Chapitre Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde L



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Chapitre
Le roman et ses personnages : visions de l’homme et du monde

Le mot « roman » est apparu au XIIe siècle. Il a alors deux significations : il peut désigner la langue parlée dans le nord de la France ou bien un récit en vers français (comme les romans de la Table ronde). Le roman ne renvoie à des textes en prose qu’à partir du XIVe siècle. Mais il a déjà son sens moderne, tel que le définit Le Petit Robert : « œuvre d’imagination en prose, assez longue, qui présente et fait vivre dans un milieu des personnages donnés comme réels, nous fait connaître leur psychologie, leur destin, leurs aventures. »

1 L’histoire des personnages à travers celle du roman

A. Le XVIIe siècle : des personnages sous influences…



  • 1. les héros raffinés des romans précieux

Les romans héroïques précieux de Mlle de Scudéry (1607-1701) sont écrits dans un esprit épique : les personnages sont marqués par le modèle des héros antiques d’Homère ou de Virgile, ou par des modèles italiens comme ceux de L’Arioste ou du Tasse. Clélie est un roman à clés qui transpose les mœurs antiques, et qui contient la fameuse « carte du tendre ».
Dans la même veine précieuse, on trouve aussi des romans pastoraux : L’Astrée d’Honoré d’Urfé (1567-1701) est celui qui a connu à l’époque le plus grand succès. Les personnages, Astrée et Céladon, y illustrent un idéalisme éthéré : leurs amours illustrent le goût de la préciosité pour l’analyse des sentiments.


  • 2. Les héros joyeux des romans comiques.

A l’opposé des héros « parfaits » des romans précieux, on trouve les personnages réalistes des romans comiques, dont les aventures sont parfois sordides. C’est le cas dans L’histoire comique de Francion, (1623) de Charles Sorel. On peut y déceler l’influence du roman picaresque espagnol qui est en vogue au début du siècle. Le picaro est un personnage d’aventurier errant, un gueux généralement sans foi ni loi, dont l’histoire à rebondissements connaît de multiples péripéties : il est en quête d’un statut social. En marge de ce mouvement, le Don Quichotte de Cervantès, traduit en 1614, a connu un énorme succès.
Le Roman comique de Scarron (1610-1660) est une « épopée burlesque ». On peut voir dans cette écriture parodique la critique implicite du genre des romans précieux, qui se voulaient épiques, même si les romans comiques, moins nobles, plus populaires, s’adressent à des lecteurs différents. Ces romans-fleuves (aussi bien les romans précieux que les romans comiques) ont des intrigues souvent enchâssées et entremêlées, typiques du baroque.


  • 3. Les héros parfaits du roman classique.

Le chef d’œuvre du roman classique est la Princesse de Clèves de madame de la Fayette (1678). A l’opposé des romans baroques, l’intrigue y est dépouillée, et vraisemblable, réduite à une seule ligne narrative : il y a une unité d’action qu’on ne trouvait pas jusque là dans le roman. Les portraits du Duc de Nemours et de mademoiselle de Chartres sont à la mesure de la magnificence de la Cour. Tous les traits du personnage contribuent à refléter les traits idéaux d’une personne attachée à la cour prestigieuse de Henri II :

« Ce prince était un chef-d’œuvre de la nature ; ce qu’il avait de moins admirable, c’était d’être l’homme du monde le mieux fait et le plus beau. Ce qui le mettait au-dessus des autres était une valeur incomparable, et un agrément dans son esprit, dans son image et dans ses actions que l’on n’a jamais vu qu’à lui seul. » (La princesse de Clèves, Madame de la Fayette)

Cependant, à l’époque classique, les romans connaissent surtout des détracteurs : les prédicateurs de l’époque leur reprochent leur invraisemblance et leur nocivité : ils divertiraient de façon malsaine les esprits, et encourageraient les passions. Un janséniste comme Pierre Nicole qualifie l’auteur de romans d’ « empoisonneur public ». A la fin du siècle, le genre romanesque n’est plus à la mode : Boileau lui-même le critique sévèrement. Le roman est un genre trop hétéroclite, sa moralité est souvent douteuse, et cela ne plaît guère aux partisans de l’ordre classique.



B. Le XVIIIe siècle : la naissance du héros de roman moderne

  • 1. Le personnage entreprenant de la veine réaliste.

L’influence du picaresque espagnol se fait encore sentir dans Gil Blas de Sentillane de Lesage (1735), puisque le héros part sur les chemins à la recherche de la réussite, et connaît de multiples aventures. Dans les romans de Marivaux, Le paysan parvenu (1735) et La vie de Marianne (1741), c’est à la fois l’analyse fine des sentiments et des comportements qui est intéressante, et la façon dont le personnage arrive à faire sa place dans la société. Ainsi, Marianne est une jeune fille intelligente et jolie, mais orpheline : elle doit affronter des obstacles pour trouver un statut social respectable, et elle fait face courageusement à un échec amoureux. Le monde autour d’elle n’est pas parfait : le pieux vieillard qui la soutient veut abuser d’elle, le charmant fiancé tombe amoureux d’une autre, et Marianne elle-même fait quelques compromis avec la morale…

  • 2. Le personnage hédoniste du roman libertin.

  • Les égarements du cœur et de l’esprit de Crébillon-fils est le premier des romans libertins (1736) : il retrace l’initiation sentimentale et les aventures successives d’un jeune homme, Meilcour. Le thème de l’initiation amoureuse est d’ailleurs un passage souvent obligé de ce courant romanesque, qui va de Vivant Denon (Point de lendemain), à Sade en passant par Restif de la Bretonne. Les liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, roman épistolaire polyphonique, (1782) représente le plus grand chef d’œuvre des romans de cette veine.

    • Le mot « libertin » vient du latin « libertinus », qui signifie « affranchi ». Il a désigné d’abord les « esprits forts », les libres penseurs, qui rejettent les préceptes de l’Eglise, puis la morale dominante (liée à la religion). Il s’agit donc d’une attitude philosophique indépendante, en rupture avec le modèle en cours. Mais le libertinage concerne aussi les mœurs et désigne celui dont la sexualité libérée et inconstante n’est pas liée forcément à des sentiments amoureux, mais au désir.

  • 3. Le personnage philosophe du roman des Lumières.

  • Les Lettres persanes de Montesquieu (1721) consignent la correspondance fictive de deux Persans, Usbeck et Rica, qui effectuent un voyage en France et partagent leurs impressions de voyage. La découverte d’une société radicalement différente de la leur les fait aller de surprise en surprise : le roman devient une satire des mœurs, car nos coutumes, aux yeux de deux étrangers, semblent souvent absurdes. Montesquieu met ainsi en valeur les travers de la vie parisienne :

« Je trouve les caprices de la mode, chez les Français, étonnants. Ils ont oublié comment ils étaient habillés cet été ; ils ignorent encore plus comment ils le seront cet hiver. Mais, surtout, on ne saurait croire combien il en coûte à un mari pour mettre sa femme à la mode ». (Lettre XCIX, Les Lettres persanes, Montesquieu)

  • Jacques le fataliste et son maître de Denis Diderot (1773) est une autre œuvre représentative des Lumières : le texte a une portée sociale, morale, et philosophique. Mais il peut être aussi qualifié d’ « anti-roman ». Le dialogue entre Jacques, le valet, et son maître est constamment interrompu par des digressions, par des interventions du narrateur, des récits secondaires racontés par d’autres personnages. L’auteur « casse » les conventions romanesques, en apostrophant le lecteur, en dénonçant les artifices de la fiction, qu’il remet en cause.

« Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? » (Incipit de Jacques le Fataliste)

  • 4. Le personnage sensible du courant pré-romantique

Une nouvelle sensibilité apparaît dans la seconde moitié du siècle avec l’influence des romans réalistes anglais et La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau (1761). Ce roman épistolaire raconte l’amour impossible entre la jeune Julie et son précepteur Saint-Preux : leurs différences sociales empêchent leur union. La passion et la vertu des deux héros sont au cœur de l’intrigue. Les élans du cœur des personnages s’expriment avec un lyrisme spontané et une sensibilité exacerbée.

B. Le XIXe siècle : le triomphe du roman et de ses personnages



  • 1. L’idéalisation du personnage romantique

Victor Hugo (1802-1885), à travers ses romans, en revient à une conception épique du roman : l’auteur est une sorte de conscience des peuples, qui doit accentuer, dramatiser les événements, pour leur donner un sens symbolique, en procédant par scènes et tableaux. Dans Les Misérables, Hugo élève jusqu’au mythe le personnage du forçat Jean Valjean, et deux enfants, Cosette, image de l’innocence persécutée, et Gavroche, emblème du courage et de la liberté. Celui-ci meurt sur les barricades et Hugo lui rend hommage à travers un oxymore célèbre : « Cette petite grande âme venait de s’envoler ».

  • 2. La modernité du personnage réaliste

  • On a donné à Balzac (1799-1850) le titre de « père du roman moderne. » Le projet titanesque de la Comédie humaine est inspiré de l’Histoire naturelle de Buffon. Puisque la société ressemble à la nature, il veut établir une « comparaison entre  l’Humanité et l’Animalité ». Les personnages sont donc présentés comme autant de « types humains ». Mais son projet a aussi un aspect politique ; il met en valeur dans son œuvre les principes auxquels il tient : l’éducation, la religion catholique, la monarchie sont présentés comme les fondements de la vie sociale. La série des « Etudes de mœurs », dans laquelle on trouve Eugénie Grandet (1833) a pour but de décrire les types humains dans leur environnement social (la vie privée, politique, militaire, parisienne…)

  • L’ idéal romanesque de Flaubert tend à la représentation fidèle de la vie. Son effort d’objectivité est perceptible dans ses romans. Parfois, les personnages disparaissent même derrière les objets qui les entourent et dont ils ne semblent être qu’un prolongement : comme dans la longue description de la casquette de Charles Bovary, au début du livre, mais aussi dans la célèbre scène de la calèche où Emma s’offre à Léon, son amant. Les faits ne sont pas décrits, mais on lit le scandale dans le regard des passants, qui voient « […] une voiture à stores tendus et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu’un tombeau et ballottée comme un navire ». (Emma Bovary) Flaubert met en avant l’importance du style, et chez lui, l’esthétique, la quête du beau est essentielle.



  • 3. Le personnage expérimental du roman naturaliste

  • Zola veut analyser dans ses romans l’interaction entre l’individu et son milieu. Il s’agit pour lui de présenter à travers ses personnages certaines données généralisables, tout en empruntant directement à la réalité la matière de ses livres. Pour le chef de file des naturalistes, le roman est un véritable « document humain » scientifique. Zola s’est d’ailleurs beaucoup inspiré des doctrines de Claude Bernard en matière de médecine expérimentale. L’imagination qui était autrefois célébrée comme une qualité chez un romancier, est, selon Zola, devenue un défaut, le sens du réel devenant la qualité première des auteurs. Il fait l’éloge de la description parce qu’elle permet de dresser « un état du milieu qui détermine et complète l’homme ».

« Montrer le milieu peuple et expliquer par ce milieu les mœurs peuple ; comme quoi à Paris, la soûlerie, la débandade de la famille, les coups, l’acceptation de toutes les hontes et de toutes les misères vient des conditions mêmes de l’existence ouvrière, des travaux durs, des laisser-aller, etc. » (Zola, préface de l’Assommoir)

C. Le XXe siècle : la crise du personnage



  • 1. Le retour au personnage fort des années 1930

On a pu constater un « éparpillement » du personnage dans les années 1920, avec des romanciers comme Marcel Proust, Virginia Woolf ou James Joyce qui mettent l’accent sur la multiplicité des sensations. Avec eux, le roman suit les tortueuses subtilités de la conscience fluide et complexe de l’individu. Dans les années 1930, on observe un retour à un personnage fort, avec des auteurs comme Bernanos, Malraux, Hemingway. Leurs héros sont très impliqués dans le monde, engagés, et leur personnalité est très typée, clairement délimitée. Ils s’éloignent d’une littérature centrée sur l’analyse psychologique, pour s’intéresser au destin de personnages aux prises avec l’histoire, qui cherchent à donner un sens à leur vie. Dans La Condition humaine de Malraux, l’idéal de Kyo, le héros révolutionnaire, est clair : « Sa vie avait un sens : donner à chacun de ces hommes que la famine faisait mourir comme une peste lente la possession de sa propre dignité ».

  • Les années 1950 proclament la mort du personnage : selon Robbe-Grillet dans Pour une théorie du roman, le personnage fait partie des « notions périmées ». Pour le même auteur, c’en est fini de la conception traditionnelle du roman, vu comme « l’analyse d’une passion ».C’est selon Nathalie Sarraute, parce que le roman est entré dans « l’ère du soupçon » ; le lecteur n’a plus confiance dans le romancier, et n’accepte plus les normes du « vraisemblable ».

« Aussi voit-on le personnage de roman privé de ce double soutien, la foi en lui du romancier et du lecteur, qui le faisait tenir debout, solidement d’aplomb, portant sur ses larges épaules tout le poids de l’histoire, vaciller et se défaire ». (Nathalie Sarraute, L’Ère du soupçon, 1956)

  • Nathalie Sarraute cherche à rendre ses romans « grouillants de vie » ; elle nous fait plonger dans une conscience anonyme pour saisir le foisonnement des sensations. Elle mêle récit, dialogue et « drames minuscules » qui se jouent à la limite de la conscience.

« Le personnage dépouillé de toutes ses prérogatives, de son caractère, réduit à n’être qu’un trompe l’œil, une survivance, un support de hasard. Ce personnage est souvent confondu dans un groupe que désignent de simples pronoms pluriels » (Nathalie Sarraute, Nouveau roman, hier, aujourd’hui, 1972)

  1. Comment analyser le roman et ses personnages ?

  1. Le personnage et les points de vue : la focalisation

Pour raconter une histoire, on doit choisir un point de vue : le romancier décide qui perçoit les événements rapportés. Le mot « focalisation » est issu du vocabulaire photographique : c’est le foyer à partir duquel une photo est prise.

  • 1. Le point de vue externe

L’auteur s’efface ; on ignore les pensées des personnages, le compte rendu des actions est fait de façon impartiale, « du dehors ». Seul ce qui est visible de l’extérieur est raconté.

«On faisait la soupe, les cheminées fumaient, une femme apparaissait de loin en  loin le long des façades, ouvrait une porte, disparaissait » (Emile ZOLA, Germinal)

  • 2. Le point de vue interne

Les événements sont perçus à travers les sensations et les pensées d’un seul personnage. On identifie ce point de vue grâce à la présence de verbes de perception, au vocabulaire des sentiments. On reste donc dans l’ignorance de ce que personnage lui-même ne connaît pas; s’il se pose des questions, on n’en a pas forcément les réponses. Ce point de vue subjectif favorise l’identification du lecteur au personnage.

« K attendit encore un instant, regarda du fond de son oreiller la vieille femme qui habitait en face de chez lui et qui l’observait avec une curiosité surprenante, puis, affamé et étonné à la fois, il sonna la bonne. A ce moment on frappa à la porte et un homme entra qu’il n’avait jamais vu dans la maison » (Franz KAFKA, Le Procès)

  • 3. Le point de vue omniscient (ou focalisation zéro)

On connaît le passé, le présent, les pensées et les sensations de l’ensemble des personnages. Le romancier prend un pouvoir plus apparent dans le récit. Ce point de vue est très fréquent dans le roman traditionnel (Hugo, Balzac, Verne…).

« Toutes avaient les unes pour les autres une indifférence mêlée de défiance qui résultait de leurs situations respectives. Elles se savaient impuissantes à soulager leurs peines. » (Honoré de Balzac, Le père Goriot)




  1. Le personnage et le temps : les modalités du récit

Le temps romanesque n’est pas linéaire comme le temps réel : le récit peut accélérer ou ralentir l’action, revenir en arrière, s’arrêter brusquement. Les personnages ont dans le roman une vie plus ou moins complète, certains ne font que des apparitions épisodiques, la façon dont ils s’inscrivent dans le temps peut donc être très intéressante à étudier.

  • 1. La scène

Vie du personnage


Dans le cas de la scène, la durée du récit est grosso modo calquée sur celle des événements. On remarque la succession des actions

« Elle se laissa glisser sur ses genoux, joignit les mains, et regarda Raphaël avec une dévotieuse ardeur » (Balzac, La Peau de Chagrin

)



  • 2. La pause

Il n’y a plus adéquation entre la durée de la lecture et la durée de l’action racontée. La pause peut être descriptive, ou argumentative : le temps que prend le roman pour évoquer un événement se trouve dilaté par les interruptions du récit. On prend plus de temps pour lire le roman qu’il n’en faudrait à la vie réelle pour que se trouvent accomplis les événements évoqués.

« La marquise, alors âgée de trente ans, était belle quoique frêle de formes et d’une excessive délicatesse. Son plus grand charme venait d’une physionomie dont le calme trahissait une étonnante profondeur dans l’âme. » ( Balzac, La femme de trente ans)

  • 3. Le sommaire

Durée du récit

Vie du personnage

Le sommaire condense une durée de vie relativement longue dans un petit espace textuel. Il y a donc une accélération des événements.

« Le reste de l’histoire ne peut se raconter que dans ses grandes lignes. D’autres coups ont suivi ce premier coup. Miss Amelia frappait dès qu’il était ivre et qu’il se trouvait à portée de sa main. Elle finit par le jeter dehors. Elle fut alors obligée de vivre sa souffrance aux yeux de la ville entière ». (Carson Mc Cullors, la Ballade du café triste)


  • 3. L’analepse

L’analepse constitue un « flash-back » : le récit effectue un retour en arrière temporel. « Il s’était mis à écrire seize ans plus tôt, après le triple meurtre de Caroline et des jumeaux. » (Daniel Pennac, La petite marchande de prose)

Récit


  • 4. La prolepse

La prolepse constitue une anticipation du futur : « N’oubliez donc pas ce Marvin Macy, car il jouera un rôle effrayant dans ce qui va suivre. » (Carson Mc Cullors, La Ballade du café triste)



  • 5. L’ellipse

L’ellipse passe sous silence un temps plus ou moins long, qui peut aller de quelques minutes à plusieurs années. Ce que les personnages ont vécu pendant ce laps de temps reste donc sous-entendu, éludé. Cette période est implicitement considérée comme moins intéressante pour l’histoire. L’ellipse est un outil essentiel dans la structure d’un roman.



« Deux jours après la visite du fils Agosti, la mère reçut un mot de Joseph ». (Marguerite Duras, Un Barrage contre le Pacifique)

  • 6. La modalité itérative

Quand un événement qui a lieu plusieurs fois n’est raconté qu’une seule fois, on parle de modalité itérative. L’imparfait à valeur de répétition est souvent utilisé. Cette modalité, comme le sommaire, permet d’accélérer le récit.

« Chaque soir, le vieux Mouque recevait la visite de son ami, le père Bonnemort, qui, régulièrement, avant son dîner, faisait la même promenade. » (Emile ZOLA, Germinal, II, V)

C. Les relations entre le personnage, l’auteur, le narrateur…



  • 1. Les modes de narration

    • Le récit est un montage narratif de plusieurs niveaux: l’auteur écrit un roman et délègue au narrateur le soin de raconter une histoire mettant en scène des personnages. On appelle mode de narration la façon dont le récit est assuré par le narrateur.



    • Il y a deux modes principaux de narration. Le narrateur extérieur au récit raconte l’histoire à la troisième personne : il semble absent du récit. Le narrateur-personnage est en revanche directement présent dans le récit : il le raconte à la première personne, en tant que héros ou personnage témoin.



  • 2. Le statut ambigu de certains auteurs, narrateurs ou personnages

  • Le nouveau roman a beaucoup joué sur le statut de l’auteur et du narrateur. On y trouve des modes d’énonciation originaux : le narrateur peut s’adresser à lui-même, le « je » et le « il » désignent la même personne, plusieurs narrateurs racontent successivement le même événement, etc…

  • La mode récente de l’autofiction brouille les distinctions traditionnelles entre auteur, narrateur et personnage : sans être des autobiographies, les intrigues sont fortement inspirées de la vie des auteurs. Certains romans de Marguerite Duras (Un barrage contre le Pacifique, l’Amant ), les œuvres de Serge Doubrovsky, Chritine Angot appartiennent à ce genre littéraire qui entretient une confusion entre personne et personnage. Serge Doubrovsky définit ainsi l’autofiction : « Autobiographie ? Non. Fiction, d'événements et de faits strictement réels. Si l'on veut, autofiction, d'avoir confié le langage d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté. »

D. La caractérisation des personnages

  • 1. Une construction mentale progressive

  • Le roman offre une somme de données dispersées sur le personnage, que le lecteur assemble. Philippe Hamon dans Poétique du récit définit le personnage comme une construction mentale que le lecteur opère à partir d’un ensemble de signes épars dans le texte. Le lecteur fabrique le personnage au fil de sa lecture à partir d’informations explicites, clairement formulées par l’auteur, mais aussi grâce à des déductions à effectuer à partir du récit, et au jugement de valeur que le texte sous-entend,. C’est « l’effet-personnage », qui est une illusion : au départ le personnage n’existe pas, et le texte romanesque lui donne progressivement une épaisseur.

  • 2. La caractérisation directe et indirecte

    • La caractérisation directe du personnage est constituée par son état civil, ses portraits, sa biographie, un certain nombre de marques explicites qui dessinent progressivement son identité. Certains auteurs, comme Zola ou Balzac, utilisent majoritairement la caractérisation directe.

    • La caractérisation indirecte du personnage passe à travers ses réactions face aux événements, son comportement, ses rapports avec les autres, ses paroles : ces éléments dessinent progressivement la personnalité du héros. Flaubert ou Maupassant adoptent davantage la caractérisation indirecte.

« Un jeune homme de dix-huit ans, à longs cheveux et qui tenait un album sous son bras, restait auprès du gouvernail, immobile. A travers le brouillard, il contemplait des clochers, des édifices dont il ne savait pas les noms ; puis il embrassa, dans un dernier coup d’œil, l’île Saint-Louis, la cité, Notre-Dame ; et bientôt, Paris disparaissant, il poussa un grand soupir. »

(Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, 1869)

Caractérisation directe : il s’agit ici d’une description classique, qui contient des renseignements sur l’identité du personnage. Même si l’on ignore son nom, on apprend son âge, et on a une idée de son apparence.

Caractérisation indirecte : Dans le même paragraphe, on a des indications implicites sur la personnalité de Frédéric Moreau, qui transparaissent à travers son comportement : il ne connaît pas Paris, il semble mélancolique. Le passage de la description pure au récit est perceptible à travers le changement de temps (de l’imparfait au passé simple).


  • 3. Le système des personnages

  • On définit aussi les personnages les uns par rapport aux autres : il y a un système d’oppositions entre eux. L’un apparaît d’autant plus beau que d’autres sont laids, d’autant plus intelligent que d’autres le sont moins. Les marques qui caractérisent un personnage ne sont donc pas isolables, elles fonctionnent comme un système. Celui-ci fait apparaître des couples, des trios, des groupes. Les rapports entre les personnages révèlent des rivalités, des alliances…

  • On distingue traditionnellement le personnage principal des personnages secondaires ou des simples figurants. Seul le personnage principal évolue au cours du roman. Les rôles ne sont pas répartis équitablement : le personnage principal apparaît davantage. Il faut donc étudier sa fréquence, son mode d’apparition dans le roman (portrait, dialogue, action), le volume romanesque de sa présence: l’entend-on beaucoup parler ? le suit-on longuement ?



. Le cadre du portrait, pour le romancier comme pour le peintre, lui permet de mettre en valeur le personnage, au milieu de son entourage. On peut remarquer que la composition d’un portrait est souvent progressive. Différents plans se distinguent ; les indications vont du général au particulier, ou du physique au psychologique, du bas au haut, etc…C’est un véritable art de la composition qu’il s’agit d’étudier.

E. L’analyse actantielle des personnages





Eléments du schéma actantiel

Caractéristiques

Exemple : La vie de Marianne de Marivaux

Héros

C’est lui qui, au terme d’une quête, s’empare de l’objet

Marianne est l’héroïne.

Objet

Ce n’est pas forcément une chose : c’est le but que se fixe le héros.

L’Objet : l’accès à un rang social dont elle se juge digne.

Adjuvants

Ils aident le héros dans sa quête (personnages, objets, événements…)

-Le curé qui l’a élevée et sa sœur

-Sa protectrice, madame de Miran, et son amie madame Dorsin.

-Sa distinction naturelle, son intelligence, sa sensibilité.

Opposants

Ils sont en conflit avec le héros, tentent de le mettre en échec.

-Son statut d’orpheline, et la société qui favorise les gens de condition

-Son premier protecteur, monsieur de Climal qui tente d’abuser d’elle

-Son fiancé Valville, qui tombe amoureux d’une autre.



    • Ce schéma actantiel peut parfois s’appliquer parfaitement à l’intrigue d’un roman, et pour certaines œuvres il ne coïncidera que partiellement avec l’action. Dans d’autres cas, il peut s’avérer moins pertinent. Ce n’est qu’un des multiples outils à notre disposition.

F. Quelles sont les fonctions des personnages dans un roman ?

Fonctions du personnage

Caractéristiques

Exemple

Représentation

Le portrait des personnages donne au lecteur l’image d’une réalité.

« La blancheur de son teint et ses cheveux blonds lui donnaient un éclat que l’on n’avait jamais vu qu’à elle ; tous ses traits étaient réguliers, et son visage, et sa personne étaient pleins de grâce et de charme ». (Madame de la Fayette, La Princesse de Clèves)

Symbole

Le personnage symbolise souvent toute une catégorie de personnes, il dépasse les perspectives individuelles.

La Princesse de Clèves symbolise la magnificence de la Cour de l’époque, célébrée par Madame de la Fayette.

Interprétation

C’est à travers le personnage que se construit le sens du récit.

Nous comprenons à travers la description de ses perfections qu’il s’agit de l’héroïne du roman.

Identification

Les comportements d’un personnage peuvent influencer le lecteur qui a tendance à s’identifier à lui.

L’idéalisation de ce personnage favorise l’identification, car sa beauté est attractive. Elle séduit le lecteur.

Esthétique


Il existe un art de la composition du personnage, et de le créer au fil du récit.



L’utilisation des hyperboles, le rythme harmonieux de la période, dont la fluidité est accentuée par les mots de liaison, mettent en valeur la beauté du personnage.

Information

Le personnage transmet des indices, des valeurs au lecteur.

On est informé sur les critères de la beauté physique au XVIIe siècle. Pâleur du teint, blondeur, régularité des traits semblent valorisants.

L’essentiel à retenir


A chaque siècle ses personnages :


Siècle

Type de personnage

Caractéristiques

Exemples

XVIIe

Le héros précieux
Le personnage des romans comiques

Le personnage classique



Raffiné, marqué par les modèles antiques, idéalisé
Joyeux, réaliste, proche du picaro, sans foi ni loi
Parfait, sobre, vraisemblable

Mle de Scudéry, Clélie

Charles Sorel, L’Histoire comique de Francion


Mme de La Fayette, La princesse de Clèves

XVIIIe

Le personnage de la tendance réaliste

Le libertin

Le personnage des Lumières

Le personnage préromantique



Entreprenant, faisant sa place dans la société
Hédoniste, libre penseur, indépendant
Philosophe, satirique

Sensible, lyrique, passionné



Marivaux, La Vie de Marianne
Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses
Denis Diderot, Jacques le Fataliste et son maître
Jean-Jacques Rousseau, La nouvelle Héloïse

XIXe

Le personnage romantique
Le personnage réaliste
Le personnage naturaliste

Symbolique, épique, idéalisé
Reflet de la réalité, « type humain »
Expérimental, influencé par son milieu, représentant une réalité générale

Victor Hugo, Les Misérables
Honoré de Balzac, La Comédie humaine
Emile Zola, Les Rougon-Macquart

XXe

Le personnage des romans psychologiques

Le personnage engagé

Le personnage du nouveau roman


Complexe, subtil, « éparpillé »
Fort, aux prises avec l’histoire, en quête de sens
Remis en question, « notion périmée » : on parle de la mort du personnage

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu

Malraux, La condition humaine

Nathalie Sarraute, Tropismes



La focalisation, les points de vues

Le point de vue externe = perception « du dehors », sans connaître les pensées des personnages.

Le point de vue interne = perception d’un seul personnage, dont on suit les pensées, les sensations.

Le point de vue omniscient (ou focalisation zéro)= perception de l’ensemble des sentiments et des sensations de tous les personnages.


Les modalités du récit concernent les relations du récit avec le temps.

La scène : durée du récit= vie du personnage.

La pause : durée du récit>vie du personnage

Le sommaire : durée du récit< vie du personnage

Analepse : flash-back

Prolepse : anticipation du futur

Ellipse : élision d’une période plus ou moins longue

Modalité itérative : action répétée racontée une seule fois
La caractérisation du personnage : elle est directe pour les descriptions, les renseignements explicites sur l’identité du personnage, indirecte quand il s’agit de déduire les traits de la personnalité du héros de son comportement ou de ses paroles.
« L’effet-personnage », c’est une illusion de réalité que donne le roman, le lecteur assemblant mentalement au fil du récit des éléments dispersés qui construisent peu à peu le personnage. Pourtant, celui-ci n’est rien au départ.
Le schéma actantiel :

Chargé d’une mission par un destinateur, le Héros est en quête d’un objet (abstrait ou concret) pour un destinataire: c’est l’épreuve principale. Il est aidé par des adjuvants, et entre en conflit avec des opposants. Actant » signifie « force agissante ».



AUTEURS CLÉS
Stendhal

(1783-1842)

De son vrai nom Henri Beyle, Stendhal, après avoir préparé polytechnique, participe à l’épopée napoléonienne. Il fait la campagne d’Italie, puis poursuit sa carrière dans l’administration. Obligé de fuir en Italie après la chute de Napoléon, il y commence son oeuvre littéraire. C’est en France qu’il écrit ses deux chefs d’œuvres romanesques : le Rouge et le Noir (1830) et La Chartreuse de Parme (1839). « Chronique de 1830 » est le sous-titre du roman Le Rouge et le Noir car le destin tragique de Julien Sorel, son ascension et sa chute, sont solidaires de la réalité politique et sociale de l’époque.



« Depuis bien des années, Julien ne passait peut-être pas une heure de sa vie sans se dire que Bonaparte, lieutenant obscur et sans fortune, s’était fait le maître du monde avec son épée. » (Le Rouge et le Noir)
Honoré de Balzac

(1799-1850)

Se consacrant à l’écriture malgré l’avis de ses parents qui le rêvaient notaire, Balzac a toujours espéré faire fortune, dans diverses entreprises, qui firent malheureusement toutes faillite. L’ensemble de son œuvre romanesque, monumentale, est regroupée sous la forme d’une immense fresque: la Comédie humaine. Elle est composée de quatre-vingt quinze ouvrages et peint la société de la première moitié du XIXe siècle. Pour en souligner l’unité, Balzac relie les romans les uns aux autres par des personnages présentés sous des jours différents ou des détails qui « préparent l’histoire de cette Société fictive qui sera comme un monde complet ».



« Les mœurs de toutes les nations du globe et leurs sagesses se résumaient sur sa face froide, comme les productions du monde entier se trouvaient accumulées dans ses magasins poudreux.» (Portrait de l’antiquaire dans La peau de Chagrin)

Gustave Flaubert

(1821-1580)

Après des études de droit, Flaubert consacre sa vie exclusivement à l’écriture. L’évocation incisive de la bêtise humaine est un thème essentiel de ses romans. Mme Bovary peut être lu comme un roman de la médiocrité, et Bouvard et Pécuchet présente deux héros à la fois grotesques et pathétiques. D’autres œuvres comme Salammbô (roman inspiré par un voyage en Orient) ou la Tentation de Saint Antoine sont au contraire des œuvres sensuelles, hautes en couleurs, peuplées de fantasmes.



« Madame Bovary, c’est moi !»

Emile Zola

(1840-1902)

Après son échec au baccalauréat, qui rend difficiles ses débuts dans la vie, Emile Zola fait carrière à la librairie Hachette. Collaborant à plusieurs journaux, il s’engage dans la lutte contre la corruption du second Empire. Il conçoit, parallèlement au journalisme, une grande fresque romanesque en vingt volumes : les Rougon-Macquart. Il veut faire une « histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second Empire ». Parmi ses personnages, les plus humbles ont une grande place : ouvriers alcooliques dans l’Assommoir (1877), courtisane dans Nana (1880), mineurs dans Germinal (1885)…Le thème de l’hérédité, l’influence du milieu sur les êtres sont au centre de cette œuvre très riche. On connaît également Zola pour son engagement dans « l’affaire Dreyfus » et son célèbre « J’accuse »



« J’ai voulu peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière dans le milieu empesté de nos faubourgs. » (Préface des Rougon-Macquart)
Louis-Ferdinand Céline

(1894-1961)

Louis-Ferdinand Destouches (son pseudonyme Céline est le nom de sa grand-mère) a fait de sa propre vie le matériau que ses romans déforment. Né dans un milieu de petits commerçants, il veut y échapper en s’engageant dans l’armée en 1914... Blessé, il part ensuite à Londres, puis au Cameroun, et à son retour entreprend des études tardives : il devient médecin. Son premier roman, Voyage au bout de la nuit (1932), d’inspiration autobiographique, fait scandale : il remet en question la morale, les codes sociaux, et l’usage traditionnel de la langue française. A partir de 1937, l’engagement politique de Céline se caractérise par un antisémitisme virulent, qui transparaît dans ses œuvres.



« Ça a débuté comme ça. Moi, j’avais jamais rien dit. Rien. C’est Arthur Ganate qui m’a fait parler» (Incipit du Voyage au bout de la nuit)
Marcel Proust (1871-1922)

Né dans un milieu privilégié, Marcel Proust mène d’abord une vie de chroniqueur mondain. Il fréquente aristocrates et artistes. Affaibli par l’asthme, il se retire ensuite dans sa chambre, pour se consacrer exclusivement à son œuvre littéraire majeure: A la recherche du temps perdu. C’est un immense roman en sept volumes. L’ample flexibilité de ses phrases épouse le rythme des sensations et des sentiments, ce qui confère à son style volontairement touffu une grande originalité. Son œuvre suit le narrateur depuis son enfance jusqu’à l’affirmation de sa vocation littéraire.



« Longtemps, je me suis couché de bonne heure» (Incipit d’A la Recherche du temps perdu)

Sujet de bac 1


Objet d’étude

Le roman et ses personnages


Corpus

Texte A Emile ZOLA, L’Assommoir, (1877), chapitre V.

Texte B Emile ZOLA, L’Assommoir, (1877), chapitre XIII.

Texte C Emile ZOLA, « Germinie Lacerteux» Mes haines, chroniques littéraires et artistiques, (1866)



Question
Décrivez l’évolution du personnage de Gervaise à partir des deux extraits de L’Assommoir (textes A et B). En quoi ces deux passages se font-ils écho ?
Travail d’écriture 
Commentaire
Vous commenterez l’extrait du chapitre V de l’Assommoir, (texte A),

jusqu’à « …tout lui prospérait » (ligne )


Dissertation
Un roman est-il intéressant quand il raconte le déclin d’un personnage? Vous construirez votre réflexion en utilisant des exemples précis, tirés du corpus, des textes étudiés en classe, mais aussi de vos lectures personnelles.
Invention
Imaginez le dialogue qui opposerait Zola à un adversaire du naturalisme. Cette conversation reprendra certains arguments du texte C.

Texte A. Emile ZOLA, L’Assommoir, (1877), chapitre V.

Texte B. Emile ZOLA, L’Assommoir, (1877), chapitre XIII
.

Texte C Emile ZOLA, « Germinie Lacerteux» Mes haines, chroniques littéraires et artistiques, (1866)

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