Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Grève de la chasse

À présent rien ne va plus, surtout chez les Cris de la côte qui grondent de mécontentement : « Vers le printemps [1823], circulait un bruit selon lequel la majorité des Indiens n’avaient pas l’intention de chasser les oies pour les Anglais sur la foi de George Atkinson qui leur a suggéré de s’en abstenir tant qu’ils ne seraient pas payés à cet effet 227. » De plus, Shay Mistagoosh (George, l’un des fils de George Atkinson) aurait dit que « si tous les Indiens cessaient de tuer les oies, les Anglais n’auraient plus de victuailles et seraient dans l’obligation de rémunérer les Indiens 228 ». En réaction à ces rumeurs, Clouston feint l’indifférence et oppose un refus à deux chasseurs venus réclamer des munitions, surtout qu’en examinant la comptabilité, il relève qu’ils n’ont pas réglé leurs dettes 229. Sa manœuvre a pour résultat que les autres s’abstiennent de lui demander quelque chose. De toute façon, note-t-il le 21 avril, si je les suppliais de partir à la chasse, cela aurait pour résultat de leur donner un motif de me solliciter afin que je distribue des avances sur les marchandises dès le printemps, alors que je cherche un bon prétexte de les retenir 230. À ce sujet, il reprend un refrain favori : les munitions servent à d’autres fins, i.e. la chasse au caribou, ce en quoi il ne se méprend pas 231.

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Le 10 avril, Clouston, enclin aux soupçons et avide de nouvelles, sinon de potins, interroge Missenawabino qui le répète à Metabeshcum. Le 24, il poursuit son enquête auprès de Mishapoosh (Mushapush) qui, depuis plusieurs années, est rattaché à Big River y jouant le rôle providentiel de pourvoyeur en petit gibier (surtout des lièvres) 232. Autrefois grand chasseur reconnu pour sa ponctualité, sa minutie dans la préparation des peaux, un accident lui a ôté l’usage des jambes bien qu’il eût des chances de guérison s’il recevait des soins médicaux 233. Mishapoosh lui confirme donc le sentiment de déplaisir qui couve depuis l’année précédente, et ajoute que la faute en revient à Monsieur Atkinson et non aux Indiens. Le lendemain, Clouston reçoit Metabeshcum. Celui-ci, après l’avoir instamment prié de garder le secret afin qu’on ne sache pas qu’il a mouchardé, lui raconte que selon les confidences de Shay Mistagoosh à Napaish, les Anglais arnaquaient les Indiens, et les fourrures à Londres valaient beaucoup plus que ce qu’on leur en donnait ici. Quant à Napaish, il affirme n’avoir besoin de rien, ni poudre, ni fusil, ni tabac, et n’éprouverait qu’indifférence à l’égard des Anglais tout en faisant partie de ceux qui encouragent les Indiens à écouter George Atkinson 234.



Bien sûr, nous n’avons que la version d’un homme en mauvaise posture qui cherche à se justifier, sans reconnaître que les Cris récalcitrants sont parfaitement capables de se faire une opinion. Touché au vif par le mouvement de révolte, il ne pense pas à partager le blâme qu’il préfère jeter sur le dos d’Atkinson, alors que ce dernier formule les griefs des Cris à l’image d’un truchement. Pourtant, il serait faux de présumer que les autochtones refusent de fournir des victuailles, ce qui est chose courante. Une quinzaine de chasseurs, en ce printemps de 1823, ont déposé plus de 500 oiseaux au comptoir, sauf que c’est peu, pour ne pas dire presque rien, en comparaison des saisons précédentes. Or, nous l’avons vu, les circonstances sont défavorables, les familles ont vécu des périodes de famine intense avec pour corollaire la mort, la maladie ou l’invalidité. L’idée qu’il faudrait se mettre corps et âme à la disposition de la Compagnie pour l’enrichir est absurde et invraisemblable. Construction qui ne s’élabore pas a posteriori, mais au contraire se fonde sur des faits exposés clairement dans les documents d’époque.

Clouston s’enferme presque à dessein dans des situations conflictuelles tant il abhorre l’idée que les munitions échappent à son contrôle. Il revient donc sur son idée fixe : « En août et septembre [1823], les Indiens ont reçu des munitions pour la [102] chasse aux oies de l’automne. Un groupe est parti immédiatement à la chasse au caribou et un autre a gardé les munitions pour l’hiver. Ce comportement … m’a persuadé de renoncer à la chasse aux oies du printemps [1824], surtout que la pêche et la chasse aux perdrix avaient été très bonnes en plus du bœuf abattu à l’automne qui s’ajoutait aux denrées habituelles rendant inutiles l’addition d’oies pour l’été 235. » On conviendra que le goût de l’oie fraîche n’a rien à voir avec le bœuf saumuré. Voilà bien la première fois qu’un chef de poste en vient à dédaigner les oies du printemps, ce pur délice et l’occasion de célébrer la fin de l’hiver en faisant ripaille tout en se rapprochant des autochtones.

Et plus loin, pour se convaincre à nouveau de la pertinence de ses décisions, il ajoute : « J’avais compté sur les Indiens partis à la chasse aux oies de l’automne 1822 pour en obtenir un nombre considérable que nous aurions envoyé à Moose [Factory], mais lorsque les Indiens furent mis au courant du projet, ils firent savoir qu’ils n’avaient pas l’intention d’y participer, de sorte que j’ai dû renoncer à approvisionner les autres établissements. De toute façon, en distribuant des munitions aux Indiens, ils seront d’autant mieux équipés pour se rendre dans la toundra l’hiver prochain au préjudice du commerce des fourrures 236. »

L’année suivante, leur « mécontentement n’a pas diminué » avoue Clouston qui poursuit avec un récit de pêche aussi insolite que pittoresque, surtout révélateur de l’exaspération des esprits. Au début de septembre 1823, Collie, un commis, s’apprêtait à monter en bateau pêcher l’omble chevalier à la petite rivière au Saumon (environs du cap Jones) en compagnie de Quespitchew, mais au dernier moment, ce dernier se récusa en objectant qu’aucun autochtone n’avait l’intention de fournir du poisson à la maison (the House). Quespitchew fut donc remplacé sur-le-champ par McDonald, un autre employé. En touchant la rive, des Cris sur place, dont Mishapoosh (cf. supra), voyant que les deux hommes n’avaient pas de canot pour transporter le poisson de la petite rivière au Saumon à la mer, décidèrent de quitter les lieux en s’éloignant de plusieurs kilomètres. Malgré leurs objurgations, seul Mishapoosh refusa de les rejoindre, préférant rester aux côtés de Collie et McDonald 237.

Quelques jours plus tard, Clouston rumine son indignation au sujet de Quespitchew : « …je [préférerais] rester seul chez moi plutôt que d’être l’obligé [103] d’un ingrat à qui j’avais donné plus de 60 livres de poisson salé l’hiver dernier… Je lui ai interdit de remettre les pieds à la maison 238. » Effectivement, en mars dernier, après être arrivé affamé, Quespitchew repartait avec vingt-cinq ombles salés et six bernaches 239. Clouston le connaît plutôt bien puisqu’il l’a engagé pour exécuter diverses tâches : faucher du foin destiné aux bêtes, planter les pommes de terre, tendre les filets à poisson avec sa mère, porter des messages vers les campements. Sa mère offre en plus des quantités appréciables de poissons —dans un cas, quelque 45 kilos en quatre jours—, ce en quoi il lui est redevable 240. Dans quelques mois, Quespitchew demandera à Clouston s’il désire l’engager pour la chasse aux oies, mais on ignore la réponse que ce dernier lui fit, sinon que, d’après les événements subséquents, il préparait un coup de théâtre 241.

Le 29 septembre, Clouston, visiblement ébranlé, revient à nouveau sur l’incident survenu au cap Jones : Quespitchew, qui lui a décrit comment les Cris avaient initialement laissé les commis en plan, n’a sans doute rien inventé. Il n’empêche, il a aussi appris de Collie et MacDonald qu’après avoir constaté que la pêche était exceptionnelle, les Cris seraient revenus sur leurs pas pour offrir leur assistance, mais auraient essuyé une rebuffade de leur part 242. L’honneur est sauf pour Clouston dont la solitude est difficilement mesurable et la mission inconciliable avec les servitudes du commerce, surtout quand les supposés sujets refusent de s’y plier. Aujourd’hui, esprit chagrin, il apparaît bien différent de celui qui autrefois débarquait des Orcades, encore plein d’audace et d’ambition, explorant, cartographiant, écrivant 243. Il y a du Conrad avant la lettre dans ces hommes qui voguaient vers un lointain rivage avec des idées sur la grandeur de l’Empire britannique et, arrivés au port, se découvraient sans pouvoir.

The audacious should not complain. A mere trader ought not to grumble at the tolls levied by a mighty king 244.




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