Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)


Nouveaux Postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson, est de la baie James : 1733- 1816



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Nouveaux Postes de la Compagnie de la Baie d’Hudson,
est de la baie James : 1733- 1816


1733

Eastmain [quartier général]

1749

Golfe Richmond

1754

Petite-Baleine (Little Whale)

1756

Grande-Baleine (Great Whale)

1794

Nemiscau

1795

Neoskweskau

1803

Big River / Grande-Rivière

(Shayseppi avant 1803 et Fort George en 1837)



1816

Nichicun

À ce sujet, il faut préciser que la Compagnie de la Baie d’Hudson avait eu contre elle un critique acerbe en la personne d’Arthur Dobbs (infra) qui accusait les commis d’attendre tranquillement au poste que les chasseurs livrent les fourrures alors que la concurrence était loin d’être terminée surtout qu’en 1783-1784, de riches hommes d’affaires de Montréal allaient s’associer pour fonder la Compagnie du Nord-Ouest, un coup dur pour les Britanniques qui voyaient se profiler à nouveau des menaces.

Les méthodes devaient se modifier. Jusque-là, les marchands, à l’abri dans leur fort, réceptionnaient les ballots par une ouverture pratiquée dans une fenêtre. Ils ne voyaient aucune raison de se déplacer puisque les autochtones, nomades territorialisés, s’y présentaient, parfois en fort grand nombre 77. La fourrure convoitée étant le castor, les autres sont automatiquement évaluées en fonction du made beaver (MB), une peau de castor gras mâle dont le duvet est prisé des pelletiers et aussi des chapeliers qui en font, entre autres, d’élégants hauts-de-forme. Le castor gras pris en hiver dans les meilleures conditions s’oppose au castor sec d’été, de moindre qualité, au demi-gras, au castor veule (dont les poils ne se feutrent pas) et au bardeau au cuir plus épais. Il acquiert son aspect soyeux après avoir été porté à la manière d’une pelisse jusqu’à ce que, par l’usure, les poils longs soient tombés, laissant place aux poils fins pour former un duvet.

[41]

Les trappeurs viennent pour la plupart des zones méridionales et moins nombreux sont ceux qui descendent du nord. Il n’y a rien d’étonnant que les premiers soient plus aptes au commerce : d’abord ils ont fait la traite avec d’autres nations amérindiennes, dont les Nipissing, qui étaient eux-mêmes en contact avec les coureurs des bois ; leurs forêts sont riches en castors alors que les habitants septentrionaux, de préférence chasseurs de caribous, se soucient moins de piéger et, dans le cas contraire, s’acheminent vers les postes du Roi. Certains d’ailleurs, tels les Naskapi, ont peu de contacts avec les Européens.



La Compagnie de la Baie d’Hudson doit se battre sur plusieurs fronts. Les Français, grâce aux postes de traite, dont celui de Tadoussac, sont en mesure d’intercepter les Indiens qui se rendent à la baie James ; de plus, ils les effraient en faisant courir le bruit qu’eux, les Français, viendront brûler les forts ou que des centaines de leurs amis hurons les accompagneront dans une expédition punitive si le commerce avec les Anglais continue. Les Français possèdent des armes séduisantes : le tabac du Brésil ou de Louisiane et le brandy exporté de La Rochelle 78 contre lesquels il est difficile de résister vu leur flaveur. De toute façon, le brandy serait préférable au rhum des Anglais, un sujet qui faisait en tout cas l’unanimité au XVIIIe siècle selon une lettre sur le commerce du castor qui vante les mérites de l’eau-de-vie des Français, car les Amérindiens connaissent « fort bien la différence de l'eau-de-vie française d'avec celle des Anglais qui n'est que du rhum fait avec du grain, qui les rend malades pour peu qu'ils en boivent 79 ».

La Compagnie de la Baie d’Hudson, c’est là sa fonction première, ne manque pas non plus de marchandises contre lesquelles elle échange les peaux qui sont remises sous forme de paiement le plus souvent partiel, ce qui introduit assez vite un rapport d’inégalité. En effet, si la quantité de castors n’était pas suffisante, on faisait crédit de sorte que le chasseur contractait des dettes envers la Compagnie pour une durée variable, qui pouvait s’avérer assez longue, le débiteur n’étant pas toujours en mesure de remplir ses obligations. On peut voir dans la relation du créancier au débiteur, le signe précurseur de la dépendance des chasseurs et, en cas de difficultés systémiques, de leur sédentarisation, relation qui, va sans dire, s’oppose rigoureusement au don et au contre-don, si bien décrit par Mauss, par lequel « on se donne en donnant ». L’échange de biens chez les autochtones repose donc sur un tout autre postulat : il participe d’une obligation sociale et individuelle [42] qui sera respectée tôt ou tard à sa juste valeur, sinon plus encore. On voit en conséquence que les trafiquants de fourrures pénétraient en sol fertile où les modes d’échange étaient ancrés et policés ; ils ne tardèrent pas à en tirer profit.

Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe, a laissé sur le sujet une explication avisée :

Lorsque les Européens pénétrèrent en Amérique, les Sauvages vivaient et se vêtissaient [sic] du produit de leurs chasses, et n’en faisaient entre eux nul négoce. Bientôt les étrangers leur apprirent à le troquer pour des armes, des liqueurs fortes, divers ustensiles de ménage, des draps grossiers et des parures. Quelques Français, qu’on appela coureurs des bois, accompagnèrent d’abord les Indiens dans leurs excursions. Peu à peu il se forma des compagnies de commerçants qui poussèrent des postes avancés et placèrent des factoreries au milieu des déserts. Poursuivis par l’avidité européenne et par la corruption des peuples civilisés, jusqu’au fond de leurs bois, les Indiens échangent, dans ces magasins, de riches pelleteries contre des objets de peu de valeur, mais qui sont devenus pour eux, des objets de première nécessité. Non seulement ils trafiquent de la chasse faite mais ils disposent de la chasse à venir, comme on vend une récolte sur pied. Leurs chasses, dont ils cherchent à exagérer les résultats se transforment en une effroyable fatigue 80.

Peu à peu apparurent des autochtones domiciliés, appelés homeguard, qui résidaient une partie de l’année autour du poste, soit plus rarement parce qu’ils étaient âgés ou invalides, soit plus souvent parce qu’ils étaient rattachés au service de la Compagnie qu’ils ravitaillaient, comme on le verra aux chapitres suivants.

Quant à l’eau-de-vie, un atout maître de la traite, le Comité directeur à Londres demanda expressément d’en user avec modération : « C’est une honte qu’on leur permette de goûter cet alcool “ensorceleur” appelé brandy, ou quelque autre eau-de-vie qui est responsable de la ruine de beaucoup d’Indiens… et la cause principale de leur laisser-aller et des mauvaises manières qu’ils ont acquises 81. » Mais sur place, les marchands tergiversaient devant une telle exigence « en particulier face à la concurrence des Français… si on abandonnait le brandy, cela signifierait la fin du commerce des fourrures à cause des Français qui empêchent les Indiens de quitter l’intérieur afin d’apporter leurs castors au poste 82 ».

Vers le milieu du XVIIIe siècle, des conflits secouaient l’Europe et, par conséquent, le trafic des fourrures baissait. Les entrepôts de la capitale anglaise contenaient un surplus de peaux de castor, ce qui avait été également le cas dans ceux de La Rochelle avant 1763, tandis que le marché périclitait dans cette ville 83. [43] Le Comité de Londres, espérant gagner la confiance des Indiens du Nord et diversifier ses produits, ordonna qu’une expédition soit menée vers la baie d’Hudson, avec l’intention d’exploiter le marché de l’huile de béluga, de phoque et du castoréum, et de repérer des gisements miniers.

En 1744, un sloop, sous le commandement de Thomas Mitchell, explore le littoral. Parti de Eastmain au cabotage, il pénètre dans l’embouchure de Shayseppi (grande rivière) dont en entend parler pour la première fois. Ensuite il continue, passe au large de la rivière Pishoproggan, de la Seal, double le cap Jones et parvient à la Grande-Baleine où plus de cent cinquante autochtones sont occupés à capturer les bélugas, dont un individu que Mitchell reconnaît pour l’avoir déjà rencontré à Eastmain. Plus tard, un chasseur lui montre du plomb ramassé dans les environs du golfe Richmond, qui contiendrait de l’argent. Le bateau remonte jusqu’à la Petite-Baleine, où du quartz est confondu avec des diamants. Après avoir visité les environs, les voyageurs retournent à Eastmain, surestimant les richesses minières de la région.

C’est ici qu’Arthur Dobbs (1689-1765), le futur gouverneur de la Caroline du Nord et pour l’heure parlementaire à la Chambre des Communes en Irlande, entre en scène. Bien qu’il ne fût jamais allé à la baie d’Hudson, il eut néanmoins une grande influence sur son exploration. Convaincu d’y trouver le Passage du Nord-Ouest, à l’instar de son contemporain Buffon qui avait écrit en 1744 « si le passage par le nord est possible, ce ne peut être qu'en prenant la route de la baie d'Hudson 84 », et en dépit du fait que, depuis 1615, on savait grâce à William Baffin qu’il ne s’ouvrait pas par la baie, Dobbs s’entêtait, blâmant la Compagnie pour sa passivité en la matière (il faudra attendre Amundsen 1905 pour le découvrir).

En 1740, Dobbs fit des démarches auprès de l’Amirauté afin que Christopher Middleton parte à sa découverte. Middleton, connu pour la qualité de ses relevés astronomiques, avait déjà entrepris des traversées entre l’Angleterre et la baie d’Hudson pour le compte de la Compagnie. Nonobstant son expérience, Middleton rentra évidemment bredouille en Angleterre, où il fut accusé injustement par Dobbs d’avoir falsifié le journal de bord afin de laisser le monopole à la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Dobbs continua de battre la campagne et, en 1744, après avoir pris connaissance [44] de l’expédition de Mitchell sur le littoral oriental, il publia un pamphlet An Account of the Countries adjoining to Hudson’s Bay, dans lequel il exagérait les richesses minières de la région —des cristaux pour des diamants, une riche mine de plomb—, appelait d’urgence à l’exploration de la Terra de Labarador [sic] et critiquait la Compagnie. Il écrivit notamment qu’une vaste mer intérieure donnait accès au centre du Labrador 85, ce qui faciliterait la traite des fourrures sur une vaste échelle et la mise en valeur d’une station à proximité de la mine de plomb du golfe Richmond. Dobbs avait longuement interrogé les employés de la Compagnie de la Baie d’Hudson rentrés en Angleterre, se convainquant que les privilèges de la Compagnie devaient être révoqués étant donné son peu d’enthousiasme pour l’exploration. Il avait également rencontré à Londres un personnage mutin et original, Joseph La France. Ce Métis franco-ojibwa de Michilimackinac, après avoir perdu son permis de chasse pour avoir vendu de l’alcool aux Indiens, avait parcouru le vieux Nord-Ouest jusqu’aux rivages de la baie d’Hudson, où il avait voulu se mettre au service de la Compagnie —en vain, puisque les règlements interdisaient à ce moment-là d’engager un étranger. À Londres, où on l’avait envoyé en 1742, La France, à l’aide de cartes rudimentaires, décrivit à Dobbs son périple, se disant persuadé que les Anglais allaient perdre une occasion inouïe d’occuper l’Ouest s’ils ne se hâtaient pas de s’y établir d’autant plus que Pierre Gaultier de La Vérendrye, de concert avec son fils François, venait d’explorer le pays, y construisant des postes sur son passage. Il n’en fallait pas plus pour enflammer l’imagination de Dobbs. Convaincu de l’incompétence de la Compagnie, il se lança dans une diatribe contre elle.

Nommé en 1754 gouverneur de la Caroline du Nord, il perdit son influence sur la région nordique, la Compagnie gardant son monopole après une enquête du Parlement britannique en 1749 qui confirma la validité de la charte 86.

En attendant, les démarches que Dobbs fit à Londres n’en eurent pas moins d’effet et, en 1749, une nouvelle expédition fut organisée le long de l’East Main, c’est-à-dire du littoral oriental des baies James et Hudson. Le capitaine Coats, un navigateur émérite qui a laissé une belle cartographie de la côte, fut nommé chef de la deuxième expédition, dont le but était de trouver la mer mythique labradorienne, d’exploiter les mines et bâtir à Richmond une station qui se rapprocherait des Inuit.

[45]


L’entreprise au golfe Richmond était vouée à l’échec : tout d’abord, la mine, après examen, donna du sulfure et du plomb de basse qualité et, ensuite, la station fut un fiasco. D’après des sources orales rapportées par Chappell 87 au début du XIXe siècle, les employés de la Compagnie installés sur place avaient la frousse, prétendant être constamment épiés par les Inuit. Après qu’un jeune commis eut disparu, les employés capturèrent deux Inuit, les soupçonnant être à l’origine de la disparition. Tandis que l’un réussit à s’enfuir, l’autre fut tué par ses geôliers, ce qui présageait très mal de tout projet futur à cet endroit. Après ce malheureux épisode, survenu en 1754, on évita soigneusement la région de sorte qu’en 1759, on préféra s’installer à la Petite-Baleine, où l’exploitation de l’huile paraissait plus rentable que celle de métaux sans qualité.

La traite des fourrures n’allait pas meilleur train : la station, située entre toundra et taïga, divisait le domaine amérindien du domaine inuit, un no man’s land en quelque sorte, guère propice aux échanges commerciaux. Si les Amérindiens chassaient à l’intérieur pendant une partie de l’année, s’ils visitaient le littoral pendant une autre, ils le faisaient d’abord pour eux-mêmes, échangeant des peaux à l’occasion contre de la poudre ou des fusils et poursuivant leurs occupations traditionnelles de sorte qu’en six ans, la traite ne dépassa pas 100 livres.

Cependant, on ne désespérait pas de découvrir la mer intérieure mythique, imaginée par Dobbs, qui excitait les convoitises. Affluaient des témoignages qui décrivaient des tribus dans l’arrière-pays, vêtues entièrement de peaux de castor, et l’existence d’au moins trois nations. En 1786, un sloop partit d’Eastmain afin de repérer une voie navigable vers l’hinterland. Il doubla la Grande et la Petite-Baleine, mais l’équipage fut incapable de dénicher la fabuleuse mer. Au retour, on songea qu’il serait plus avantageux d’ériger un comptoir afin de tirer profit de l’huile de béluga.

Pendant ce temps, George Atkinson aîné 88, chef de poste à Eastmain, mariée à une autochtone, protesta avec énergie, alléguant que les Indiens du Nord s’habituaient à venir chez lui et qu’ils ne marquaient pas vraiment d’enthousiasme pour le commerce de l’huile, même s’ils appréciaient la chair de béluga qu’ils conservaient en la séchant et la fumant. L’année précédente, il avait reçu de leur part l’équivalent de 3 000 made beaver et il supposa que la production de l’huile diminuerait d’autant plus le rendement. Toutefois, après avoir appris que les petites [46] baleines blanches se trouvaient un peu partout sur la côte, Atkinson se ravisa et conçut le projet d’attirer, dès l’été de 1789, les mêmes Indiens à Eastmain de manière à les écarter de la chasse durant une saison peu propice à la bonne qualité des fourrures et à les orienter vers la pêche au béluga. Mais ses plans tombèrent à l’eau, car l’hiver détestable 89 de 1788-1789 fut désastreux pour le piégeage de sorte que, à la fin du printemps, des Indiens arrivant à Eastmain les mains vides, proposèrent de rembourser leurs dettes en allant à la pêche. Mais Atkinson une fois de plus changea d’avis et conclut qu’en définitive la spéculation sur l’huile était nuisible 90.

Point n’est besoin de chercher midi à quatorze heures pour deviner que l’attitude d’Atkinson, propre à donner le tournis, relève beaucoup plus de la difficulté à créer des contacts durables avec les chasseurs de l’hinterland tentés de se rallier aux Postes du Roi ou de rester totalement libres de contraintes que de l’ignorance du commerce. Atkinson a compris que, s’il réussit à convaincre les chasseurs de faire la traite chez lui, il gagnera beaucoup plus à long terme tandis que l’exploitation de l’huile lui apparaît comme une aventure éphémère et aléatoire. En outre, il sait qu’ils n’ont aucune envie de passer l’été à dépecer phoques et bélugas, en extraire de l’huile destinée à remplir les coffres de la Compagnie dès lors que, loin du comptoir, ils occupent cette saison à des activités sociales et coopératives : fêtes et mariages, collecte de fruits et de plantes, provision en poissons séchés et effectivement en huile.

Le Comité de Londres, qui entre-temps avait reçu la nouvelle qu’un brigantin commandé par un ancien capitaine en second de la Compagnie avait prospecté les deux rivières à la Baleine avec succès, ne partageait pas l’opinion d’Atkinson et le pressait d’exploiter le filon. À l’été 1791, Atkinson affecta dans ce dessein quelques employés, dont William Robinson 91, à la rivière Shayseppi, mais les résultats furent médiocres, à peine quelque 3 gallons (13,63 litres) d’huile de phoque 92. En 1792, le Comité chargea un schooner d’exploiter la Grande et la Petite-Baleine avec la consigne d’échanger des biens contre de l’huile. Le schooner, parti en juillet, revenu en août avec 492 gallons d’huile (2 236 litres) et un peu de fourrures, remit les voiles dès septembre dans le dessein d’hiverner au golfe Richmond.

[47]

Un drame se déroula alors qui est lié indirectement à la fondation de Shayseppi. À cette époque, Amérindiens et Inuit avaient des rapports antagonistes surdéterminés par la territorialité. Au début, les premiers, grâce à la Compagnie de la Baie d’Hudson et aux coureurs des bois, s’étaient procuré des armes à feu, ce qui laissait les seconds en situation précaire surtout quand les Indiens partaient, d’après les marchands, à la « chasse aux Esquimaux 93 ». Le plus souvent, les guet-apens étaient tendus dans la région du golfe Richmond, de la Petite-Baleine, ou sinon à la confluence de la Caniapiscau et des Mélèzes (Larch), lieu de passage des Amérindiens et des Inuit qui y chassaient le caribou. Or c’est au golfe Richmond que l’équipage du schooner devait poser les bases de son exploitation. La Compagnie jusqu’à présent avait eu de rares contacts avec les Itivimiut (Inuit du littoral de la baie d’Hudson) et, en s’implantant à cet endroit en 1793, elle espérait du même coup amorcer la traite avec eux et effacer les graves événements de 1754. Les Inuit ressentirent-ils vis-à-vis des nouveaux venus la même hostilité qu’envers les Indiens dans la mesure où ces derniers avaient créé des alliances avec la Compagnie ? Toujours est-il qu’au mois d’août 1794, des Indiens septentrionaux, arrivant à Eastmain à bord de deux canots après être passés par le nouvel établissement, racontèrent que les Esquemaux avaient tout détruit et pillé 94.



Le nouveau chef de poste à Eastmain ne crut en rien leur histoire et, malgré leurs dénégations, il préféra les soupçonner, eux ou des comparses, d’avoir vu une occasion inespérée de saccager l’endroit et de se débarrasser des intrus. Sans la mort d’Atkinson survenue en 1792, il y a fort à parier qu’avec son expérience de terrain et ses liens de parenté, les doutes eussent été vite dissipés. Quatre ans plus tard, un Amérindien exhibait à Eastmain la montre de George Jackman, chirurgien et membre du groupe disparu tragiquement, montre qu’il avait trouvée sur un « vieil Esquimau » (an old Esquimaux man) qu’il avait tué l’année précédente95. Malheureusement, tandis qu’aux yeux des Amérindiens, la montre prouvait leur innocence, aux yeux des Anglais elle renforçait leurs soupçons.

Le souvenir de ces meurtres resta inscrit dans les mémoires —celle des marchands et celle des autochtones— au point qu’à son arrivée en 1837 à Big River (qui venait d’être rouvert sous le nom de Fort George), Moses Esquimaux, fidèle médiateur entre Inuit, Amérindiens et Britanniques, évoquera auprès du chef de poste de l’époque, Thomas Corcoran, cette ténébreuse affaire. Lorsque, dans les [48] années 1840, les relations commerciales furent établies avec les Itivimiut du littoral de la baie d’Hudson, Corcoran envoya Moses enquêter auprès de quelques-uns d’entre eux afin d’éclaircir le mystère. En effet, alimentée par un haut gradé de la Compagnie toujours en vie, et reprise par les employés, la rumeur continuait de circuler que des Amérindiens, qui en outre fréquentaient autrefois Big River, étaient les auteurs du forfait. Après avoir interrogé une vieille femme, Moses apprit d’elle que l’attaque avait bel et bien été lancée par une vingtaine d’Inuit, aujourd’hui disparus, dans l’unique intention de piller les Britanniques 96. Ainsi l’énigme finit-elle par être résolue quelque quarante-cinq ans plus tard bien que les autochtones eussent connu la vérité depuis le début.



À la suite des événements de 1794, on renonça aux projets d’exploiter l’huile jusqu’en 1802, année où une péniche se rendit à la Grande-Baleine. Mais la récolte fut maigre, seulement dix barriques de blanc de baleine (environ 2 800 litres) et une vingtaine de peaux de castor 97.






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