Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Les fondements


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Lorsqu’ils fondaient un établissement, en plus de leur maison, les trafiquants construisaient un magasin pour les marchandises de troc, un garde-manger pour les conserves et une chambre froide creusée dans le permafrost pour les denrées périssables, les appentis du menuisier, du forgeron et du chaudronnier, et le cas échéant une étable pour les animaux. Certains postes étaient fortifiés, surtout dans les zones conflictuelles, raison pour laquelle le terme « fort » était utilisé, car en général on élevait autour des bâtiments une palissade plus ou moins rudimentaire, ce qui n’était pas le cas à Big River (ou Grande-Rivière) et pas plus lorsque l’endroit fut rebaptisé Fort George.

En 1805, Atkinson et Alder ont l’intention de s’installer en permanence, si l’on en juge par la liste de provisions dans leur garde-manger pour l’année (tableau I), liste à laquelle il faut ajouter les semences pour le jardin, où l’on tente de faire pousser avec plus ou moins de bonheur des pommes de terre et du chou afin de se prémunir contre le scorbut, et par-dessus tout, pourvu que les circonstances soient favorables, les victuailles fournies par les autochtones : venaison et pemmican, lièvres en quantité impressionnante 127, ptarmigans, canards, oies et poissons conservés dans la saumure.

Le 25 décembre 1805, plusieurs groupes de chasseurs arrivent au poste avant d’en repartir le 1er janvier vers leurs territoires. Contre des marchandises, ils troquent des renards blancs pour une valeur d’environ 500 made beaver (MB).

Alder se désole de ne pas avoir de bon tabac en torques, car il a reçu à deux reprises la visite de chasseurs, des Innus, venus d’aussi loin que de Manicouagan ! Le 30 janvier, il écrit :

[63]


Traded about 80 MBr.… from the Minequogan Indians… their principal errand here is for a supply of tobacco, and unfortunately have not a pond in the house, but what is quite rotten, this report will, I fear, spread amongst the far-off Indians and be very injurious to our spring trade 128.

Ce qui lui fait craindre qu’ils n’aillent commercer chez les Canadiens du golfe chez qui l’on trouve du tabac du Brésil de meilleure qualité. À cette occasion, les visiteurs lui apprennent que, l’automne précédent, des compatriotes ont été tués par des Inuit. Par ailleurs, des visiteurs de Manicouagan reviendront en mars et en juin 1807, déplorant que les Nor’Westers aient quitté la baie James. Il ajoutent que le chemin qu’ils ont mis vingt-et-un jours à parcourir pour parvenir au poste est long et tortueux. Une façon d’inférer qu’en l’absence des Canadiens, ils ne reviendront pas souvent.

À titre de comparaison, c’est grosso modo la même distance que celle indiquée par James McKenzie, de la Compagnie du Nord-Ouest, dans son journal de 1808 à propos du trajet entre Eastmain et Tadoussac :

The distance between East Main Factory and Tadousac [sic], by the canoe route is, from the best of my information, three hundred leagues [environ 1 200 km], and a half of this distance may be fixed at the source of the Saguenay… A light canoe, well manned and well piloted may perform the journey… in twenty days 129.

Un exemple qui montre à quel point les communications, entre les autochtones d’abord et avec les marchands ensuite, furent ouvertes très tôt des rives du Saint-Laurent à celles de la baie James. Un fait qui n’échappe pas à la Compagnie de la Baie d’Hudson. En 1834, elle enverra Erland Erlandson (chapitre VII) créer des liens avec Mingan sur le golfe Saint-Laurent, sauf qu’une interprétation fautive du terme par les guides autochtones l’amènera directement à Northwest River, au Labrador 130. Par la suite, après avoir rencontré un groupe important de « Nascopies de Sept-Îles » (en réalité des Montagnais) sur les rives du lac Petitsikapau (environs de Schefferville), on y construira un comptoir, Fort Nascopie.

À part quelques homeguards qui vivent sur place ou dans les environs immédiats, les visiteurs restent en général un court laps de temps pour achever les transactions et permettre à l’agent de tenir les comptes en inscrivant dans son registre les recettes et les dépenses, les premières étant plus importantes que les secondes, ce qui donne naissance très tôt à l’endettement systématique et à l’impossibilité de rembourser. Ces années-ci ont été difficiles pour les chasseurs qui [64] ont connu la famine, thème qui revient malheureusement souvent dans les chroniques, puisque le passage au commerce des fourrures est lié à l’environnement faunique qui, loin d’être homogène, est de nature périodique, d’où la logique tirée par les autochtones, non pas de s’abandonner à l’errance de par le territoire, mais d’en exploiter les sources pour leur subsistance. Une forme plus proche de la transhumance au sens littéral du terme [« aller au-delà de la terre »], surtout quand il s’agit de suivre la migration des caribous, que du nomadisme proprement dit lequel neutralise trop souvent le concept de territorialisation. Enfin, nous donnerons plus loin des explications à ce sujet.



Dans ce contexte général, qu’avaient donc les marchands de Big River à offrir en échange aux autochtones ? En 1807, Thomas Alder dresse une liste précise des dépenses engagées pour la chasse à l’oie du printemps et de l’automne (tableau II).

Par ailleurs, les magasins renferment une collection d’objets de traite hétéroclites allant de l’utile aux curios, bref un petit bazar où voisinent des tas d’objets fascinants si on veut bien les imaginer proposés aux chasseurs quelque part dans le Grand Nord au début du XIXe siècle.

En voici une liste : pointes de flèche, alênes, silex, poudre, balles de plomb, pièges en métal, couteaux croches ou en croissant grand et petit (cf. le cousteau crochu qu’on retrouve en 1672 dans les Relations des Jésuites), aiguilles, tabac, brandy, perles, boutons, tissus, plumes, jarretières, mouchoirs en couleur, chapeaux, dentelle blanc iris, dentelle jaune iris, boucles d’oreille, bagues, écharpes, chemises en coton, chemises blanches à jabot, vermillon. En passant, il faut savoir que le vermillon, ce pigment carmin, était toxique car il contenait du mercure alors que les autochtones en guise d’ornements corporels utilisaient traditionnellement des pigments d’origine végétale ou minérale (comme la terre ferrugineuse) mélangés à l'eau, l'huile ou la moelle. Pour obtenir une couleur safran, ils écrasaient des œufs de poisson, dont ceux du meunier, qu’ils séchaient et réduisaient en poudre afin de réutiliser la matière lors des cérémonials 131. Il n’en reste pas moins que le vermillon des marchands jouira vite de la faveur populaire. Clouston, qui sera nommé à Big River, en fait une description détaillée lors d’un rituel de l’ours auquel il assiste en [65] 1820 aux environs de Nichicun 132..

Le marchand précise dans une autre liste les articles les plus recherchés, et on ne se fera pas d’illusion en affirmant que la poudre et le métal ont plus de succès que les chemises à jabot et la dentelle ! Cela dit, l’Empire britannique était vaste, et ce qui était dans les magasins de la Compagnie des Indes pouvait l’être tout autant dans ceux de la Compagnie de la Baie d’Hudson, d’où par exemple la présence de tissus en soie, de calicot et de perles de Chine (tableau III).

On l’aura remarqué, certaines marchandises en stock n’ont pas trouvé preneurs, ce qui ne signifie pas que ce sera toujours le cas, mais dans les circonstances, jarretières, jabots, dentelle, boucles d’oreilles et bagues, sont moins prisés que les ustensiles de cuisine et l’équipement de chasse, la nécessité empirique l’emportant sur les contingences. La proposition de bijoux et de parures ne doit pas étonner car, en des régions où vivaient par exemple les Ojibwa ou les Iroquois, ils étaient portés surtout par les hommes. Et ils étaient tout autant prisés vers la mer du Nord, car lors d’un voyage en ces lieux, passant par la rivière Nemiscau, le père Albanel écrit :

Ce fut le 13 de Juin que dix-huit canots arrivèrent, la pluspart ayant peints leurs visages, et s’estant parez de tout ce qu’ils avoient de precieux, comme de tous de teste, de colliers, de ceintures et de brasselets de porcelaine 133.

Quelques mots à propos des perles de verre et des bijoux en argent qui constituaient des objets d’échange et qui, bien entendu sous leur forme non spécifique mais décorative, relevaient de la tradition.

Les bijoux les plus courants jusqu’au début du XIXe siècle étaient les hausse-cols —ainsi les Britanniques identifiaient parfois un chef amérindien en lui présentant un hausse-col, d’où l’expression gorget captain—, avec les broches, les croix, les brassards, les bracelets et les pendants d'oreilles 134. Au gorget captain correspond le « chef à médaille » des Français qui était décoré à la suite de hauts faits. Ce qui ne signifie pas nécessairement que la distinction était reçue par l’intéressé avec félicité, distinction perçue a contrario comme un grand honneur par les Français. En 1740, le marquis de Beauharnois, gouverneur de la Nouvelle-France, se plaint que l’un de ses récipiendaires se soit « rendu coupable d’insolence et qu’il avait fait emprisonner ». L’extrait qui suit est très révélateur de la tournure d’esprit du médaillé et de son sens de l’ironie relevés par le marquis :

[66]


J’ai l’honneur de vous informer d’une affaire de conséquence qui s’est passé cet été à Montréal. Vous avez pu voir dans mes dépêches des années dernières que je vous ai cité le nommé Pendal8an, Outaouais qui s’était distingué avec les Français dans l’affaire du feu S. de Villiers au sujet des Renards et Sakis [Fox & Sauk], en considération de ses services, je l’avais fait chef et lui donnai une médaille, il fit ce jour-là l’insolent en la passant dans le col d’un autre en disant qu’il n’avait point besoin de cette marque de préférence pour le distinguer. Je lui fis dire par l’interprète que quand Onontio [le Roi] donnait quelque chose, on devait le recevoir avec grande soumissions, il se repentit de sa sottise, et comme il a beaucoup d’esprit, il dit que son dessein était que son camarade fût fait chef avec lui en sorte qu’au lieu d’une médaille je me trouvai dans l’obligation d’en donner deux, et de prendre la chose comme d’un tour d’esprit de sa part 135.

Les perles de verre, en général moins polychromes qu’au siècle précédent, étaient surtout de couleur aigue-marine, bleu lapis, vert émeraude, rouge carmin, violet, lavande en plus des perles translucides. De forme sphéroïdale à facettes multiples, les plus grosses avaient une dimension allant de 0,63 cm à 1,27 cm, cependant les perles d’enfilage, qui encore de nos jours sont utilisées, gagnèrent en popularité, servant à décorer le cuir, les vêtements et à se parer 136.

Il reste à présent à voir quel lien ces marchandises ont avec les peaux de fourrures échangées à la même période par les chasseurs (tableau IV).

On serait tenté de lire ces tableaux à la manière d’un inventaire à la Prévert, sans rime ni raison ; évidemment il n’en est rien, car pour évaluer le prix des marchandises, il faut les comparer à l’étalon-castor (made beaver) qui représente l’unité de mesure uniforme. Ce qui change, c’est la valeur des fourrures, une valeur arbitraire qui n’a de sens que par rapport à la demande. Ainsi, une peau de caribou, qui vaut une peau de castor en 1807, en vaudra beaucoup moins les années suivantes, et ensuite presque rien, pour la bonne raison que, d’abord le troc incite les chasseurs à se procurer arme et poudre pour poursuivre la chasse aux cervidés au détriment du piégeage, et ensuite qu’en plus du poids, l’excédent encombre les entrepôts de Londres. Quant aux deux peaux de renard bleu pour lesquelles le chasseur reçoit l’équivalent d’un unique castor, on peut conclure, à moins qu’elles n’aient été dans un piètre état, que c’est là une singularité dont seule la mode a le secret. Jules Verne décrit ainsi l’animal 137 :

Au-dessus de tous se place le renard bleu, connu zoologiquement sous le nom « d’isatis ». Ce joli animal est noir de museau, cendré ou blond foncé de poil, et nullement bleu, comme on pourrait le croire […] Le renard bleu est incontestablement le roi des animaux à fourrure. Aussi sa peau vaut-elle six fois le prix de toute autre peau, et un manteau appartenant à l’empereur [67] de Russie, fait tout entier avec des peaux du cou de renard bleu, qui sont les plus belles, fut-il estimé, à l’exposition de Londres, en 1851, trois mille quatre cents livres sterling.

Et René Thévenin précise 138 :

De petite taille avec de courtes oreilles, bas sur pattes, il porte une fourrure au duvet très fin qui varie en été du gris brun au gris nettement bleu et, sous l'action du froid, peut devenir complètement blanche en hiver, époque où elle acquiert sa plus grande valeur.

L’évidence saute aux yeux que les marchandises sont acquises à titre onéreux : trois MB ou étalon-castor contre une couverture ; un MB contre une casserole, une veste de flanelle ou deux paires de ciseaux ; cinq MB contre la peau de l’ours. Quarante lièvres, cinq cents pennes ou deux lynx valent un MB ; mille litres de brandy huit cent quatre-vingt-quatre peaux de castor 139. Et ainsi de suite, tandis que se poursuit dans les forêts un labeur invisible sur lequel s’édifie un empire commercial, une histoire classique archiconnue.






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