, Samahano, le fils cadet d’Acoomasue, et leurs familles. Bien connus des commerçants, ils sont rattachés au groupe précédent. Deux jours plus tard, Waydetinnue se noie dans le lac, laissant deux femmes et sept enfants. Atkinson ne s’explique pas cette noyade —il a constaté que les Indiens sont d’excellents nageurs—, à moins que la victime n’ait été saisie d’une crampe.

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Ses deux compagnons étant trop malades pour prendre la route, Atkinson demande à Penaysicon de lui servir de guide pour descendre jusqu’à la mer, mais celui-ci refuse invoquant son âge et surtout le temps exigé pour parcourir la contrée qui l’empêcherait de rejoindre son territoire pour l’hiver. Il lui recommande Samahano, qui accepte immédiatement.

Lors d’une excursion avec son guide, Atkinson examine la toundra coupée par des cours d’eau tumultueux et sinueux. D’après ses notes, ils ont marché assez longtemps pour distinguer au télescope l’un des affluents de la Koksoak (grande rivière en inuktitut), la rivière aux Mélèzes, qui mène à la baie d’Ungava, ce que lui confirme son guide qui a lui-même descendu ce cours d’eau. Il raconte qu’on aperçoit parfois les Inuit dans la toundra et qu’ils sont censés posséder des armes à feu, des vêtements européens de même que du tabac dont ils font bon usage. Il y a de cela plusieurs années, le beau-père de Samahano a été assassiné par des Inuit et, depuis, plusieurs des siens ont subi le même sort. Samahano lui apprend que, non loin de la mer (la baie d’Ungava) se rassemblent d’immenses troupeaux de caribous et que, sur la rive opposée, de hautes marées remontent une rivière (that the tide flows very high). Samahano, dit parfois l’Esquemeaux, fin observateur, connaît sa géographie et parle indiscutablement d’abord de la rivière George, un lieu immémorial où passe une multitude prodigieuse de caribous, et ensuite de la rivière aux Feuilles, dont les marées dans la baie atteignent une amplitude parmi les plus fortes au monde, sinon la plus forte.

Le journal est trop bref pour en tirer une analyse circonstanciée ; pourtant il montre que Penaysicon et Samahano, voyageant avec leur gang d’un lieu à l’autre, ont une connaissance étendue du territoire, soit par ouï-dire, soit par observation directe, de la baie James à la baie d’Ungava jusqu’au Labrador, et que, de plus, ils témoignent des conflits interethniques. Quant aux Inuit revêtus d’habits européens (alors que les leurs sont parfaitement adaptés au climat), armés de fusil et fumant du tabac, difficile de s’en persuader, à moins qu’il ne s’agisse d’Inuit du Labrador. En effet, à l’époque, les autochtones de la péninsule sont loin d’avoir été tous en contact avec les Européens, et s’ils en ont entendu parler, s’ils ont aperçu les navires circulant par le détroit et la baie d’Hudson, ou encore s’ils ont acquis grâce au troc des objets étrangers, ils n’ont pas de rapports assidus avec la Compagnie. Néanmoins, lors de mouillages forcés dus aux glaces ou aux vents contraires, des [110] Inuit rendaient fréquemment visite aux marins comme le précise Chappell en 1814 dans son récit de voyage. Alors que le bateau sur lequel il se trouve est immobilisé dans le détroit d’Hudson à 9 lieues (36 km) de la rive, des Inuit montent à bord afin de faire du troc 249. Ils offrent des oiseaux et de la viande de phoque contre de préférence des couteaux et différents objets en métal, parfois même un miroir, ce qui confirme la véracité du cliché 250. Ces visiteurs venaient probablement du littoral nord du détroit d’Hudson, car les marins connaissaient les forts courants du détroit et les glaces amoncelés du littoral sud qu’ils évitaient sous peine d’être irrémédiablement encerclés. En outre, les Inuit de la terre de Baffin étaient en contact avec les baleiniers de la baie du même nom et du détroit de Davis, de sorte que de nombreux objets de provenance européenne circulaient dans l’Arctique 251.

De surcroît, des Inuit du Labrador étaient en possession depuis la fin du XVIIIe siècle d’armes à feu ; il leur arrivait de se parer en partie de vêtements européens ou d’acquérir une couverture, et de fumer ou chiquer du tabac 252. Les Frères moraves, des réformateurs connus pour leur sévérité et dont la Bible constituait l’unique source de vérité, avaient bien tenté de les en empêcher, mais sans succès puisque des Inuit descendaient la côte du Labrador à la rencontre de marchands 253. Enfin, en 1811, les Moraves avaient remonté le cours de la George et de la Koksoak dans l’espoir de gagner des prosélytes. Par la suite, des Inuit de la baie d’Ungava firent le voyage vers Okak, une des missions moraves, sur la côte du Labrador, voyage dont ils connaissaient très bien le trajet puisqu’ils avaient l’habitude de l’entreprendre annuellement afin de conduire leurs activités de troc traditionnelles 254. Tout cela pour souligner que Samahano sait de quoi il parle et que la cartographie du domaine autochtone lui est singulièrement coutumière, comme elle l’est sans doute à ses contemporains.

Atkinson rentre donc bredouille puisqu’il n’a pas vu d’Inuit, ce qui renforce la détermination du Comité de poursuivre sa quête avant que les Canadiens ne prennent l’initiative de créer de durables alliances. Atkinson n’a pas vu non plus beaucoup d’Amérindiens, ce qui laisse supposer que le territoire est presque dépeuplé, mais ce serait là une fausse conclusion, puisque des expéditions subséquentes menées pendant plusieurs mois montrent tout le contraire. Il faut ajouter que le voyage d’Atkinson se déroule l’année qui suit les pires conditions environnementales que les autochtones ont connues.

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