Pierrette Paule Désy, Fort George, baie James. Une ethnohistoire… (2014)


Tableau des précipitations (en mm et cm) mensuelles et annuelles sur la période allant de 1931 à 1960 à Fort George 55



Download 2.56 Mb.
Page13/51
Date27.06.2021
Size2.56 Mb.
1   ...   9   10   11   12   13   14   15   16   ...   51
Tableau des précipitations (en mm et cm) mensuelles et annuelles
sur la période allant de 1931 à 1960 à Fort George 55



mois

pluie mm

neige cm

précipitations cm

janvier

0,25

23,6

2,38

février

1,52

25,9

2,70

mars

2,03

27,4

2,90

avril

7,36

13,2

2,00

mai

34,7

07,1

4,19

juin

49,0

0,02

4,92

juillet

88,9

0,0

8,89

août

63,2

0,0

6,32

septembre

65,5

T

6,55

octobre

51,3

13,9

6,52

novembre

10,0

61,2

7,18

décembre

03,3

56,3

5,96

annuelle

377 mm

229 cm

60,7cm

Tableau des températures (en degrés centigrades)
mensuelles et annuelles allant de 1931 à 1960 à Fort George



mois

moyenne

maximum

minimum

janvier

-22,4

-17,2

-27,7

février

-21,1

-15,0

-27,2

mars

-15,5

-9,40

-21,0

avril

-5,83

-0,50

-11,6

mai

+2,70

+7,70

-2,70

juin

+8,80

+13,80

+2,70

juillet

+12,3

+17,70

+6,60

août

+11,3

+15,50

+6,60

septembre

+8,00

+11,60

+3,80

octobre

+2,70

+5,50

-0,50

novembre

-4,40

-1,60

-7,70

décembre

-15,0

-10,50

-18,8

annuelle

-3,30

+1,60

-8,30

[28]
Chapitre II
RIVALITÉS

Prolégomènes : les repères historiques

Retour à la table des matières

Les explorations et la traite des fourrures dans la baie James commencèrent longtemps avant que Fort George (Chisasibi) ne soit établi en permanence au milieu du XIXe siècle. Au contraire du sud de la baie, où très tôt les rivalités divisèrent Français et Anglais désireux de s’emparer d’un riche marché et de tirer parti des autochtones, le nord de la baie prendra plus de temps à exciter la convoitise des Canadiens, des Anglais et des Français à différentes périodes. Au bout du parcours, on le sait, il n’y aura qu’un seul vainqueur dont la filiation paradoxale remonte à deux grands voyageurs de la Nouvelle-France, Radisson et Des Groseilliers.

Mais auparavant, des navigateurs auront traversé l’Atlantique à la recherche du Passage du Nord-Ouest qui ouvrirait enfin aux Européens la route vers l’Asie ; dans leur égarement, ils auront hiverné contre vents et marées dans cette immense baie que les Cris désignent du nom de Winepiko 56.

En 1609, Henry Hudson, en quête du Passage, remontait sans succès, il va sans dire, le fleuve qui porte aujourd’hui son nom pour le compte de la Compagnie hollandaise des Indes orientales. L’année suivante, commandant du « Discovery », il reprenait du service auprès de l’Amirauté britannique avec le même objectif, et devenait le premier Européen à pénétrer dans la baie qui porte son nom.

Après avoir navigué vers le sud (la baie James), l’équipage se mit à l’abri à l’embouchure d’une rivière, peut-être la Rupert, car Hudson comptait sur l’été de 1611 pour poursuivre ses observations. Cependant, manquant de vivres et démoralisés (sans parler des maladies) à la perspective de naviguer une année de plus, les matelots se révoltèrent et obligèrent Hudson, son fils et six hommes à [29] monter dans une embarcation qu’on ne revit jamais. Rentrés en Angleterre à bord du « Discovery » — entre-temps deux des mutins avaient été tués par des Inuit lors d’un mouillage aux îles Digges (sises au large de Ivujivik) et un autre avait expiré à bord —, les survivants firent le récit de leurs aventures, laissant entendre que le Passage vers l’Asie avait été découvert, échappant de la sorte à la pendaison qui les attendait dans les circonstances, car dès lors la route des épices était trop importante pour s’en formaliser.

En 1612, deux navires, le « Discovery », de nouveau en service, commandé par Thomas Button, avec à son bord deux des mutins, Bylot et Pricket, et le « Resolution », commandé par Robert Nelson, repartirent à la découverte de la voie vers l’Asie. Ils hivernèrent à l’embouchure de la rivière Nelson, nom qui fut donné en honneur du capitaine mort à cet endroit, sans avoir progressé plus avant. Cependant on ignore le reste, sauf que l’équipage souffrit du froid et du scorbut, mais reprit des forces en ayant la bonne fortune d’abattre une quantité considérable de ptarmigans 57.

L’équipée de Jens Munk, au service du roi du Danemark et de Norvège, est tout à fait extraordinaire, et la lecture de son récit certainement poignante. Partis en 1619 au nombre de soixante-quatre à bord de deux navires, trois marins seulement revinrent en 1620, y compris le capitaine Munk. Les conditions d’hivernage non loin de l’actuel Churchill au Manitoba furent effroyables, et le froid arctique, le scorbut et la trichinose eurent raison de l’équipage 58. À ce sujet, Nicolas Jérémie (1669-1732), commerçant de Québec venu sur la côte ouest de la baie d’Hudson et auteur d’une relation, peint sous un autre éclairage l’aventure tragique de Munk dont il aura reçu des échos par la tradition orale. En voici un passage :

Sur la rivière Danoise [Churchill] les [Indiens] furent bien étonnés l'été suivant, lorsqu'ils arrivèrent dans ce lieu, de voir tant de corps morts, et des gens dont ils n'avaient jamais vu de semblables. La terreur s'empara d’eux et les obligea de prendre la fuite, ne sachant que s'imaginer en voyant un tel spectacle. Mais, lorsque la peur eut fait place à la curiosité, ils retournèrent dans ce lieu où ils auraient fait, selon eux, le plus riche pillage qui jamais ait été fait. Mais malheureusement il y avait de la poudre, ils y mirent imprudemment le feu qui les fit tous sauter, brûla la maison et tout ce qui était dedans ; de manière que les autres qui vinrent après eux ne profitèrent que des clous et autres ferrements qu'ils ramassaient dans les cendres de cette [sic] incendie 59.

[30]

Pendant des siècles, le scorbut décima les membres des équipages, et il fallut attendre la fin du XVIIIe siècle pour qu’on leur fournisse des agrumes. Pourtant, on se doutait depuis longtemps qu’il y avait une relation de cause à effet entre l’acide ascorbique et le scorbut qui tuait sans merci. Jacques Cartier et les siens n’avaient-ils pas été sauvés en 1536 en buvant une décoction faite à partir d’aiguilles de cèdre blanc que les Amérindiens leur avaient conseillée ? Mais ce savoir avait été perdu, et malgré les travaux du docteur Lind en 1742, on ne pouvait se convaincre des bienfaits des vitamines antiscorbutiques. Il fallut l’exemple du capitaine Cook lors de sa circumnavigation en 1768-1771 pour que l’Amirauté britannique se décide enfin à adopter la procédure 60.



Les premiers explorateurs rencontrent rarement des autochtones ou si peu, la visée de leurs voyages étant tout autre. Hudson aurait tenté sans succès de s’approvisionner auprès d’eux, mais on n’en sait guère plus.

Pour terminer ce tour d’horizon, Thomas James, navigateur éponyme de la baie James, appareilla de Bristol en mai 1631 au nom des négociants de la ville, alléchés par les richesses que le Passage légendaire leur procurerait. La lecture de son récit, publié en 1633, donne la vive impression qu’il fit un voyage dangereux, et l’introduction et l’appareil de notes présentés par Kenyon soulignent les épreuves que le navigateur affronta 61. James affirma qu’on ne pouvait trouver le Passage en empruntant cette voie, bien en vain puisque l’illusion persistera encore longtemps. Il prit ses quartiers d'hiver à l’île Charlton, premier d’une longue lignée de navigateurs, de marchands et de militaires à s’y installer en vue de l’exploration et du commerce, sinon des expéditions guerrières.



Origine de
la Compagnie de la Baie d’Hudson

Les explorations dans la baie d’Hudson et les conflits qui y opposèrent Français et Anglais ont produit une abondante historiographie pour le XVIIe siècle. Par contre, contrairement aux collections de manuscrits, mémoires et inventaires relatives à la Nouvelle-France qui sont éloquentes au sujet des Amérindiens, celles sur la baie sont beaucoup plus rares au même siècle. On peut s’appuyer sur des pages tirées des Relations des Jésuites qui retracent l’itinéraire parcouru par les missionnaires vers la mer du Nord, itinéraire parsemé d’annotations [31] ethnographiques et, par la suite, sur les archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Afin de comprendre comment la Compagnie de la Baie d’Hudson a fini par exercer sa domination, des repères sont nécessaires, car ils soulignent le rôle joué d’abord par les Français 62 avant qu’ils aient essuyé des revers. En revanche, pour en savoir plus, il faudra consulter les références bibliographiques sur l’histoire du Canada, notre propos étant ici beaucoup plus modeste.

Dès 1657, Jean Bourdon tentait de se rendre à la baie d’Hudson par la mer, mais à cause des glaces qui obstruaient les côtes du Labrador, il dut rebrousser chemin ; malgré cet échec, la même année, la France prit officiellement possession de la mer du Nord au nom de Louis XIV.

En 1661, les jésuites Gabriel Druillettes et Claude Dablon essayaient de rejoindre la baie à partir de Tadoussac.

Nous savons, il y a longtemps, que nous avons à dos à la Mer du Nord… c’est en cette baye que se trouvent, en certains temps de l’année, quantité de Nations circonvoisines, comprises sous le nom général de Kilistinons 63.

Cependant, après avoir « passé des forêts capables d’effrayer les voyageurs les plus assurés, soit pour la grande étendue de ces grandes solitudes… soit pour l’âpreté des chemins, également rudes et dangereux… où l’on dispute sa vie sur une frêle écorce, contre des bouillons capables de perdre de grands vaisseaux 64 », ils parvinrent au lac Necouba (Nicabau), sis sur la ligne de partage des eaux, « lieu célèbre à cause d’une foire qui s’y tient tous les ans à laquelle tous les [autochtones] d’alentour se rendent pour leur petit commerce 65 », mais furent empêchés de poursuivre après que leurs guides eurent fui par crainte des incursions iroquoises dans la région et à Necouba.

… toutes les terre du Nord qui n’avaient jamais vu d’Iroquois en sont tellement infestées, qu’il n’y a plus de caverne assez sombre… pour s’y cacher, ni de forêts assez profondes pour y confier sa vie ; que dès le commencement de l’hiver, ils ont fait une grande prise de plusieurs familles composées d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont jamais combattu contre d’autres ennemis que contre leurs castors et leurs orignaux… 66.

Peu avant leur départ de Tadoussac, une maladie décrite par la « violence des convulsions… ou du moins avec des contorsions des membres, qui les rendaient [32] plus forts que trois et quatre hommes ensemble 67 » (peut-être une méningite) avait fait des victimes. Une autre raison de la débandade vint de ce que la maladie continua ses ravages, provoquant le désespoir du capitaine, un guide nipissirinien (nipissing 68), qui avait vu l’une de ses filles périr à Tadoussac et l’autre en cours de route.

En 1663, Guillaume Couture, qui avait accompagné les pères Dablon et Druillettes, organise une nouvelle expédition vers la mer du Nord avec une flottille composée de plus de quarante canots et un effectif correspondant d’autochtones. Ils atteignent sans problème le lac Mistassini mais, abandonnés à nouveau par leurs guides, ils doivent rebrousser chemin alors qu’ils sont en amont de la Rupert sur le point de toucher leur but. Guillaume Couture, un personnage fascinant, à l’instar de nombreux Français et Canadiens qui se sont aventurés parmi les Amérindiens et ont adopté leurs coutumes, parle plusieurs langues. Capturé par les Agniers (Mohawk), adopté par une veuve, il a même été invité à siéger au Grand Conseil.

Pendant ce temps, les événements se sont précipités. Deux coureurs des bois redoutables, Pierre-Esprit Radisson et son beau-frère Médard Chouart Des Groseilliers, font déjà le commerce des fourrures autour des Grands Lacs en 1659-1660. Voyageurs infatigables, ils ont même séjourné chez les Sioux, ils connaissent le pays et ses ressources. Des Groseilliers avait acquis une grande expérience de la Huronie où il avait vécu vers 1646 ; de son côté, Radisson, encore tout jeune homme, avait été capturé et adopté vers 1651 par les Iroquois, apprenant leur langue, avant de rejoindre son beau-frère.

Avertis de la richesse de cette région en fourrures, ils ont vainement tenté d’intéresser les Français avant de recevoir l’attention des Anglais de Boston. Ainsi en 1660, les deux voyageurs, accompagnés d’Amérindiens, quittent le lac Supérieur, chargés de pelleteries pour Montréal. Mais arrivés dans la colonie, sous prétexte qu’ils n’avaient pas reçu l’autorisation de se rendre dans les pays d’En Haut, les fourrures sont confisquées, tandis que Des Groseilliers est jeté en prison. Après un voyage en France, Des Groseilliers regagne la Nouvelle-France. Dès 1662, les deux beaux-frères s’embarquent soi-disant pour la baie d’Hudson, mais changent d’avis en mettant plutôt les voiles en direction de Boston, où ils sont reçus avec les honneurs dus à deux hommes qui ont une connaissance approfondie du [33] territoire. En 1665, des envoyés de Londres arrivent à Boston et les persuadent de se rendre dans la capitale britannique.

À partir de là, les dés sont jetés. En 1668, Des Groseilliers s’embarque sur un ketch le Nonsuch et, avec le capitaine Zacariah Gillam, fonde Fort Charles (Rupert House/Waskaganish), où ils hivernent. Tous deux rentrent en Angleterre en 1669, et vu l’abondance de pelleteries qu’ils assurent pouvoir se procurer, ils n’ont aucune difficulté à obtenir de l’aide financière. Après plein de périples et de péripéties, l’entreprise de Radisson et Des Groseilliers, d’apparence hasardeuse en 1662, conduisit directement en 1670 à l’octroi de la charte royale de la Compagnie de la Baie d’Hudson, créée sous le nom de Governor and Company of Adventurers of England Trading into Hudson Bay. Et, l’année suivante, le premier gouverneur général de la Compagnie, Charles Bayly, catholique d’ascendance française, s’installe à Fort Charles.

Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que Radisson et Des Groseilliers aient été accusés de déloyauté, en particulier Radisson qui avait épousé la fille de Sir John Kirke, un personnage important de la Compagnie. Il s’en expliquera plus tard en se défendant des accusations 69.

Les Français ne se tenaient pas encore pour battus. Et c’est pourquoi, en 1671, l’intendant Talon dépêcha une délégation à la baie d’Hudson avec mission de convertir et de commercer. Il choisit Charles Albanel, dont l’expérience de terrain et la pratique de la langue algonquienne est largement démontrée en raison de ses fréquents séjours dans les missions, notamment à Tadoussac.

En 1672, le père Albanel, Paul Denys de Saint-Simon, Sébastien Pennasca (ailleurs Provencher ou Prouvereau) et leurs guides atteignent l’embouchure de la Nemiskausipiou (aujourd’hui rivière Rupert). Ils étaient partis de Tadoussac en direction de Nemiscau, où en ce lieu Saint-Simon plante le drapeau français et prend possession (à nouveau) du territoire. Le voyage avait été difficile à cause de la topographie du terrain avec ses reliefs, marécages, lacs, rivières, qui exigent de multiples portages, sans oublier les autochtones, soucieux de leurs prérogatives :

… [ils] sont extrêmement réservés à donner passage par leurs rivières aux étrangers, pour aller aux Nations éloignées. Les rivières leur sont ce que sont aux Français leurs champs, dont ils tirent toute la subsistance, soit pour la pêche et la chasse, soit pour le trafic 70.

[34]


Les voyageurs arrivent à Fort Charles, mais l’établissement de la Compagnie de la Baie d’Hudson a été déserté, le gouverneur Bayly s’étant absenté entre-temps pour ériger un comptoir sur la rivière Moose.

Ils continuent en remontant vers le nord à la recherche des autochtones, et finalement atteignent un endroit que le père Albanel, qui parle couramment l’innu (le montagnais), désigne comme Miskoutenagachit (Miskoutenagachy) 71, où « les gens de la mer habitent… c’est une longue pointe de roches, située au cinquante et unième degré, où de tout temps [ils] s’assemblent pour faire commerce 72 ». Les voyageurs rencontrent des autochtones, échangent des cadeaux, tandis que le père Albanel baptise soixante-deux enfants et adultes.

La mission du père Albanel échoua, car il ne put convaincre les Cris de faire la traite avec les Français. Dans une lettre adressée à Frontenac, gouverneur de la Nouvelle-France à Québec, il dénonce Des Groseilliers qui leur a conseillé de ne pas faire affaire avec eux, mais de s’allier de préférence avec la Compagnie de la Baie d’Hudson. En 1674, Albanel retourne à Fort Charles, où il passe l’hiver afin de tenter de reconvertir Des Groseilliers à des sentiments plus patriotiques, mais en vain. Radisson, après un séjour à Fort Charles, s’en était allé en Angleterre où la Compagnie l’avait décoré. Pendant ce temps, des coureurs des bois venant de Québec avaient bâti un poste à environ une semaine de canot en amont de la rivière Rupert et interceptaient au passage les Amérindiens qui descendaient trafiquer avec les Anglais.

En 1679, Louis Jolliet reprend grosso modo l’itinéraire suivi par Albanel et Saint-Denis pour se rendre dans la baie. À Fort Charles, il est accueilli avec les égards par le gouverneur Bayly, qui salue le grand explorateur du Mississippi. Jolliet est chargé de reconnaître l’extension du Domaine du Roi et ses habitants. Bien que les postes principaux fussent situés entre Charlevoix et Sept-Îles, les frontières intérieures étaient mal définies, s’étendant jusqu’au lac Mistassini et à Nemiscau qui ouvrait l’entrée sur la baie. Jolliet examine également le rôle des Anglais dont l’influence sur la traite des fourrures est de plus en plus envahissante. Jolliet, qui a lui-même à ce sujet des intérêts financiers sur la Côte Nord, sait de quoi il retourne. En conséquence, il fonde un poste à Mistassini, en un lieu appelé [35] Uupiichuun, dirigé par son frère Zacharie pour faire obstacle à Fort Charles, où les chasseurs seraient tentés de se présenter en l’absence d’un autre lieu 73.

Étant donné que le commerce des fourrures risquait d’échapper aux Français, ceux-ci avaient créé en 1682 la Compagnie de la Baie du Nord, afin de s’implanter à la baie d’Hudson, et ouvert un comptoir au fort Bourbon (sur la rivière Nelson) ; en 1685, Louis XIV octroyait à ladite Compagnie le monopole sur la région. Dans les circonstances, il fallait à tout prix bouter les Anglais hors de la baie. En 1686, bien que la France et l’Angleterre fussent en paix, une expédition armée, commandée par le Chevalier de Troyes, accompagné par Pierre Le Moyne d’Iberville — 30 soldats réguliers et 70 miliciens —, partait de Montréal, remontait la rivière Ottawa, descendait la rivière Moose. En plus de s’emparer de Moose Factory, de Fort Charles et d’Albany, le commando capturait trente Anglais. La même année, 50 000 peaux de castor étaient acheminées vers Québec. Les Français, en tenant les forts, détenaient le monopole de la traite, car les autochtones avaient pris l’habitude d’y trafiquer, et faisaient perdre ainsi un revenu d’environ 20 000 livres par an à la Compagnie de la Baie d’Hudson.

Les nouvelles du désastre n’atteignent Londres que plus tard l’empêchant de réagir sur-le-champ. En 1690, Le Moyne d’Iberville repart pour la baie d’Hudson afin de capturer Fort Nelson (Fort Bourbon), mais, cette fois, il est chassé par deux vaisseaux dépêchés d’Angleterre. En 1692, il projette de revenir prendre possession de tous les forts, mais le gouverneur Frontenac, qui a des problèmes avec la Nouvelle-Angleterre, l’envoie à Boston.

En 1693, les Anglais expulsent les Français, mais deux expédition successives de Le Moyne d’Iberville, en 1694 et 1697, leur assurent le contrôle des établissements, sauf de Fort Sainte-Anne (Albany). Pendant ce temps, les difficultés s’accumulent, le scorbut sévit, la disette de vivres vide les garnisons de leurs défenseurs 74. En mai 1693, un drame était survenu à ce fort : un nommé Guillory, armurier de son métier, rendu fou par les privations, avait « assassiné le chirurgien d’un coup de fusil hors du fort … pour un petit démêlé qu'ils eurent, et le père [Dalmas] à coups de hache appréhendant (après lui avoir confié son crime, au sortir de servir sa messe, n'étant qu'eux deux dans le fort) qu'il ne le décelait au commandant 75 ».

[36]


En 1697, le traité de Ryswick règle les échanges commerciaux en accordant le sud de la baie à la France et Fort Nelson à l’Angleterre, mais les choses sont un peu plus compliquées sur le terrain où l’inverse se produit. Fort Bourbon (Nelson) restait occupé par les Français et Albany (Fort Sainte-Anne) par les Anglais. La victoire des Français est éphémère : en 1713, le traité d’Utrecht, en plus de céder Terre-Neuve et l’Acadie à l’Angleterre, cédait à la Compagnie de la Baie d’Hudson des droits d’exclusivité. Les Français durent quitter la baie.

La Compagnie de la Baie d’Hudson retrouvait les privilèges précédents que lui accordait la charte de 1670. Si elle n’eut plus à affronter des expéditions armées, elle dut se mesurer aux coureurs des bois et aux autochtones qui barraient la route des fourrures en amont des rivières ou sinon préféraient se rendre dans les comptoirs du Domaine du Roi 76.

Avec le traité de Paris, en 1763, la France cède le Canada à l’Angleterre. Les Anglais peuvent respirer, bien que les habitants du Canada ne se tiennent pas pour battus.

[39]
Chapitre III


PREMIERS CONTACTS
Introduction
Retour à la table des matières

Au contraire d’autres régions au Canada, où très tôt des faits d’une richesse ethnographique indubitable ont été relevés par les voyageurs et les missionnaires, celle entourant l’est de la baie James reste relativement inexplorée, même si on sait qu’elle était habitée depuis des millénaires par les autochtones. De plus, on peut déduire à la lecture des documents et à propos des traditions orales que les allées et venues des autochtones de l’Ungava sur le littoral étaient fréquentes et soutenues. Les Relations des Jésuites divisent déjà les habitants (fort nombreux, affirment-ils) de la côte méridionale de la baie James et ceux de l’hinterland, et font état des contacts entre nations tout autant au nord qu’au sud.

Cela étant dit, pour qui serait désireux de se pencher sur une période plus tardive, tel le XIXe siècle, des sources tirées des archives de la Compagnie de la Baie d’Hudson existent sur Fort George. Les journaux quasi quotidiens, que les chefs de poste tenaient, contiennent des commentaires répétitifs articulés autour des saisons qui, lorsqu’on les compare d’une année à l’autre, apportent un éclairage moins banal qu’il n’y paraît ; ils sont du reste soignés quant aux règles de comptabilité précisant les pertes et profits. Il ne faut pas s’étonner, dans cette perspective, que l’intérêt primordial des chefs de poste se soit polarisé sur les fourrures plutôt que sur les chasseurs. Lorsqu’ils parlent des autochtones, qui sont toujours identifiés, c’est en fonction de la quantité de peaux ou de victuailles qu’ils rapportent, rarement de la famille, et encore moins des femmes. Celles-ci apparaissent dans les cas où elles offrent du petit gibier ou du poisson, mais elles sont de préférence désignées du nom du mari ou du fils ; en revanche, bien qu’en nombre limité, elles apparaissent beaucoup plus tard, pendant les années fastes, parce qu’elles se livrent elles-mêmes aux activités de chasse.

[40]


Infortunes et premiers contacts

Étant donné les événements qui avaient secoué la baie au siècle précédent, les employés durent commencer à explorer la côte septentrionale afin d’ouvrir des comptoirs, et par la suite l’hinterland, où ils avaient négligé se rendre jusqu’à présent.






Share with your friends:
1   ...   9   10   11   12   13   14   15   16   ...   51




The database is protected by copyright ©essaydocs.org 2020
send message

    Main page