Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



Download 2.56 Mb.
Page23/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   19   20   21   22   23   24   25   26   ...   51
1822-1823

1823-1824







5 ours

2 ours

226 castors

133 castors




2 kilos de castoréum

3 lynx

5 lynx

535 renards croisés

315 renards croisés

72 renards blancs

20 renards blancs

848 martres

617 martres

6 visons




896 rats musqués

210 rats musqués

135 loutres

153 loutres

5 loups




2 carcajous

10 carcajous

12 000 pennes

4 7000 pennes

2 cygnes







101 kilos de plumes d’oie

447 peaux de caribou

540 peaux de caribou


À part les peaux de caribou, la disproportion entre les deux années est marquée surtout au regard de la quantité de renards, martres et rats musqués, et elle justifie la position de Clouston à l’égard de la pauvreté de la récolte : rareté du renard, désintérêt des Indiens de la côte envers le piégeage des martres ; quant au castor, la quantité dérisoire est en proportion inverse de celle du caribou. Enfin, on doit compter sur le nombre réduit de chasseurs dans les territoires et leur manque d’assiduité ; si les uns ont livré leurs fourrures à Eastmain, les autres, venus de Nichicun 219, l’ont fait chez lui. Tant mieux, car ceux qui avaient pris l’habitude de s’y arrêter autrefois préfèrent se rendre à Mingan et à Sept-Îles. En partant de Nichicun, qui se trouve grosso modo sur la ligne de partage des eaux, ils descendent la Manicouagan, ou plus loin la Moisie, pour joindre les rives du Saint-Laurent, un parcours plus familier que les huit cent trente-six kilomètres qui mènent à l’embouchure de la Grande Rivière (cf. chapitre I). Étaient-ils en réalité des Innus plutôt que des Cris ? Difficile de se prononcer à partir de commentaires, sauf [98] d’affirmer que la contrée traversée jusqu’à Sept-Îles était connue et correspond aux territoires de chasse contemporains des Innus, ce qui renforce l’argument 220.

Influence de George Atkinson

Hélas ! tout cela n’est rien par rapport aux reproches que Clouston réserve à George Atkinson, le grand coupable de tous les maux, soupçonné de chamanisme pour parvenir à ses fins en influençant les chasseurs afin qu’ils réduisent la collecte des peaux et se fassent mieux payer :

To the information given to the Indians by George Atkinson I attribute much of the decrease of the trade. He has not only told them the exaggerated value of geese and furs in England but also acquainted them that by their desisting from hunting some time they will receive more pay in future. These Indians esteem his knowledge to be equal to that of the spirit, which enters the Conjuring House and his words equally true 221.

On conviendra que le soi-disant coupable n’a pas vraiment tort, sauf celui d’être en avance sur son temps en posant les principes de la plus-value, car en somme plus les Indiens chasseront, plus ils accumuleront des peaux, et plus la Compagnie s’enrichira. Cela étant, Atkinson sait très bien que la valeur des fourrures sur le marché de Londres dépasse de loin celle sur le marché local. Il n’a que mépris pour la notion de rendement et de production ; en incitant les Indiens à faire la grève de la chasse puisque les « Anglais trichent en leur offrant si peu pour leurs fourrures 222 », il voudrait qu’ils soient compensés à leur juste mesure, à défaut de mieux. Dans l’univers qu’il partage avec les autochtones, Atkinson a compris comment fonctionne le principe de réciprocité, comment le don repose sur l’obligation d’offrir, de recevoir et de rendre, pourquoi en échange d’un bien acquis au mépris ou non de difficultés, on ne peut se voir dénier l’équivalent, sinon plus encore, et encore moins souffrir d’être marginalisé dans un registre du commerce. Un outrage à l’entendement, car le don symbolise la quintessence de ce que l’on est.

Que Clouston compare Atkinson au chaman, médiateur entre les forces terrestres et supraterrestres, est révélateur de sa forte personnalité et des menaces réelles qu’il inspire de saper les opérations, sinon plus encore. Dans le journal de son expédition en 1820, Clouston raconte un curieux incident : tandis qu’il voyage avec des compagnons autochtones, l’un d’entre eux, Necachessue, est victime d’un [99] évanouissement prolongé, attribué sur-le-champ à un envoûtement pratiqué par « Mr. George Atkinson », alias Snappie. La rumeur circule que celui-ci aurait menacé d’éliminer tous les Indiens qui font la traite à Nichicun en leur jetant un sort. En outre, la malchance poursuit Necachessue à la chasse depuis la mort de son fils, survenue peu après la naissance de celui-ci, malchance qu’il impute aux maléfices de Snappie. Heureusement, Clouston fait appel à son achaak, son esprit protecteur, afin de dissiper les craintes et poursuivre sa mission qui risquait d’échouer à cause d’Atkinson 223. Cette anecdote illustre à travers ses paroles que Clouston considère Atkinson comme un dangereux rival et un personnage subversif contre lequel il prétend employer des tactiques similaires, même si on se doute un peu que la hâblerie dont il use vise à faire mousser sa réputation.

Dans ces conditions, il ne faut pas s’étonner qu’après le rapport négatif de Clouston en 1823, les autorités proposèrent la même année à Atkinson de lui acheter une terre à la rivière Rouge (Manitoba), ce qui, en d’autres termes, le condamnait au bannissement. Une injure envers cet homme sensible et orgueilleux qui repoussera l’offre publiquement avant de capituler en 1829.

La nature insoumise d’Atkinson étant connue depuis longtemps, il y aurait lieu de s’interroger sur les diatribes de Clouston si on n’y ajoutait pas des éléments qui sapent son autorité. On le sent humilié d’avoir subi un affront personnel lorsqu’il décrit le comportement de Keachim (beau-frère d’Atkinson) et de Jetchin (son gendre) qui, passant par Big River, n’ont apporté aucune fourrure, sans oublier Wequayabino, le père de Jetchin (Istchin), Statcheen, son frère, et Payopaishaum, son beau-frère, qui sont tous allés rejoindre Atkinson 224, et surtout Napaish (Napash), chasseur de grand renom, et ses fils qui ont passé l’hiver avec lui à l’embouchure de la rivière au Peuplier. En dépit du riche territoire de chasse qu’ils occupaient, ils n’ont échangé que le strict minimum. Clouston continue :

Much of the success in trade depends on the opinion which they entertain of the Traders. The suggestion of George Atkinson prepossesses the Indians against the Traders and renders it difficult for them to attain the ascendancy over the Indians which is necessary for the success of the Trade 225.

Voici en quelques mots le cœur du sujet : à partir du moment où le marchand n’exerce plus d’ascendant sur les autochtones, il n’a qu’à fermer boutique, ce que Clouston a compris et s’apprête à conseiller, surtout qu’il peine à équilibrer ses [100] comptes étant donné que ceux de la côte, au contraire de ceux de l’hinterland, ne remboursent pas leurs dettes inscrites sur le registre :

A considerable quantity of old debts have been reclaimed from the Inland Indians, but the coast Indians are so much in arrear that most of what has been reclaimed from the Inland Indians is absorbed in advances to the coast Indians 226.

La question des dettes, puisque pour rendre il faut avoir reçu, embrouille la situation jusqu’à toucher le ravitaillement en gibier indispensable aux résidants, surtout au printemps, après que les victuailles sont presque épuisées à part la farine d’avoine, le porc salé et les aliments saumurés. Les demi-saisons, loin d’être tempérées, apportent leur cortège de mauvais temps : grésil, neige et giboulée. Au printemps, la débâcle tarde souvent à se produire, et la glace mêlée à l’eau rend la circulation dangereuse. L’automne entraîne moins d’inconvénients avec l’arrivage des provisions d’Angleterre (cf. supra), la production locale et potagère, à moins que les chasseurs ne s’en mêlent, comme nous allons le voir.




Share with your friends:
1   ...   19   20   21   22   23   24   25   26   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page