Chapitre Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde L



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Sujet de bac 2



Objet d’étude 

Le roman et ses personnages


Corpus

Texte A Jean GIONO, Que ma joie demeure, (1935), éditions Grasset

Texte B Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, ( 1951), éditions Corti

Texte C Sylvie GERMAIN, Tobie des marais, (1998), éditions Gallimard


Question
Quels éléments rapprochent ces textes du registre merveilleux ?
Travail d’écriture 
Commentaire
Vous commenterez le texte de Jean Giono extrait de Que ma joie demeure (texte A), jusqu’à « au fond des hauteurs ».
Dissertation
Comment comprenez-vous cette phrase de Sylvie Germain, extraite de son essai intitulé les Personnages : « Tous les personnages sont des dormeurs clandestins nourris de nos rêves et de nos pensées, eux-mêmes pétris dans le limon des mythes et des fables, dans l’épaisse rumeur du temps qui brasse les clameurs de l’Histoire et une myriade de voix singulières, plus ou moins confuses » ? Pour illustrer votre réflexion, vous vous appuierez sur des exemples précis, tirés du corpus, des textes étudiés en classe, mais aussi de vos lectures personnelles.
Invention
Imaginez la suite du texte C, en continuant le dialogue entre les personnages, dans lequel vous insérerez un portrait des deux héros. Raphaël fait une proposition à Tobie, qui va changer radicalement le cours de sa vie : comment celui-ci réagit-il ?

Texte A Jean GIONO, Que ma joie demeure, (1935), éditions Grasset
Texte B Julien GRACQ, Le Rivage des Syrtes, ( 1951), éditions Corti

Texte C Sylvie GERMAIN, Tobie des marais, (1998), éditions Gallimard

Corrigés
Sujet de bac 1


Question
Analyser le sujet

On ne vous demande pas d’avoir lu le roman en entier : la simple lecture des deux extraits vous permet de surplomber le destin du personnage, puisque l’un est placé au début du roman et l’autre à la fin.

Attention à la deuxième partie de la question : remarquez les parallélismes entre les deux textes.

Les deux extraits nous offrent une image tout à fait opposée de Gervaise. Le chapitre V nous la présente à un point culminant de sa vie, heureux et prospère, tandis que le chapitre XIII raconte la mort de l’héroïne dans des conditions sordides. On remarque des parallélismes entre les deux extraits.

D’une part, dans les deux textes, le point de vue des habitants du quartier est prépondérant (« Le quartier la trouvait bien gentille », texte A). Ce point de vue transparaît dans les deux extraits à travers la récurrence du pronom indéfini « on », et aussi par les discours rapportés. Mais le quartier a un comportement opposé vis-à-vis de l’héroïne : autant Gervaise est admirée et bien considérée dans le premier extrait, autant elle est méprisée avant sa mort, qui survient dans l’indifférence générale. (« On ne sut jamais au juste de quoi elle était morte », texte B) Elle est passée d’une grande popularité à l’exclusion.

D’autre part, on remarque l’importance du thème de la nourriture dans les deux textes. Gervaise est trop grasse dans le texte A, cela est perçu comme un signe social de réussite (« quand on gagne de quoi se payer de fins morceaux », texte A) C’est la faim du personnage qui est soulignée dans le texte B : elle « mourait un peu de faim tous les jours », et elle va même jusqu’à manger « quelque chose de dégoûtant », pour amuser les gens du quartier.

Ensuite, le thème de la mort de Gervaise est déjà envisagé dans le premier extrait : « Quant à mourir dans son lit, (…) elle y comptait mais le plus tard possible, bien entendu ». On peut constater que ce souhait n’est pas exaucé : loin de mourir dans son lit, elle meurt dans une niche sous l’escalier, sur de la paille.

Enfin, on peut dire que les faiblesses de Gervaise sont déjà perceptibles dans le premier texte, même si elles ne sont pas décrites comme des défauts explicitement : l’héroïne semble déjà indolente (« elle s’oubliait parfois sur le bord d’une chaise ») alors que dans le deuxième texte, on affirme qu’elle « creva d’avachissement ».

Le parallélisme de ces thèmes ne fait que souligner l’opposition des deux passages. En définitive, les deux extraits symbolisent bien le déclin du personnage.

Commentaire
Analyser le sujet

Il s’agit d’un portrait : comment est caractérisé le personnage ? Etudiez les éléments de caractérisation directe et indirecte.

Le point de vue fait l’originalité du passage : relevez les indices qui vous permettent d’identifier la focalisation. Comment Zola insère t-il des discours rapportés dans ce portrait ?
Attention : les titres en couleur sont là pour vous guider dans la lecture des corrigés : en aucun cas, on ne doit les trouver dans une copie.
Introduction

L’Assommoir est le premier vrai grand succès littéraire populaire d’Emile Zola, en 1877. Il fit scandale car il présentait de façon très crue la déchéance de ses personnages due à l’alcoolisme. Mais dans ce texte, l’auteur fait un portrait élogieux de Gervaise, alors que tout lui réussit : elle vient d’ouvrir sa boutique de blanchisserie, elle est populaire et heureuse. Elle est à l’apogée de sa vie. Comment Zola décrit-il Gervaise en adoptant le point de vue collectif de tout un quartier ? Pour répondre à cette question, nous étudierons dans un premier temps le rôle de la focalisation dans cet extrait, avant d’envisager la caractérisation du personnage.
Développement

I. Une focalisation interne originale

Zola utilise un point de vue interne pour faire le portrait de Gervaise, mais il n’est pas commun : au lieu de transcrire les pensées d’un seul personnage, c’est l’opinion de tout un quartier qu’il exprime.

1. Un quartier unanime. Plusieurs indices montrent que Zola adopte ce point de vue collectif. Le mot « quartier » apparaît explicitement. L’expression « le quartier trouvait » tend à le personnifier puisqu’il est sujet d’un verbe d’opinion. Le pronom indéfini « on » est récurrent : on le trouve quatre fois. Il montre l’anonymat de ce point de vue diffus. D’autres expressions insistent sur l’unanimité de l’opinion : « il n’y avait qu’une voix », « tout le monde ». Nous pouvons remarquer que jamais Zola n’utilise le pluriel pour caractériser l’opinion de la rue, ce qui tend à en faire un personnage à part entière, qui joue un rôle dans le destin du personnage au succès duquel il participe. Les verbes d’énonciation ou d’opinion sont nombreux : « trouvait », « clabaudait », « reconnaître », « disait »(x2).

2. Le discours indirect libre .L’insertion du discours rapporté est discrète puisque Zola utilise le discours indirect libre qui intègre à la description des paroles. Le rythme et les structures de phrases « naturelles » semblent sortir d’une conversation : « n’est-ce pas ? », «Enfin, c’était une jolie blonde », « Elle devenait gourmande ; ça, tout le monde le disait ». (On imagine presque le hochement de tête de la commère anonyme qui prononce cette phrase, au moment où elle dit « ça ») Ce sont surtout les tournures familières, parfois pittoresques, qui apparentent la description à un discours : « clabaudait », « une bouche pas plus longue que ça », « elle avait la veine », « elle travaillait toujours dur, se mettant en quatre ». Le portrait, grâce à ce vocabulaire populaire, semble plus réaliste, et y gagne en originalité.

3. La fonction du point de vue L’utilisation d’un tel point de vue a aussi un sens romanesque. L’importance de l’opinion du quartier est ainsi mise en valeur et souligne la popularité de Gervaise à cette période de sa vie. Cette focalisation collective fait de Gervaise un personnage public d’importance : c’est une commerçante qui a une place de choix dans la vie sociale du quartier. Mais ce point de vue souligne aussi le rôle de juge qu’a le quartier. On constate par exemple l’indulgence du peuple à l’égard de certains défauts de Gervaise : la gourmandise et l’embonpoint du personnage sont perçus comme un signe de réussite sociale. Ce jugement deviendra plus sévère au fil du roman, puisque cette icône populaire finira exclue.

Transition

Le point de vue de l’opinion publique consacre donc Gervaise à cette période de sa vie en l’élevant au rang d’héroïne du quartier. Il permet aussi à Zola d’établir un portrait original de son personnage.
II. Le portrait de Gervaise

Gervaise est décrite à la fois de façon directe et de manière indirecte, à travers ses gestes et ses attitudes. On peut se demander en quoi les traits de Gervaise tels qu’ils sont évoqués annoncent l’évolution ultérieure du personnage.

1. La caractérisation directe du personnage Zola utilise un vocabulaire mélioratif qui met directement en valeur Gervaise aussi bien sur un plan moral (elle est « gentille » et courageuse) que sur un plan physique, qui est plus développé : avec ses « grands yeux », sa « bouche pas plus grande que ça », ses « dents très blanches ». Le procédé d’accumulation renforce la valorisation du personnage. Elle n’est pas loin des héroïnes de roman les plus conventionnelles, car c’est une « jolie blonde » et même « parmi les plus belles », ce superlatif confinant à l’hyperbole. Mais le réalisme de Zola est perceptible car l’éloge admet une concession : « sans le malheur de sa jambe ». D’ailleurs, il y a une progression dans la description, car le portrait s’attarde ensuite sur les faiblesses de Gervaise. Les expressions mélioratives s’allient à des mots péjoratifs : « ses traits fins (+) s’empâtaient (-)» « une lenteur (-) heureuse (+) ». Ces alliances de mots nuancent le tableau trop idéal. La description se fait ensuite indirectement.

2. La caractérisation indirecte Zola caractérise en effet son personnage à travers des gestes et des habitudes. Il présente une sorte de cliché figé de son héroïne dans une posture rêveuse : « Maintenant, elle s’oubliait parfois sur le bord d’une chaise, le temps d’attendre son fer » La caractérisation indirecte est moins élogieuse car, ambiguë, elle peut être interprétée comme exprimant une sorte de mollesse. On retrouve le procédé des alliances de mots : dans « sourire vague », l’adjectif annule la bonne impression du sourire, de même « face noyée » a une connotation morbide alors que l’expression « joie gourmande » est très positive. Son courage est enfin évoqué avec insistance à travers ses pratiques professionnelles: « elle travaillait toujours dur », jusqu’à passer « elle-même les nuits, les volets fermés ». On remarquera la modalité itérative de ce récit, qui met en valeur la récurrence de ses activités nocturnes.

3. La préfiguration de l’évolution du personnage. Ce qui apparaît au quartier comme un signe de réussite sociale, l’embonpoint de Gervaise, peut sembler a posteriori annonciateur de sa déchéance ultérieure : on perçoit déjà une dégradation de la beauté de Gervaise (« ses traits fins s’empâtaient »), et sa passivité béate semble menaçante, parce qu’elle est présentée comme quelque chose de nouveau ; c’est une évolution du personnage : « maintenant, elle s’oubliait parfois ». Cette mollesse latente s’oppose à son hyperactivité nocturne. Derrière le point de vue du quartier, très indulgent envers Gervaise, se profile celui du romancier, qui a plus de recul : il surplombe l’histoire de son héroïne, et il introduit dans son portrait, alors même qu’elle est à son apogée, les germes de la dégradation à venir.

Bilan

La caractérisation du personnage, à la fois directe et indirecte, est donc nuancée : derrière l’éloge on perçoit les failles de l’héroïne.
Conclusion

Après avoir étudié la focalisation originale de cet extrait, qui adopte le point de vue collectif de tout un quartier, nous avons relevé l’ambiguïté du portrait de Gervaise : il est certes globalement élogieux, mais il révèle aussi des faiblesses qui peuvent préfigurer la chute ultérieure du personnage. En effet, le dénouement montre que Gervaise meurt alcoolique, marginalisée. La société qui fait son éloge au moment de son petit succès commercial est la même qui va l’exclure impitoyablement.


Dissertation
Analyser le sujet

On peut répondre à la question posée par oui ou par non : le plan attendu dans cette dissertation est donc de type dialectique (« thèse-antithèse »et éventuellement « synthèse »). Commencez par développer le point de vue avec lequel vous êtes le moins d’accord.

Faites une liste de livres qui racontent le déclin d’un personnage ; quel est leur intérêt ? Faites une liste de romans qui racontent au contraire la réussite d’un personnage et demandez-vous la même chose. Enfin, dressez une troisième liste qui regroupe des œuvres pour lesquelles il est plus difficile d’identifier la trajectoire du personnage, entre échecs et réussite…

Pensez à varier vos exemples : le sujet porte sur toutes les sortes de romans : pensez aux policiers, à la science fiction, autant qu’au naturalisme ou aux romans picaresques…

Introduction

Les héros des romans picaresques sont des aventuriers qui cherchent à réussir. Au XIXe siècle, dans les romans de Balzac, Rastignac se lance à la conquête de Paris, tout comme Bel Ami, de Maupassant. L’envie de réussir est aussi leur moteur. A l’opposé, dans l’Assommoir, Gervaise meurt d’alcoolisme dans le plus grand dénuement. Le déclin des personnages représente-t-il un intérêt romanesque aussi vif que leur réussite, liée à la notion même d’héroïsme ? L’échec peut-il être un moteur de l’intrigue aussi captivant que le succès ? Tout d’abord, il peut paraître naturel de tenir à ce que les héros de roman tournent bien. Mais nous verrons aussi pourquoi les oeuvres décrivant le déclin d’un personnage sont souvent passionnantes. Enfin, nous nous demanderons si la question de la réussite ou de l’échec du personnage n’est pas à relativiser.



I. L’intérêt de voir les héros réussir

Le lecteur a souvent comme premier réflexe d’espérer le succès des héros de roman. Pourquoi les héros de roman qui réussissent sont-ils intéressants ?



1. Une identification du lecteur favorisée

Tout d’abord, un personnage qui réussit encourage le lecteur à s’identifier à lui…On peut penser qu’a priori il suscite plus d’enthousiasme. Les romans picaresques semblent animés d’une énergie positive qui suscite le plaisir de la lecture. Ainsi, Gil Blas de Santillane présente un héros dynamique, à la recherche de sa bonne fortune, et ses aventures ont un côté jubilatoire. Le lecteur espère naturellement la réussite des héros qu’il accompagne, et le succès que le personnage rencontre dans ses entreprises est souvent proportionnel à l’élan que le lecteur peut ressentir dans sa lecture. C’est d’ailleurs un des principes du roman policier où l’on attend que l’enquêteur résolve l’énigme.

2. Les personnages qui déçoivent

A contrario, on peut être déçu par un personnage qui se révèle médiocre. C’est le cas de l’héroïne d’Une vie de Maupassant, sa naïveté, l’échec de son mariage avec un imposteur peuvent décevoir le lecteur. Emma Bovary est aussi un personnage déceptif ; sa mort à la fin du roman est un passage particulièrement pathétique, suivie par celle de Charles, et ironiquement par le triomphe du pharmacien Homais. Le romancier joue alors avec les attentes du lecteur : il met en scène des anti-héros. Ceux-ci ne peuvent provoquer les mêmes réactions conventionnelles que n’importe quel ouvrage sentimental basique : à la lecture d’un roman dit « à l’eau de rose », le plaisir de voir une jeune femme d’origine modeste, de préférence infirmière ou institutrice, épouser un homme riche et puissant est programmé.

3. Les valeurs héroïques

On peut estimer enfin que la réussite d’un personnage peut correspondre à un système de valeurs héroïques qu’il serait dangereux de remettre en cause : heureusement, ce n’est pas John Silver qui triomphe dans L’Ile au trésor de Stevenson, mais le jeune Jim et ses amis. Dans les romans de Victor Hugo les bons l’emportent aussi sur les méchants : dans Les Misérables, Jean Valjean est un homme qui réussit à devenir un riche industriel, maire de sa ville, alors qu’il n’était qu’un bagnard. Certes, il doit renoncer à sa situation ensuite mais il fait la preuve de sa bonté fondamentale en protégeant Cosette, et sa vie reste un modèle, sur tous les plans. Victor Hugo, à travers la réussite de ce héros, défend une certaine conception de la vie, idéaliste. La réussite d’un personnage peut être celle d’un système de valeurs.

Transition

Nous avons constaté que la réussite du héros de roman peut favoriser la dynamique de lecture, ou soutenir des valeurs positives, mais faut-il pour autant en conclure que toutes les œuvres qui racontent le déclin d’un personnage soient dépourvues d’intérêt ?
II . L’intérêt des personnages en échec

Mépriser toutes les œuvres qui se terminent mal pour le héros reviendrait alors à condamner bon nombre des monuments de la littérature… Car il faut bien le constater : raconter le bonheur constant d’un héros n’offre pas autant de matière littéraire que faire le récit de ses malheurs, pour plusieurs raisons.


  1. Leur aspect pathétique

Un personnage qui ne réussit pas peut susciter l’émotion, la pitié. Dans Une maison pour Mr Biswas, de V.S Naipaul, le héros est très médiocre : il est même méprisé par sa propre famille. Pourtant, il en devient touchant. Poil de carotte de Jules Renard joue également sur le registre pathétique, ou bien Les malheurs de Sophie de la comtesse de Ségur ou pire encore Mon bel oranger de José Mauro de Vasconcelos : ces romans racontent les malheurs de jeunes enfants, et jouent donc sur la corde sensible du lecteur.

2. Leur valeur didactique

De plus, les malheurs des personnages sont souvent instructifs. Leurs cas parfois tragiques peuvent marquer et servir de leçon. Dans son roman Une saison blanche et sèche, André Brink dénonce l’apartheid en Afrique du Sud, à travers l’histoire d’un professeur blanc qui se trouve rejeté par tous, persécuté, parce qu’il a décidé d’enquêter sur la disparition du fils d’un domestique noir. Dans 1984, de Georges Orwell, la lutte clandestine du héros contre un système totalitaire  échoue: ce roman d’anticipation nous fait prendre conscience des dangers du totalitarisme. Ces exemples montrent que le malheur où sombrent les personnages peut avoir une fonction dénonciatrice, et servir une cause, en provoquant un sentiment de révolte chez le lecteur.



3. Leur valeur expérimentale et réaliste

D’autre part, pour les romanciers naturalistes, il s’agit avant tout de montrer la vérité telle qu’elle est. Zola affirme que « l’artiste a le droit de fouiller du cadavre humain, de s’intéresser à nos plus petites particularités (…) dans nos joies et dans nos douleurs » (Mes haines, causeries littéraires et artistiques, texte C) Pour lui, cet aspect expérimental permet d’exposer sans détour la réalité humaine, afin d’essayer de mieux la comprendre. Le destin de Gervaise dans l’Assommoir illustre les ravages de l’alcoolisme, en suivant les différentes étapes de cette chute.

Transition

Nous avons pu constater que le déclin des personnages était intéressant pour trois raisons au moins : il pouvait susciter la compassion, servir de leçon, ou refléter la réalité humaine avec réalisme. Mais la réussite ou l’échec des personnages d’un roman peuvent-ils vraiment être un critère pour juger la valeur d’une oeuvre ?


III. La difficulté de juger une œuvre en fonction de la réussite ou du malheur de ses personnages

Il peut tout d’abord s’avérer très difficile d’évaluer réellement la réussite d’un personnage, et d’autre part, d’autres critères peuvent sembler plus déterminants pour juger la qualité d’un roman.



1. Quelle réussite ?

Certains personnages connaissent une ascension sociale fulgurante, mais le succès de leur carrière a parfois des causes peu avouables : le lecteur n’idéalise pas Bel Ami, qui parvient à ses fins grâce à ses succès féminins. Le cynisme du héros de Maupassant pousse le lecteur à relativiser sa réussite, qui n’est pas éclatante pour sa moralité. C’est la même chose pour le Paysan parvenu de Marivaux, qui est un personnage moins cynique, mais qui se sert aussi de ses succès féminins pour s’élever dans la société. Dans Les Choses de Pérec, l’ascension sociale du couple de héros repose sur leur esprit matérialiste, qui n’a d’égal que leur médiocrité. On ne peut donc pas dire que les victoires sociales remportées par les personnages soient une « réussite » sur tous les plans : elles cachent parfois l’échec d’un système de valeurs.



  1. Quel déclin ?

De même, il est parfois difficile d’évaluer la défaite des personnages. Dans Germinal, la famille Maheu paye un lourd tribu : plusieurs de ses membres sont morts tragiquement, dont le chef de famille, et le mouvement social lancé par Lantier a échoué ; leur misère est donc pire qu’avant. Pourtant Zola finit son roman sur une note d’espoir (qui justifie le titre) : cette histoire illustre le début d’un mouvement social important, les ouvriers ont commencé à se révolter contre leur exploitation, à se montrer solidaires, et cet échec n’est qu’un premier pas qui porte les « germes » d’une révolution. Comment évaluer également l’échec de Julien Sorel ? Le héros du Rouge et le Noir finit mal, après sa tentative de meurtre contre madame de Rênal, mais n’a-t-il pas malgré tout plutôt connu une vie romanesque, lui qui n’était que le fils d’un meunier ? Les échecs des personnages sont donc très difficiles à évaluer.

  1. Les véritables critères de l’intérêt d’un roman

Ce n’est donc pas la trajectoire du personnage qui fait la valeur d’un roman en soi. C’est un ensemble de qualités qui le rendent intéressant : style, structure, originalité, sensibilité... On peut constater que Marivaux n’a pas voulu finir ses romans, laissant inachevés La vie de Marianne et Le paysan parvenu : leur vie finit-elle bien ? En tout cas, elle continue, à nous de l’imaginer…
Conclusion

Nous avons constaté que les romans pouvaient être intéressants aussi bien quand ils racontaient la réussite d’un personnage que quand ils retraçaient son déclin. Ce n’est finalement pas un critère opérant pour déterminer la valeur d’une œuvre, bien d’autres éléments font l’intérêt d’un roman. Il faut parfois relativiser les succès d’un personnage odieux, ou les échecs d’un autre plus sympathique, qui faute de réussir dans sa vie romanesque, parviendra à nous plaire et à nous toucher… Nous devrions sans doute réfléchir avant tout à ce que signifie «  réussir sa vie »…


Invention
Analyser le sujet

Le texte de Zola contient déjà les prémisses d’un dialogue puisqu’il imagine dans le deuxième paragraphe ce que pourraient dire ses adversaires. Vous pouvez vous en inspirer pour commencer la conversation.

Ne vous limitez pas cependant aux idées contenues dans l’article de Zola : faites preuve d’imagination personnelle, notamment en vous appuyant sur des exemples précis d’œuvres naturalistes.

Attention au relâchement du style, souvent favorisé par le dialogue. Vous devez faire parler ensemble deux hommes de lettres, et les familiarités n’ont pas leur place dans la conversation !

Par hasard, Emile Zola rencontre dans le salon de son éditeur un célèbre critique littéraire, connu pour ses prises de position contre les écrivains naturalistes.

Emile Zola prend l’initiative d’entamer la conversation, après une première salutation, plutôt froide, accompagnée d’un regard défiant: « Cher monsieur, j’ai déjà lu plusieurs de vos articles qui condamnent sévèrement le réalisme d’un certain nombre de nos romans contemporains. Me voilà face à vous pour en débattre.

-Je ne suis pas fâché de vous rencontrer. Je me désole en effet de cette mode du réalisme, que vous appelez aussi naturalisme, et qui gagne de plus en plus de nos romanciers. (Soupir) Vous-même n’avez pas manqué d’y succomber…

- Moi, j’aurais succombé à une mode ? Une nouvelle page de la littérature est en train de se tourner, et j’y participe. Je ne subis pas un nouvel engouement collectif. Je crée, monsieur, une nouvelle façon d’écrire des romans. Ils contiennent des pages d’une vérité effrayante, et c’est sans doute leur franchise brutale qui blesse votre délicatesse. (Sourire ironique).

- Il faut bien mettre un peu de vérité dans les romans, mais pourquoi descendre si bas ? Il y a chez vous un parti pris de provocation : la mort de Gervaise, dans l’Assommoir, cette insistance à étaler sa déchéance… C’est indigne !

-Mais c’est l’alcoolisme, qui est indigne ! (Levant les yeux au ciel). Je veux ouvrir les yeux de tous sur les conditions de vie des plus humbles. Mon roman peut en aider plus d’un à comprendre la mécanique implacable de l’exclusion. Ce qui est arrivé à Gervaise peut arriver à n’importe quelle autre jolie commerçante à la mode dans son quartier…

-Je ne crois pas qu’il faille aller jusque là : comment expliquez-vous la scène de violence collective indécente, qui conduit les femmes de Germinal à assassiner leur épicier en le mutilant sauvagement ? N’êtes-vous pas en plein excès délirant ? N’est-ce pas le goût du scandale qui vous fait écrire de pareilles pages ?

-Et la violence faite à ces femmes par la misère, qu’en pensez-vous ? N’est-elle pas encore plus barbare ? Ce déchaînement collectif est à la mesure de ce qu’elles subissent dans la vie. Il est tout à fait justifié dans mon roman, et peu importe le scandale… Le plus scandaleux n’est pas toujours là où l’on croit…

-Je vous reproche aussi de ne plus vous préoccuper de l’art, du beau. Vos livres ne s’occupent que de la réalité, quand bien même celle-ci est laide. Nous l’avons tous les jours devant les yeux, la réalité, avec tous ses malheurs quotidiens, sa grisaille… La littérature a pour fonction de nous faire rêver, de nous distraire de nos problèmes, et pas de nous y plonger…

-Je vois bien que nous n’avons pas du tout la même conception du beau et de la littérature…Pour moi, la réalité, même noire, même compliquée, même moderne, peut être belle : une mine, un grand magasin comme « Au Bonheur des dames », une locomotive à vapeur, les halles… Avez-vous jamais lu une seule de mes descriptions ? N’y avez-vous pas décelé aussi une part de grandiose, d’épique ? Je me flatte d’utiliser les métaphores et les personnifications avec un certain art, ne vous en déplaise…

-Mais vous n’êtes pas Victor Hugo, monsieur Zola… Lui savait nous exalter grâce à des héros exemplaires comme Jean Valjean. Lui poursuivait un idéal, contrairement à vous…

-Je vous conseille de me relire, et vous pourrez constater que je poursuis également un idéal, mais pas de la même façon. Victor Hugo était un romantique, ce qui déformait sa façon de présenter la réalité. Moi, je préfère la montrer telle qu’elle est.

-Cela vous conduit à confondre la science et la littérature : vos théories sur l’hérédité qui sous-tendent toute votre œuvre, qu’apportent-elles vraiment au roman ?

-Mais pourquoi diable faudrait-il opposer science et littérature ? Il ne faut pas s’opposer à tout prix au progrès, à la modernité. Vous vous enfermez dans un conservatisme littéraire des plus vains, en refusant de voir le monde évoluer.

- C’est vous qui vous fourvoyez en avilissant le genre romanesque.

-L’histoire rendra compte de votre erreur, monsieur. Laissez les artistes créer, vous n’en faites pas partie. Retournez tranquillement à votre journal, où je vous conseille de vous occuper désormais d’une autre rubrique : la critique littéraire n’est pas faite pour vous…

-Je ne vous salue pas, monsieur. »

Sur ces mots, le célèbre critique remet son chapeau d’un geste brusque, prend sa canne, et sort mécontent de la pièce. Zola a un petit sourire, puis il entre d’un pas mesuré dans le bureau de son éditeur.
Corrigés




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