Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Seuil critique

Nonobstant la dureté du climat et la sévérité de la disette, des trappeurs passent en coup de vent avec quelques peaux et du petit gibier. À cette occasion, Alder remarque qu’ils ont parfois remboursé une partie de leurs dettes ; en vérité, ils n’ont pas vraiment le choix, car n’était le motif de leur visite de se procurer en échange poudre, farine, sucre, etc. pour survivre, la chose serait dès lors incompréhensible. Par exemple, le 11 février, Mishwagon a déposé des fourrures (renard, loutre, martre et rat musqué) déclarant que plusieurs Indiens laissés derrière lui étaient dans la détresse 164. Napaish a suivi avec « 15 renards et 19 martres, ce qui constitue un peu plus de la moitié de ses dettes », il a été empêché de faire mieux à cause d’un « ami blessé qu’il a soigné jusqu’à son décès récent, sa famille l’ayant abandonné à son sort ». Il repart seul, sans sa femme et ses trois enfants, tant il craint de les voir périr 165.

Même si Alder parle moins de l’endettement, il y revient, étant dans l’obligation de relever toutes les transactions. Les cordons de la bourse sont serrés et, avant de disposer des articles du magasin, il en reporte la description dans un registre, condition sine qua non liée à sa fonction. Ainsi, il semble se justifier lorsqu’il annonce avoir offert des vêtements à Madame Robertson et à ses enfants miséreux sous le couvert que la Compagnie est redevable d’une somme d’argent à son mari, mort noyé à son service. Cela paraît extraordinaire dans les circonstances qu’il donne de surcroît des explications sur un tel sujet, surtout après avoir reçu en mars la famille, dont un petit garçon de quatre ans dans un état de maigreur pitoyable….

…and these poor helpless orphans who are left to perish without friend or protector; are driven to us for a little to support nature 166.

On serait tenté de réduire ces explications à des accès de pingrerie, mais ce serait mal poser le problème dans le cadre de la réglementation rigide d’une entreprise qui n’a pas pour objet original la prodigalité et la bienveillance, mais le rendement grâce à la discipline de fer exigée de ses employés. De plus, Alder le dit et le redit, les administrateurs installés dans le sud de la baie James ou à Londres, peu importe, n’ont aucune idée des conditions de vie incroyablement austères qui règnent ici.

En ces temps misérables, les frères Atkinson, George et Jacob, visitent fréquemment le comptoir pour réclamer des rations, ce qui revient à pourvoir aux [75] besoins immédiats des familles étendues de leur entourage. En somme, les frères Atkinson, de fin janvier à fin mai, ont touché des rations pour au moins 28 semaines, ce qui laisse inférer qu’Alder est tout à fait conscient de leur affectation (tableau VI).

Visites émaillées de commentaires mordants, ainsi le 29 janvier, George a laissé en forêt le matin même sa nombreuse famille, « Dieu seul sait combien ! » avec seulement deux lièvres à partager. Le 2 avril, le fils de Jacob est à nouveau venu réclamer des victuailles « alors qu’il devrait déjà en avoir pour huit jours ! » tandis que Mishwagon et Cutaquis apportaient un message de George pour le même mobile, ce qui fait dire à Alder qu’étant donné les rations qu’ils a reçues jusqu’à présent, la seule explication consiste dans le grand nombre de sa progéniture, en plus de Weesuppe et sa famille qui demeurent avec lui 167. Il déplore plus loin que George a passé l’hiver à tenter de nourrir sa famille sans rendre aucun service en contrepartie. En quatre mois, tout ce qu’il a offert consiste en 50 perdrix et 11 lièvres !

De toute évidence, le seuil critique a été franchi, et la connexion entre capacité territoriale et ressources alimentaires rompue depuis des mois. Le 25 avril, Napaish et Cutaquis arrivent à Big River, suivis les jours d’après par George, Mishwagon, Jacob et Boots, accompagnés de leur famille. Tous souffrent de malnutrition. Boots, parti depuis le 29 décembre, revient les mains vides et relate que les gens croisés en forêt courent de funestes périls. Alder se demande ce qu’il va pouvoir faire car, en raison des seize enfants et adultes qu’il a nourris ces dernières semaines, il ne reste plus grand-chose au garde-manger, quelques oies de la saison dernière, un peu de farine d’avoine 168. À peine quinze jours plus tard, il prend à sa charge trente-trois personnes, y compris les malades ; cette fois la situation a empiré au point de craindre « que beaucoup ne périssent à cause de la disette absolue qui règne dans cette partie du pays », d’autant plus qu’ils sont dans l’impossibilité de pêcher à cause de l’épaisseur de la glace 169. De son côté, Westaky, rentré avec un bien maigre butin (lequel souligne Alder ne couvre pas la moitié de sa dette), lui confirme qu’il a passé l’hiver dans le plus grand dénuement, et que ceux laissés derrière lui vont sûrement mourir. Jamais saison aussi désastreuse n’aura été vue 170.

Un autre homme, Samahano dit l’Esquemeaux 171 (ponctuel dans le remboursement de ses dettes) raconte que, tourmenté par les privations depuis [76] l’automne, il lui est impossible de présenter une seule peau ; de plus, ceux qui sont toujours dans leurs territoires tombent d’inanition et redoutent d’emprunter le trajet vers le comptoir 172. Des témoignages alarmants parviennent au sujet de ceux dont on est sans nouvelles. Parmi les Indiens qui ont tenté de rallier la côte, quatre au moins sont morts en cours de route, et les rares individus qui ont réussi à atteindre leur but sont dans un état avancé d’émaciation. Heureusement, deux ou trois caribous ont été abattus, ce qui a permis à certains de prendre temporairement des forces. Par ailleurs, note un Alder chagriné, tandis que de la venaison a été offerte aux frères Atkinson et que Jacob a capturé une trentaine de perdrix, personne n’a songé à lui rendre la pareille ou à réserver quelque chose pour the House ! L’incident lui paraît assez vexant pour relever qu’avec leurs nombreuses familles, aux yeux des Atkinson, nécessité fait loi 173.




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