Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)



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Photo 10. p. 49. “The White Merchant”, une petite sculpture conservée au Musée national de Copenhague. Il s’agit d’un marchand de l’Oregon représenté par un artiste autochtone. Lips le décrit ainsi : “The face before us is cold and calculating. The wide-open eyes and small, rather pinched mouth show that this man is thinking of his own advantage before anything else. His costume, with fur cap, fur collar, and long coat, his striped waistcoat, trousers fastened with large buttons, and stout shoes, are evidence of prosperity. The symmetrical position of the arms, and the fingers in the trousers pockets, heighten the impression of self-assurance which the trader gives us.” pp. 192-93. Sans prétendre qu’il s’agit de McDougall, on se prend à rêver que la description lui va comme un gant.

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Chapitre IV


LA COMPAGNIE DU NORD-OUEST
À BIG RIVER


Shayseppi (Big River ou Grande-Rivière)
1803-1807



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À force d’atermoiements de la part des Britanniques, les Canadiens de la Compagnie du Nord-Ouest profitaient de la situation pour cerner la région par un réseau d’établissements à Mistassini, en Abitibi et sur la ligne de partage des eaux conduisant aux Postes du Roi, avec la ferme intention de revendiquer leurs droits sur le marché des fourrures dans la baie James, considérant qu’en dépit de la charte royale, le monopole ne pouvait être laissé à Londres.

Angus Shaw, Bourgeois de la Compagnie du Nord-Ouest, administrait déjà les Postes du Roi lorsqu’en juillet 1803, il aborda à l’île Charlton (baie James) afin de superviser la construction d’un entrepôt destiné aux marchandises de nouveaux comptoirs, dont celui de Big River placé sous la responsabilité de son neveu, Duncan McDougall. Les Nor’Westers, comme on les appellera, avaient emprunté le Beaver par voie maritime tandis que leurs brigades prenaient la route par l’intérieur fluvial.

Après que la Compagnie de la Baie d’Hudson eut appris que McDougall était à Big River, des ordres arrivèrent de Londres afin qu’en toute hâte, l’un de ses représentants y construise un comptoir à son tour et s’oppose par tous les moyens à ce dangereux concurrent. Le match qui suivit entre les rivaux tient de la tragi-comédie. Évidemment, si on imagine l’atmosphère qui régnait en cet automne 1803, lorsque George Atkinson fils débarque en compagnie de Jacob, son frère puîné, on sympathise momentanément avec McDougall qui voyait son entreprise menacée.

Les adversaires qui se font face sont de fortes têtes, et d’humeur belliqueuse : d’un côté Duncan McDougall, de souche écossaise, pour le compte de la Nord-Ouest, et de l’autre, George Atkinson fils, de souche écossaise et crie, pour le [51] compte de la Baie d’Hudson. Viendra sous peu lui prêter main-forte Thomas Alder encore plus redoutable car, épris d’efficacité, il sait tenir les livres et garder en apparence son sang-froid.

Le père de George Atkinson, natif de l’archipel des Orcades 98, prénommé pareillement George, avait été longtemps chef de poste pour la Compagnie de la Baie d’Hudson à Eastmain où il avait eu plusieurs enfants avec Nucushin, son épouse amérindienne, avant d’y mourir en 1792. Aîné de la famille, George fils, né en 1777, séjourna une année en Angleterre afin d’y apprendre les bonnes manières à l’anglaise suivant le vœu de son père (il y retourna à deux reprises), avant de revenir à la baie James pour s’engager encore jeune auprès de la Compagnie à qui, tout au long de sa vie, il rendit de précieux services par ses connaissances linguistiques, géographiques et surtout ses liens étroits avec les autochtones 99. Il y a lieu de se demander si, à Big River, la compétition féroce qui opposa la Compagnie de la Baie d’Hudson à la Compagnie du Nord-Ouest eût connu un dénouement aussi brusque sans son obstination. Il fit plusieurs expéditions, explorant l’hinterland de Grande-Baleine, du golfe Richmond au lac à l’Eau Claire, expéditions qui, sans sa présence et celle de guides indigènes, auraient peut-être échoué, vu la topographie de terrains encore inconnus des Européens.

Métis parlant couramment anglais et cri, époux de deux Amérindiennes (au moins), dont l’une s’appelait Winnepaigoraquai (« femme de la mer ») et l’autre désignée parfois par « old wife 100 », père de sept filles et sept garçons, George fils, rompu à la vie en forêt, exposé à ses périls et à son pouvoir de fascination, exerça sur son entourage une grande influence à propos de laquelle nous aurons l’occasion de revenir. Il n’hésitait pas à critiquer les méthodes de la Compagnie bien qu’il y fût employé, et la blâmait d’exploiter éhontément les chasseurs, dont il préférait de loin la fréquentation à celle des négociants. Facilement irritable, il s’était gagné le surnom de Snappie. Il mourut en 1830 peu après s’être fixé à la rivière Rouge où, à la suite de longues hésitations, il avait fini par rejoindre l’un de ses fils, prénommé George 101.

Quant à son rival, Duncan McDougall, il aurait été de nature assez irascible et très ambitieuse. Il est vrai que ceux qui ont écrit à son sujet ne l’aimaient guère d’autant qu’il se trouva souvent au cœur d’affaires hautement litigieuses, tout en se défendant de les avoir provoquées.

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Après son départ de la baie, où il aurait laissé deux enfants 102, McDougall reste employé de la Nord-Ouest avant de passer rapidement à la Pacific Fur Company, fondée par le marchand de fourrures américain John Jacob Astor. Installé au comptoir d’Astoria sur la Columbia dans l’Oregon, il y exerce une autorité de fait 103. Cet homme, décrit comme « rusé » par Franchère 104, voire « perfide » par Coues 105, qui le suspectent d’avoir tiré profit de la guerre de 1812 entre la Grande-Bretagne et les États-Unis pour vendre à prix avantageux le comptoir d’Astoria à la Compagnie du Nord-Ouest (qui le rebaptisa Fort George en 1813), réintégra cette dernière qui en outre le promut au rang de partenaire.



McDougall était à Astoria lorsqu’en 1813 il épousa Ilchee, la fille de Comcomly, le fameux chef borgne chinook, dont le nom est fréquemment cité par les chroniqueurs et que Lewis et Clark rencontrèrent. Le mariage fut peut-être arrangé à la suite d’un accident de bateau sur la Columbia. McDougall ayant failli se noyer, il fut sauvé par des Chinook, qui le conduisirent au village où Comcomly le reçut de manière royale 106. On raconte qu’en échange de sa fille, McDougall offrit à son futur beau-père dix exemplaires de chaque produit de son magasin : fusils, couvertures, casseroles, couteaux etc., tandis que Comcomly tapissait le sol allant de la rivière au fort de peaux de loutre marine d’une valeur inestimable 107. Pourtant, McDougall l’avouera par écrit, le mariage servit surtout à consolider les alliances commerciales avec les Chinook. Après avoir quitté Astoria en 1817 (sans Ilchee qui épousa un chef puissant, Casanov, lequel comptait neuf épouses et au moins dix-huit esclaves et dont le portrait peint par Kane se trouve au Royal Ontario Museum), McDougall s’établit à Bas-de-la-Rivière (Fort Alexander) au Manitoba, où il avait été nommé responsable du district de la rivière Winnipeg à un moment extrêmement délicat pour la Nord-Ouest qui voyait son empire commercial diminuer comme une peau de chagrin avec la colonisation de la rivière Rouge et sous l’influence de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Chose certaine, il semble n’avoir rien perdu de sa fougue puisqu’on le retrouve en 1817 alors que les brigades des Nor’Westers écument la région dans une atmosphère orageuse qui les oppose à la colonie de Lord Selkirk 108. D’après Franchère, il aurait connu en 1818 une fin misérable sur laquelle peu de détails existent, et qui laisse songeur, « fin misérable » pouvant signifier dans le vocabulaire de l’époque une complication infectieuse funeste.

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Le hasard voulut que la mort réunisse McDougall et Atkinson, ennemis irréductibles et voyageurs audacieux, venus à la fin de leur vie s’installer dans la même région géographique.

En tout cas, McDougall aura vécu des aventures extraordinaires : il traversa le Pacifique ; vécut un temps aux îles Sandwich (Hawaï) ; fit escale aux Falklands (où le capitaine faillit l’abandonner pour avoir désobéi aux ordres en allant à la chasse aux pingouins 109) ; fit commerce de fourrures à Canton ; parcourut l’Oregon et une partie du Canada. Entre-temps, la Compagnie du Nord-Ouest s’était considérablement développée, fondant des postes partout dans le pays avant de disparaître en 1821, assimilée par son adversaire qui réintégra un grand nombre de ses commis et voyageurs, dont la réputation était grande.

Après cette brève notice, incomplète mais riche d’extravagances, il est plus facile d’imaginer le personnage pétulant qu’Atkinson et plus tard Thomas Alder, appelé en renfort, durent affronter à Shayseppi devenu Big River, sa traduction en anglais.

Depuis qu’en 1791, on avait tenté en vain d’exploiter l’huile de béluga à Shayseppi, ce site n’avait plus suscité d’intérêts économiques : on y passait, mais en direction de la baie d’Hudson. La grande rivière, au large estuaire attirait bien des bandes de bélugas, mais la production d’huile était plus rentable à la Grande et Petite-Baleine sur la baie d’Hudson. Quant aux chasseurs qui avaient des fourrures à troquer, ils se présentaient à Eastmain, le poste principal. D’autres cours d’eau auraient tout aussi bien pu attirer l’attention à cause des autochtones qui les fréquentaient : par exemple, au sud du cap Jones, la Seal et la Roggan, pour lesquelles ils avaient une prédilection marquée. En effet, outre la chasse aux oies au printemps et à l’automne, et la pêche à l’omble chevalier (à la petite rivière au Saumon), en remontant la Roggan dès les prémices de l’hiver, ils pénétraient en pays caribou, avec le choix de s’enfoncer soit dans la taïga, soit dans la toundra [carte]. Grâce à leur position stratégique et leur topographie, ces lieux formaient des stations de relais indigène.

La hâte avec laquelle la Compagnie de la Baie d’Hudson accourut à Grande-Rivière marque la volonté qu’elle avait d’en chasser la Compagnie du Nord-Ouest, puisque l’adversaire vaincu, le vainqueur finira par l’imiter avant de changer d’avis. [54] C’est plus tard qu’on repensera à la position stratégique du site, à mi-chemin d’Eastmain au sud, des Inuit au nord et des chasseurs septentrionaux à l’intérieur. Le poste fut créé pour des raisons qui tiennent d’abord de la petite histoire et par la suite de motifs commerciaux et géographiques.

Photo 11. p. 54. Campement3. À la tombée d’un jour d’automne, site de campement pour la chasse aux oies, rivière Seal, près du cap Jones dit Pointe Louis XIV. © Photo P. Désy.


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Dès septembre 1803, les frères Atkinson, George et Jacob, accompagnés de Cris, quittèrent Eastmain pour Big River, décidés à rivaliser avec les Nor’Westers. À quelque temps de son installation sur place, Atkinson, qui était à court de marchandises, prit avec McDougall des arrangements selon lesquels la Nord-Ouest recevrait le tiers de la traite et la Baie d’Hudson les deux tiers.

On ignore combien d’autochtones vivaient à cet endroit, mais on peut conclure par les remarques qu’en dehors de ceux venus d’Eastmain, ils n’étaient pas nombreux sur place, à moins qu’ils aient été à l’île Horse à l’embouchure de la rivière, souvent mentionnée comme un site de prédilection dans les chroniques ultérieures. Quoi qu’il en soit, les nouvelles ne tardèrent pas à circuler parmi ceux qui déjà fréquentaient la région adjacente, tant sur le littoral que dans l’hinterland. Néanmoins, le premier hiver fut catastrophique pour la Nord-Ouest et celui de 1804-1805, qui opposait les deux compagnies, marqué par une stagnation dans le trafic des fourrures. Toutefois, l’arrivée de Thomas Alder, nommé à Big River en 1805, changea la donne. Alder connaissait déjà McDougall, puisque lors d’une incursion de reconnaissance sur les côtes de la baie d’Hudson en juin de la même année, il était monté jusqu’au golfe Richmond avant de s’arrêter à Grande-Baleine où il avait trouvé McDougall en train de construire une cabane en rondins, qui fut d’ailleurs abandonnée sans avoir été terminée.

Dès le début, Alder protesta contre le marché conclu entre Atkinson et McDougall et n’entendait pas le respecter. Il avait de bonnes raisons, par exemple, au mois de janvier, la traite, qui comprenait surtout du renard blanc, atteignit une valeur de base de 700 castors (made beaver), ce qui représentait une trop petite somme à partager entre rivaux.

Les conséquences dues à la rupture de l’entente rejaillirent bientôt sur les esprits, qui s’échauffèrent, les adversaires étant tout aussi impatients de remporter la victoire. Bien que nous ne possédions pas leur version, McDougall et ses auxiliaires auraient les premiers montré leur bellicosité d’autant qu’ils avaient le plus à perdre. [55] Puis les rapports se gâtèrent irrémédiablement. Les Canadiens, comme les appellent ceux de la Compagnie de la Baie d’Hudson, pratiqueraient une politique d’intimidation. Les disputes sont fréquentes et parfois violentes ; les opposants s’épient sans arrêt, se lancent des injures mutuelles. Au printemps de 1806, Alder écrit dans son journal : « McDougall et deux autres individus sont encore venus nous attaquer ; l’un d’eux a pénétré dans la pièce où j’étais assis et a commencé à “vider son sac”, m’informant que son patron attendait à la porte que je sorte me battre avec lui… Les trois voyous nous ont quittés. On a entendu McDougall derrière la maison faire un bruit semblable à celui d’un coup de pistolet, et pousser une sorte de hurlement analogue au cri de guerre indien (whoopee110. »

L’un de ces incidents est raconté par Thomas Alder. Le 6 mars 1806, dans la soirée, des Amérindiens accompagnés de McDougall et trois employés de la Nord-Ouest apparurent avec des traîneaux chargés de pelleteries. Misticush et un autre chef rattachés au groupe s’en allèrent prier Alder de les aider à récupérer leurs fourrures, mais ce dernier leur rétorqua qu’il s’y refusait tant que leurs dettes n’auraient pas été remboursées, alors qu’ils n’étaient pas débiteurs auprès de la Nord-Ouest ; sur ces mots, Misticush voulut reprendre ses peaux, mais en fut empêché par McDougall qui le jeta par terre. Alder s’étant approché (seul et sans arme précise-t-il), McDougall aurait pointé son fusil sur lui en jurant que s’il faisait un pas de plus et tentait de parler aux Indiens, il allait tirer. En dépit de ses menaces, Alder se dirigea vers Misticush, qui brandit aussitôt deux haches en dévisageant McDougall d’un air furibond, laissant présumer une issue sanglante. Après des propos calomnieux et la promesse de saisir les fourrures à la première occasion, McDougall s’en fut avec les traîneaux tirés par les Indiens qui, d’après Alder, étaient dans un grand état d’agitation, exigeant qu’on restitue leurs biens 111.

Sans la version de McDougall, décrit à son désavantage comme un fou furieux, sinon un guignol, il est difficile de savoir exactement ce qui s’est passé, bien que la relation d’Alder montre qu’il n’est pas lui-même indifférent à la provocation. En effet, la part du marché est trop mince à Big River, la population dispersée pour ne pas entraîner une concurrence déloyale, certainement perçue par les Nor’Westers installés les premiers à l’embouchure de la Grande Rivière en territoire autochtone mais, aux yeux des Britanniques, dans un fief sur lequel ils entendent exercer leur domination.

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Toujours est-il que le lendemain, 7 mars, Alder relate la visite des deux chefs plus haut cités, venus l’assurer que désormais ils lui céderont leurs fourrures. La présence d’Atkinson, qui parle couramment la langue et qui, de plus, est uni par des liens de parenté à l’un des leaders, y est sans doute pour quelque chose, même si Alder jure qu’il n’a tenté aucune sollicitation. Du coup, McDougall fulmine, et le 8 mars, il envoie un messager provoquer Alder en duel en lui laissant le choix des armes : épée, pistolet ou dague. Ce qui, au sens propre, s’appelle être à couteaux tirés ! Mais Alder refuse de répondre au messager, décrétant que, de toute façon, McDougall est fou (a madman112.

Si les chasseurs ne se rendent pas au poste, il est courant que marchands ou commis aillent les surprendre dans leur campement afin d’avoir les fourrures en exclusivité. Or à une huitaine de jours de marche du poste se trouve un chasseur réputé, Captain Cawpisouis, qui viendra d’ailleurs en avril 1807 à Big River, accompagné d’un jeune Inuk, peut-être un captif à la suite d’incursions guerrières 113. Raison pour laquelle McDougall est bien décidé à trouver Captain Cawpisouis avant ses compétiteurs, tel que l’observe Alder le 11 mars dans son journal. Après avoir vu passer son adversaire et ses commis équipés pour une longue randonnée, il dépêche un messager au-devant de George Atkinson afin que, dès l’aube, il se hâte dans la direction du campement de Cawpisouis avec des présents, dont du tabac (bien que le 30 janvier précédent, Alder se fut désolé de ne posséder que du tabac pourri). Les détails manquent ici sauf que, dix jours plus tard, Alder reçoit des fourrures et des victuailles tout en continuant de détacher ses employés et les frères Atkinson au-devant des campements, afin de ramasser les pelleteries et d’exiger le remboursement des dettes 114.

On peut supposer sans mal que cet épisode de mars mit le feu aux poudres. Cette fois, McDougall montre sa frustration et son désespoir car, en dépit de son caractère impétueux qui laisse une impression fâcheuse, il affronte des adversaires contre lesquels il ne peut pas grand-chose : d’un côté le clan Atkinson et sa parenté amérindienne, de l’autre Alder qui, à le lire, s’amuse à jouer avec lui au chat et à la souris.

Le 27 mars, McDougall fait un passage à l’acte plutôt rocambolesque : il capture Thomas Alder et George Atkinson, les enferme dans une pièce de sa demeure et [57] leur annonce qu’ils seront nourris de pain et d’eau. Alder lui ayant demandé la nature de leurs crimes et les raisons de leur punition, McDougall répondit :

…that I was a damned villainous rascal and he had given orders for us both… to be cropped and the one half of our heads shaved, after which we should be kicked out, like rascals as we were 115.

Après que les commis de la Nord-Ouest eurent tenté d’exécuter la sentence et que les prisonniers se furent débattus, n’ayant nulle envie de se retrouver avec la moitié du crâne rasée, McDougall flanqua une raclée à Alder, le relâcha avec Atkinson tout en les menaçant de rafler leurs fourrures. Les jours suivants, ses commis firent le guet devant la porte de la maison de la Compagnie de la Baie d’Hudson, provoquant la frayeur chez les Indiens qui n’osaient plus s’aventurer dans les parages, ce qui fait écrire à Alder :

… it is greatly to be regretted, that a set of people, so very inoffensive, and subordinate as those Indians most unquestionably once were, should be driven to acts of violence, and perhaps to commit crimes which are most repugnant to their hearts 116.

Enfin, c’est là l’opinion d’un chef de poste tenu de s’expliquer devant les membres du Comité à Londres qui le liront. En réalité, il projette sur les Amérindiens une part de son humiliation car, dans cette variante du bon et du méchant, il parle beaucoup plus de lui qu’il n’y paraît, appelant de tous ses vœux l’élimination de McDougall qui lui gâche son commerce.

Le 7 avril, McDougall met ses menaces à exécution : alors que quatre traîneaux chargés de fourrures sont déposés devant la tente de George Atkinson, trois commis de la Nord-Ouest s’en saisissent par la force avant de s’enfuir à toutes jambes 117.

La chasse aux oies va bientôt commencer et, pour se gagner la confiance des chasseurs, il est important que de nouvelles provisions soient mises en magasin, surtout du brandy et de la poudre, en conséquence de quoi, le 18 avril, Alder envoie cinq Indiens et un employé avec chiens et traîneau en direction d’Eastmain afin de rapporter avec diligence le nécessaire.

Le 9 mai, tandis que des commis sont partis distribuer le brandy et la poudre au campement des oies, un groupe important de chasseurs, avec à leur tête Captain Patashuano et Captain Wapmakeathinus, arrivent avec des traîneaux chargés de fourrures Les concurrents se précipitent tour à tour, non sans que ceux de la Nord-Ouest [58] réussissent à se saisir d’une partie de la cargaison au grand dam d’Alder. Mais laissons-le parler :

Towards evening all the Indians who have pitched a tent at our door came from the Canadian house with liquor and with them came an Indian lad who had some time since behaved very insolent to M. Atkinson, and said he was determined to do our people all the mischief in his power; hearing him very quarrelsome in the tent I immediately kicked him out telling him I did not chose he should make merry at our house or at our expense, he having declared himself an enemy to our trade 118.

Le lendemain, 10 mai, Alder, fort de ses prérogatives, rajoute :

The natives who have been long accustomed to mild treatment having now had their goods forcibly taken from them are much displeased with such usage as well as McDougall’s behaviour to them. They are hearing many virulent expressions from McDougall, and of the Canadian’s hostile intentions towards us (though it was quite unknown to ourselves) had induced many of them to take their guns into the tent, and hey had among themselves, resolved to defend us 119.

Le 29 mai, il continue : « Des Indiens sont venus nous visiter, ils se sont montrés grossiers et querelleurs parce que nous avons refusé de leur servir du brandy 120. » La tension monte d’un cran et, à la fin, personne ne s’aventure dehors sans son fusil. « Notre opposant, Duncan McDougall, a positivement déclaré qu’il prendra ou s’arrangera pour faire prendre la vie de M. Atkinson, et que de plus il ne quittera jamais Big River 121. »

Quelques semaines plus tard, le 8 juin, il affirme que des chasseurs, se disant « dégoûtés par la conduite des Canadiens, ont laissé entendre qu’ils quitteraient l’établissement si McDougall y reste 122 ».

Le moins qu’on puisse ajouter, c’est que McDougall, présenté comme un détestable individu, manque singulièrement de finesse et que, vu ses comportements erratiques, et à condition d’être convaincu par Alder qui tient un peu trop le rôle du bon apôtre, la bataille est perdue. En effet, si la façon de se gagner la fidélité des chasseurs consiste à leur servir à qui mieux mieux de l’eau-de-vie, car telle est la stratégie tout autant des deux compagnies, alors les dés sont irrémédiablement pipés. Il faut préciser que George Atkinson mettra peu de temps à comprendre à quel point les chasseurs sont exploités par des trafiquants de tout acabit. Ejusdem farinæ !

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Le dénouement n’est pas loin. Le 28 septembre 1806, Alder, qui s’était absenté pour aller chercher les provisions annuelles, débarque à Big River où il trouve des Indiens qui attendent le ravitaillement. La Compagnie du Nord-Ouest a quitté les lieux. « La maison de nos adversaires a été détruite par le feu et ils en ont profité pour piller les ballots que les Indiens leur avaient confiés pendant l’été… des peaux de caribou etc., en abandonnant quelques-unes, et [les Indiens] ont à peine une chaussure à se mettre au pied bien que ce ne soit pas en mon pouvoir de les équiper 123. »

En 1807, un an plus tard, il ne reste plus un Nor’Wester à la baie James. L’Écossais John McLean, ancien de la Nord-Ouest passé à la Compagnie de la Baie d'Hudson, ne cache pas dans ses mémoires sa vive admiration pour les Canadiens, qui étaient selon ses termes de valeureux non-conformistes, d’aventureux voyageurs sans lesquels il eût été impossible d’ouvrir autant de comptoirs, ceux-là mêmes que les Britanniques, par la suite, vinrent réclamer comme étant leur dû 124. Leur réputation ayant été entachée, il ajoute pour le bénéfice des Nor’Westers :

Had their rule been distinguished by oppression or injustice, the natives would rather have expressed their satisfaction at its suppression; had it been tyrannical or oppressive, it would not have been long tolerated 125.

Quelques mots avant de clore cet épisode à propos du marché et des bagarres pour le contrôler. Elles étaient fréquentes et parfois sanglantes, à preuve le drame de la rivière Rouge qui opposa en 1815 la colonie de Lord Selkirk à la Nord-Ouest et qui fit plusieurs morts 126. Les insultes comme canaille, racaille, ruffian, pillard et autres aménités étaient légion de même que rixes, mêlées générales et duels. Les armes n’étaient jamais loin et, si l’on ne s’entretuait pas nécessairement, on menaçait de dégainer à la moindre provocation. Les altercations prenaient souvent à témoin les autochtones, qui n’en pouvaient mais. En ce sens, les empoignades survenues à Big River sont triviales au regard du reste, bien qu’on serait curieux de savoir ce que les autochtones en pensaient.

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Chapitre V
LA COMPAGNIE À BIG RIVER:
DÉRÈGLEMENT DES SAISONS




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