Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Chasse aux oies

Auparavant, le 10 mai, dans l’espoir que reviennent les oiseaux migrateurs, les hommes valides réunis au poste avaient de nouveau levé le camp 174. Seulement voilà le hic, les troupes tardent à paraître en ce printemps où marais côtiers et lacs sont impitoyablement gelés. Cutaquis et Boots sont envoyés sur la côte afin de livrer des munitions, du sel et des réserves de nourriture aux campements de chasse. Après dix jours, les nouvelles parviennent, désespérantes : normalement vers la fin mai, la chasse est pratiquement terminée or, jusqu’à présent, seules de petites troupes de migrateurs ont été aperçus sur la côte sud, tandis que des informations reçues font état de troupes imposantes qui volent loin dans l’hinterland 175. Les oiseaux ont donc délaissé un littoral hostile pour emprunter une voie dont les points d’arrêts leur seront propices. Étant donné le mauvais temps qui persiste, y compris les 26 et 27 mai où se sont succédé d’abondantes chutes de neige, il y a peu d’espoir de les apercevoir 176.

Entre-temps, une bonne nouvelle, le 25 du mois, Cutaquis présente deux oies à Alder, « a very acceptable treat », relève-t-il avec retenue, et la fille de George Atkinson deux autres de la part de son père, qui demande de la farine en échange. Entre le 4 et le 24 juin, il accumulera 402 bernaches et 93 wayway (oies blanches), surtout pour le salage, un chiffre fort médiocre, même si on ne connaît pas le total des familles qui en ont consommé sur place ou en ont fumé 177. Les principaux pourvoyeurs sont déjà connus : Napaish, Westaky, Mishwagon, Boots, Cutaquis et [77] George. Le tableau donne une idée de la déception de ceux qui, en proie aux tourments de la faim, ont tout juste de quoi se sustenter surtout que, comble de malheur, la cécité des neiges a frappé une partie de la population, employés inclus, un achoppement pour qui voudrait viser la cible ou débusquer le gibier 178.

En cet été pourri, on imagine les relations que les autochtones font de leurs infortunes, les deuils poignants qu’ils traversent, les cérémonials de purification auxquels ils assistent, les prières aux morts qu’ils adressent vers l’empyrée, vers un au-delà où vivent leurs parents et les animaux. Aujourd’hui encore, il en est ainsi lorsque la mort frappe, souvent sans discernement, sans dévoiler ses mystères. On imagine, non pas qu’il est resté de ces événements nécessairement des détails historiques précis dans la mémoire collective, mais plutôt qu’ils se sont inscrits dans la continuité par les symboles et les signes. Par la rupture dans l’ordre de la nature que l’occultation des animaux a suscitée, et la dérive qu’elle a engendrée par rapport à la puissance des mythes. Tout se passe comme si les Maîtres des animaux —castor, loutre, ours, caribou, etc.— dans leur mécontentement, avaient présidé à un ordonnancement hors des règles les plus élémentaires. Les peuples chasseurs, gens de grande spiritualité, appréhendent la mort dans un contexte où les rituels jouent un rôle essentiel et forment une alliance entre le monde visible et invisible. En ce sens, la relation entre nature et culture, loin d’être une banalité, renvoie à des signes codifiés qui permettent d'accéder à l'univers supraterrestre.



À-valoir sur les peaux

Étant donné les conjonctures, les trappeurs rejoignent le poste avec grand retard, bien après le 25 juin, date à laquelle Alder dépose son bilan et ouvre un nouveau registre. Cela pose problème car si, d’une part, il compte reporter les à-valoir sur les peaux pour l’année courante, d’autre part, il compte également inscrire sur la prochaine année la valeur d’échange des provisions que les chasseurs recevront, ce qui de toute évidence les mettra dans la gêne puisqu’en calculant les arriérés, elles seront considérablement réduites 179. Dès lors, la situation est inextricable à moins que les saisons prochaines ne soient marquées par la surabondance de la faune, ce qui tout au contraire ne sera pas le cas puisqu’on entre dans un cycle de rareté. Pour l’heure, nombreux sont les absents, soit ils manquent à l’appel, soit ils sont morts ; quant à ceux, plus rares, qui ont rallié le poste, leur production est moindre bien qu’ils aient un besoin pressant de munitions.

[78]

En 1819, Alder reviendra sur la question sous forme de confession. Ayant constaté que la pénurie de 1816-1817 ne fut pas un événement passager, il lui apparaît avoir commis une erreur en retenant des vivres tandis que la famine était constamment aux aguets. On voit se jouer ici la contradiction entre l’empathie qu’il ressent et les ordres auxquels il obéit. Il écrit : « Les Indiens de cette région et nous-mêmes avons connu ces six ou sept dernières années des saisons désastreuses.… Aussi je ne suis pas disposé à croire que le défaut de paiement de leurs dettes soit dû à la malhonnêteté mais plutôt à un empêchement 180. » Et il ajoute :



They would I believe in general prove tolerably just but for the impolitic measures adopted by those with whom they have dealings. It were quite unnecessary perhaps for me to remind older and more able and experienced traders than myself that an Indian struggling with intense poverty and with perhaps a family dependent solely upon him as well as for clothing as for every necessity of life. Even should he be enabled to discharge a debt of 10, 20 pr even 30 MB (very few Indians here exceed that) it is indispensably requisite to supply him with as much and frequently a little more on a fresh account 181.

Il conclut qu’avec la stratégie actuelle, des familles entières mourront et que, les belles saisons revenues, des chasseurs valeureux auront disparu ou déserté la Compagnie.

En juillet 1817, des visiteurs débarquent enfin au comptoir chargés de fourrures, tantôt une famille étendue, tantôt des groupes ; le 7, Captain Patashuano et son fils émergent de l’intérieur ; le 14, c’est au tour de Captain Acoomasue et sa brigade de trois canots, ces derniers, originaires du Nord-Est, trafiquent où bon leur semble, souvent chez les Canadiens du Saint-Laurent, et disparaissent de la baie James parfois pendant plusieurs années ; le 21, Captain Cawpisouis apparaît à la tête d’une brigade de dix canots descendue du littoral nord (supra182. Les trois capitaines, Acoomasue, Cawpisouis et Patashuano sont connus puisqu’on les retrouve commerçant à Big River en 1806. Si les deux premiers rapportent plus de fourrures, outre qu’ils voyagent à plusieurs, c’est qu’ils occupaient des territoires éloignés de la zone touchée par les froids intenses. On le sait puisque déjà en 1799, George Atkinson aîné avait rencontré Captain Cawpisouis (Cawpasokas) et sa brigade de vingt-et-un canots qui venaient du lac Sakami, ainsi que Captain Acoomasue (Aacaumasue), Captain Mawmawpatum et leur brigade de neuf canots, des gens du Nord, parmi eux des « étrangers » qui visitaient pour la première fois un établissement de la Compagnie de la Baie d’Hudson 183.

[79]


Leur tableau de chasse n’est pas exceptionnel, mais il dépasse de loin la moyenne, ainsi celui de Captain Cawpisouis aligne 75 castors, grands et petits, 22 loutres, 4 renards, 224 martres, 42 rats musqués et 3 ours, une source de satisfaction pour Alder qui précise : « Les Indiens ont remboursé leurs dettes 184 ». Le 3 août, mis à part les homeguards qui restent sur place, tous les autres sont repartis.

Autrement, des propos sont répétés par ceux qui ont vécu des mois d’enfer, sur la désolation environnante, la faim indomptable qui les obligeait à manger des peaux pour survivre, en dépit de tabous alimentaires. Il en va ainsi de Sapwassume, dont le butin atteint le tiers de sa dette (une façon d’arriver à comprendre à quoi est censée correspondre une trappe habituelle), c’est-à-dire 12 castors grands et petits, 31 martres, 20 loutres et 2 rats musqués. Talonné par la faim, il a partagé le reste des peaux avec sa famille ; épuisé par le jeûne, il n’a pu inspecter régulièrement les pièges éloignés les uns des autres de plusieurs kilomètres 185. Au début de septembre, on apprend qu’au moins quinze autochtones sont décédés dont onze membres d’une même famille retrouvés gisant sous la tente. Seule une femme a pu en réchapper 186.






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