Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



Download 2.56 Mb.
Page18/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   14   15   16   17   18   19   20   21   ...   51
Évacuation de Grande-Rivière

Quoi qu’il en soit, le 4 août 1813, Grande-Rivière, devenu inutile aux yeux des autorités, est évacué afin que les affaires soient conduites de Grande-Baleine sous la direction de Thomas Alder, bien que le clan Atkinson reste dans les parages, George devant mener des expéditions en amont de cours d’eau limitrophes.

Le séjour d’Alder connaîtra des suites fâcheuses puisque, de son propre aveu, il y reçoit peu de vivres locaux alors qu’au poste précédent, les autochtones en livraient régulièrement. En désespoir de cause, il procédera sans autorisation à un repli vers Grande-Rivière à la suite d’un hiver de famine. Quelques années plus tard après avoir vécu une autre saison misérable, se remémorant l’hiver de 1815-1816, il écrira :

July 23. But at Whale River wither we are about to remove there is little or none of indigenous provisions to be obtained. Consequently I have great cause to dread a repetition of that dreadful malady, scurvy and disease among the People which was experienced in the year 1816, when I was reluctantly compelled to leave the post with a very scanty supply of provisions (and scarcely a man capable of duty. Most of them were confined to their beds) and depend on the produce of our nets for subsistence 143.

Scorbut, bronchite, famine touchent autochtones et commis. Le 11 juin 1815, un drame se produisit à Grande-Baleine : deux commis, Isaac Robertson (Robinson) et un autre dont on ne connaît pas le nom, se noyèrent dans la rivière, le premier laissant sa femme, la fille de William Robinson qui était autrefois à Eastmain, et ses deux enfants dans la misère absolue 144.

Retour à Grande-Rivière

Les ennuis qui s’accumulaient sur la tête d’Alder à Grande-Baleine le poursuivent à Big River. Le 10 octobre 1815, après que les commis ont déménagé par bateau des possessions (meubles, approvisionnement, etc.) laissées là-bas, il découvre que des inconnus (worthless Savages of Whale River) ont tiré une flèche ou lancé un harpon sur sa vieille jument, qui servait au transport du bois, l’atteignant au boulet (elle reprendra du service). Il découvre encore qu’à part des [70] peaux de caribou, toutes les fourrures ont été confisquées par des « contrebandiers », des Indiens d’Eastmain venus sous prétexte de se procurer de l’huile de béluga. Il n’a pas de mots pour qualifier leur conduite, influencée par les marchands du sud de la baie, car s’il fait tout son possible pour approvisionner en cuir, il a les plus grandes difficultés à obtenir des pelleteries, sinon à des coûts extravagants 145. Il racontera plus tard comment George Gladman, un officier chevronné et rusé installé à Eastmain, apparut à Grande-Baleine en 1819 pour soudoyer les autochtones, s’engageant à doubler la valeur des marchandises.

This offer he made by an Interpreter publicly amongst them, though at the time he must have known that he was acting in a manner very injurious to the interest of the Company 146.

Alder ne porte pas grande estime aux membres du Conseil de la Baie (Council of the Bay Department) qui ne sont « jamais venus de ce côté, ou ne connaissent aucun autochtone, et en conséquence… sont peu familiers de la manière dont les affaires de la Compagnie doivent être conduites…. Monsieur G. [Gladman] en personne est monté à une occasion en canot…, et s’il est sans aucun doute instruit d’autres parties du pays, il est ici d’autant plus incompétent en la matière, incapable d’énoncer les critères utiles au succès de l’entreprise 147 ». Vu les conditions extrêmes de vie que lui et les autochtones ont connues et continuent de connaître, Alder a des motifs pour se révolter.



Les années de famine

En effet, ces dernières années ont été implacables, en particulier celle de 1816-1817 : l’été jamais ne vint, le froid s’installa, les animaux fuirent, la famine suivit. À la fin d’avril 1817, les basses températures persistent à Grande-Rivière, les pires qu’on ait notées pour cette saison, sans espoir d’amélioration. Début mai, la débâcle non seulement ne s’est pas produite, mais elle n’est pas prête de s’annoncer ; d’ailleurs le 4 juin, George Atkinson affirme que la glace qu’il a dû couper pour tendre ses filets à poissons atteignait une épaisseur de 7 pieds (2 mètres) 148. Tout autour règne la désolation, bêtes et oiseaux ont disparu 149. Le 21 juillet, Captain Cawpisouis (celui-là même que McDougall recherchait désespérément en 1806, cf. chapitre IV) débarque à Big River, à la tête d’une brigade formée de dix canots, en annonçant que le cap Jones est devenu infranchissable à cause de la glace 150.

[71]

Le dérèglement des saisons, qui persista de 1814 à 1821, a pour corollaire un « petit âge glaciaire » dans la région immédiate 151. Les courants marins dans la baie d’Hudson tournent en sens inverse des aiguilles d'une montre de sorte que le littoral ouest de la péninsule est influencé par l’océan Arctique. En conséquence, il arrive fréquemment que des plaques de glace le long de la côte se chevauchent les unes sur les autres jusqu’en juin, mais cette année-là, elles se maintinrent jusque tard en août. Il est probable que, de plus, le vortex circumpolaire, sorte de spirale géante, se soit étendu à tout l’hémisphère Nord, provoquant partout le rafraîchissement des températures telles que les données climatologiques l’attestent.



À ce phénomène se superpose un cataclysme survenu en avril 1815 qui accentua le bouleversement du temps au niveau régional et mondial suite à l’éruption volcanique du mont Tambora (Indonésie), dont les poussières et les cendres restèrent emprisonnées dans la stratosphère 152. L’éruption d’une violence inouïe, la plus meurtrière de l’histoire, fit des milliers de victimes. En Inde, bien qu’on émette des doutes sur une supposée corrélation, de terribles inondations furent accompagnées d’épidémies de choléra. Dans l’est de l'Amérique du Nord et en Europe, la pauvreté des récoltes, attestée jusqu’au début des années 1820, provoqua des disettes ; par exemple, en Nouvelle-Angleterre, des relevés météorologiques enregistrent des chutes de neige en juin, et deux cycles de fortes gelées en juillet et août. En France et en Suisse, les vendanges commencèrent au plus tôt le 24 octobre, la date la plus tardive parmi les moyennes annuelles allant de 1484 à 1972 153. De même, la progression des glaciers dans les Alpes se termina vers 1820. De plus, on assista à une explosion de la population des rongeurs qui ravagèrent les champs : en Nouvelle-Écosse (1815), on nomma ce fléau « l’année de la souris » ; en Vendée (1816) et en Alsace (1818 et 1822), les souris firent plusieurs millions de francs de dégât ; en Italie (1821-1822), de riches familles furent pratiquement ruinées tandis que le prix du grain atteignait des sommets, et ainsi de suite 154. Cela étant dit, entre l’éruption volcanique et l’irruption des rongeurs, il n’y a pas forcément de synchronisme puisque les fléaux dont ces derniers sont l’instrument se manifestent avec récurrence au cours des âges, mais il est plausible 155.

Est-ce la raison pour laquelle, en 1816, les marchandises en provenance d’Angleterre ne purent être livrées à temps à Big River ? Alder affirme le 17 septembre qu’il n’a pas le nécessaire pour l’hiver et que des familles ont dû repartir [72] les mains quasiment vides 156. Il est au courant des risques immédiats que court la navigation au cabotage puisque, monté le 23 août à bord d’un sloop à Grande-Baleine, il avait à peine parcouru une centaine de kilomètres huit jours plus tard, tant les glaces gênaient le passage de l’embarcation 157.

Pendant ce temps, après une traversée de l’Atlantique longue et périlleuse qui avait duré 117 jours, le brigantin « Emerald », bâtiment de la Compagnie, déchargeait en toute hâte les marchandises à Moose Factory et appareillait fin septembre, date fort tardive pour rentrer en Angleterre. Bloqué par les glaces au détroit d’Hudson, il faisait demi-tour pour relâcher dans la baie James en vue d’un hivernage forcé. On était le 21 octobre, alors que le brigantin était entré le 6 septembre dans la baie d’Hudson 158.

Les marchandises parviendront enfin le 23 octobre à Big River alors que, normalement, les familles auraient dû être déjà parties vers leurs territoires. L’hiver est particulièrement éprouvant avec pour conséquence la disette et les maux de l’esprit et du corps, obligeant quelques familles à laisser leurs enfants au poste. Les chasseurs sur lesquels Alder s’appuie pour fournir la venaison sont eux-mêmes en proie à la faim. Le ton du journal est austère et sobre. Alder, en homme discipliné, peine à cacher un découragement, qu’on décode à travers ses réflexions. Un chapelet de graves et sobres complaintes sur la famine parsème son journal.

Bien qu’il eût désiré passer l’automne au cap Jones pour participer aux opérations de chasse et de pêche, il avoue en avoir été empêché tant il est brisé de fatigue. En dépit des vivres emmagasinés entre septembre et décembre, environ cinq cents oiseaux, cent soixante-deux kilos de poisson et trente kilos de venaison, ceux-ci sont de loin inférieurs aux années précédentes ; d’ailleurs la crise ne laisse pas d’inquiéter puisque ptarmigans et lièvres, une ressource d’appoint appréciable en temps normal, se font plus rares cet hiver. Les bêtes, elles-mêmes décharnées, donnent en réalité des viandes creuses qui ne fournissent ni les calories ni les protéines essentielles à l’équilibre métabolique, surtout par grand froid, et aussi paradoxal que cela paraît, à ce régime on meurt littéralement de faim 159. Le 11 novembre, Alder note que plein d’enfants sont malades et, une semaine plus tard, que les vivres diminuent. Il se tracasse pour les autochtones qui souffrent mille tourments. En le lisant, on découvre que c’est tout à la fois l’homme déchiré qui [73] parle, touché parfois de compassion, et le créancier impuissant et têtu, car à vrai dire comment les Indiens pourraient-ils donc le satisfaire ?

Alder s’ouvre début janvier au gouverneur du département :

… such a Fall as this was perhaps never before known: Our goose hunt was very indifferent; nor is there scarcely rabbit or partridge to be seen about us, a few fish were procured before Xmas, but not even that resource have failed. But gloomy as our prospects appear, the condition of the poor natives is far worse. Seven or eight who have been in this season brought little or no trade, and were most of them starving, and driven to us in hopes of a little supply but it is little indeed I have to give them 160.

Et début mars, il précise que la situation, loin de s’arranger, a empiré au fur et à mesure qu’on pénétrait en hiver, de sorte qu’une partie de la population dispersée en forêt ou sur le littoral souffre de malnutrition :

…Country provisions has become no more plentiful than I wrote last, indeed I may pronounce it the scarcest season I ever knew especially since Xmas, Five families of Indians have been in the whole starving. The accounts by them of others that they have seen, is that the whole without exception are in the same state 161.

La faim

La faim, une loi draconienne qui de tout temps a fait des millions de victimes. Des écrivains en ont décrit les effets comme si on « arrachait l'estomac avec des tenailles » (Flaubert). Un extrait tiré de La Faim de Hamsun en dépeint les sensations de façon exemplaire :

Elle me rongeait impitoyablement la poitrine ; un travail silencieux, étrange, se faisait là-dedans. On eût pu croire à une vingtaine de fines petites bestioles qui penchaient la tête d’un côté et rongeaient un peu, penchaient la tête de l’autre côté et rongeaient un peu, restaient un moment tout à fait tranquilles, recommençaient, se frayaient un chemin sans bruit et sans hâte et laissaient des espaces vides partout où elle avaient passé 162

Les ravages physiologiques sur les individus sont complexes. Le Roy Ladurie écrit que, lors des famines, « on ne meurt pas tellement de faim, mais surtout de sous-alimentation, d’affaiblissement de l’organisme qui donne lieu à des épidémies opportunistes… (telles que les) maladies broncho-pulmonaires, respiratoires qui frappent les infirmes, les asthmatiques avec quintes de toux, maux de gorge, pleurésie, pneumonie 163 ».

[74]




Share with your friends:
1   ...   14   15   16   17   18   19   20   21   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page